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Full text of "Le cardinal Maury, sa vie et ses œuvres"

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600026146P 



LE 

CARDINAL MAURY. 



*r 



L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de propriété et de traduc- 
tion de cet ouvrage dans les États étrangers, conformément aux con- 
yentions conclues entre la France et ces États pour la garantie de la 
propriété littéraire. Toutes les formalités prescrites à cet effet ont été 
remplies. 



LE 



CARDINAL MAURY 



SA VIE ET SES OEUVRES 



PAR 



M. POUJOULAT 




PARIS 

J. VERMOT. ÉDITEUR , S>- DE M. HIVERT 

OI'Al KKS AUCUSTISS, S3 

1855 



/n^ 



PRÉFACE. 



La pensée a des sujets de prédilection pour les- 
quels bien souvent le temps lui manque, et parfois 
il lui arrive d'être saisie par des sujets dont elle 
s'était jusque-là peu occupée. Il y a un an, on me 
demanda une notice sur le cardinal Maury pour 
une collection biographique qui se publie à Mar- 
seille ' ; je venais d'achever quelque chose qui 
m'avait longtemps absorbé, et mon heure était 
libre ; le nom de Maury me frappa , me remit en 
mémoire cinquante ans de vie curieuse, d'abord 
brillamment et puis grandement remplie, et, à la 
fin, diminuée dans l'estime des hommes : le dix- 
huitième siècle, la Révolution et l'Empire se pré- 
sentèrent à mon esprit. Je relus les écrits de Maury, 

^ Le Plutarque provençal. 



qui ont passé dans toutes les mains; j'en recher- 
chai d'autres beaucoup moins connus, d'autres 
enfin qui ne le sont pas du tout. Je me mis en pos- 
session, par des investigations persévérantes, des 
castes et illustres travaux de Maury à la Consti- 
tuante; j'étudiai son séjour en Italie, où la révo- 
lution ne le laissa pas jouir en paix de sa gloire, 
les préludes et le lendemain de sa défection poli- 
tique, son administration du diocèse de Paris avec 
des pouvoirs contestés, son retour à Rome, où le 
contre-coup des cent-jours lui ravit la liberté, et 
les dernières années de sa vie. J'écoutai attenti- 
vement les hommes les mieux renseignés qui l'a- 
vaient connu, et je ne fis pas un appel inutile à 
l'héritier possesseur de ses papiers. 

C'est avec cette préparation d'esprit que j ai 
cherché ensuite les divers jugements portés sur 
VBffTf dans les notices ou appréciations publiées 
depuis sa mort. J'y ai rencontré abondance d'ac- 
cusations fausses mêléçs à des faits incontesta- 
bles, l'expression vive de reproches mérités de la 
part des royalistes et des catholiques, des pagesi 
de critique littéraire plus ou moins équitables ; 
je n'y ai pas. trouvé tout ce qu'on doit attendre 
de l'histoire. Les partis font une poussière qui les 
empêche de bien découvrir \^ i?érité; niais on 



doit être juste, mâme à l'égard de ceux qui ont 
failli; et d'aiiUeurs, si vous ou moi nous ne le 
sommes pas, d'autres viendront après nous^ qui 
régleront mieux les comptes des morts; car la pos- 
térité ne se gêne pas pour casser les arrêts de la 
passion ou de la fantaisie. En mettant en lumière 
les grands côtés littéraires et oratoires de l'abbé 
Maury, plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, je 
me suis senti à l'aise pour accomplir mon princi- 
pal dessein dans ce travail : c'est de montrer ce 
qu'on perd en considération en se précipitant dan» 
le servilisme, ce que deviennent les renommées 
lorsqu'elles sortent de leur voie, ce que devient la 
gloire lorsqu'elle tourne le dos au devoir. 

Les leçons qui s'échappaient de mon sujet ap- 
paraissaient plus expressives par les contrastes. 
L'étude réfléchie des discours de l'abbé Blaury et 
de Mirabeau ne m'a pas conduit à assigner au tri- 
bun le premier rang oratoire, au défenseur de la 
royauté et de l'Église le second rang 5 plus j'ai 
admiré la beauté intrépide de cette parole monar- 
chique et catholique, plus elle m'a semblé afiTaibUe 
quand elle s'est transformée en instrument adu- 
lateur. Ce prêtre éloquent, qui avait été Ambroise 
devant la révolution et ne le fut pas devant Théo- 
dose, nous offre le spectacle d'un grand caractère 



4 

succombant aux pieds d'un maître : ambassadeur 
à Rome de ces augustes proscrits, dont les regards 
demeuraient attachés sur la France, le cardinal 
Naury ne tombe que de plus haut dans ses proster- 
nations imprévues. Et quand les événements le 
pressent au point qu*il Huile déplaire au pape ou 
déplaire à Tempereur, il est déjà si enfoncé dans 
Targile du servilisme. qu'il ne peut pas s'y arra- 
cher pour diriger son pied vers le droit chemin. 
aveuglement d'une ambition qui ne veut pas là- 
cher prise ! Le cardinal Maury est sur le siège de 
Paris ; un bref du 5 novembre 1810 i*invite à quit- 
ter ce siège, et farchevèque nommé, lié au Pontife 
de Rome par des nœuds si forts, si sacrés, s'enve- 
loppe de subterfuges pour échapper à l'obéissance ! 
C'est le même homme qui jadis en toute occa- 
sion avait si vigoureusement défendu les droits de 
la papauté ! Il s'abrite derrière de pitoyables pré- 
textes, et tremble de porter ombrage à César. 
L'âme perd sa lumière en perdant son indépen- 
dance ; elle s'abuse sur ce qui est la grandeur, la 
dignité ] elle ne marche plus dans son élan et à 
l'air vif et pur de la vérité ; mais elle s'affaisse et 
ne connaît plus l'énergie : heureux si les dieux 
auxquels elle sacrifie sont modérés dans leurs exi- 
gences souveraines ! Sait-elle jusqu'où elle pour- 



rait être entraînée sur la pente rapide des conir 
plaisances? 

Les hommes de génie ou de talent sont autant 
d'instruments choisis pour servir à la manifesta<- 
tion du vrai et à l'accomplissement du bien sur la 
terre. Il en est qui tournent contre Dieu les dons 
divins, et c'est la résistance de ceux-ci à l'œuvre 
providentielle qui fait la lutte en ce monde : astres 
vagabonds, puissent-ils rentrer tous dans la route 
qu'ils auraient dû toujours parcourir au profit de 
l'universelle harmonie ! Quant aux écrivains res- 
tés dans les lignes générales de l'ordre moral, il 
faut respecter tout ce qu'ils ont fait de bon, même 
quand ils ont eu le malheur de ne pas toujours se 
respecter eux-mêmes; le bon laissé par eux vient 
de Dieu, qui le leur inspira; les tristes côtés de 
leur vie ou leurs erreurs, s'il s'en rencontre, sont 
sortis de leur propre fond qui n'est que misère. 
Gloire à ceux qui ont traversé le monde en mar- 
quant leur passage à la fois par de beaux ouvrages 
et par l'unité d'une belle vie ! les siècles leur re- 
connaîtront toujours plus d'autorité. Pour ce qui 
est des autres, en mesurant notre attention à l'im- 
portance des talents, des œuvres, des services ren- 
dus, ne dédaignons pas les avertissements et les 
enseignements utiles; recueillons chaque rayon 



6 

(jui puisse profiter aux notions de Tart et au culte 
du beau, aux principes de conservation sociale, 
aux intérêts permanents de notre pays, et surtout 
aux vérités religieuses dont le triomphe reste insé- 
parable de la paix des esprits, du bon gouverne- 
ment des nations et de nos immortelles destinées. 
Dans ce travail, auquel d'abord je devais donner 
peu d'étendue, et qui a pris sous ma plume les 
proportions d'un livre, on trouvera, mêlées à un 
récit aussi complet que possible, de remarquables 
citations ou d'exactes analyses, neuves pour la plu- 
part des lecteurs; les discours de l'abbé Maury, les 
seuls qui se fassent lire à soixante ans de distance 
et dans la froide poussière d'une parole tombée sur 
le papier, n'ont pas été recueillis en grand nom- 
bre par les diyers historiens de la révolution fran- 
çaise et par les compilateurs des monuments de l'é- 
loquence nationale ; nous possédons peu de chose 
de ce grand talent oratoire, qui occupa tant de fois 
et avec tant d'éclat la tribune, et, durant deux ans 
de lutte, ne laissa passer aucune question sérieuse 
sans y prendre part; Maury, improvisateur d'une 
étonnante puissance, espérait, comme on le verra, 
de futurs loisirs pour retrouver, avec ses notes et 
sa prodigieuse mémoire, les nombreux discours 
dont il n'était resté qu'un souvenir; il a eu le 



temps de faire cet heureux effort pour quelques- 
unes de ses harangues; mais combien d'autres 
ont péri sans retour ! Dans mes analyses ou dans 
la reproduction de morceaux oratoires, je me 
suis attaché à ce qui garde parmi nous un vif 
et durable intérêt, un à-propos que les révo- 
lutions se chargent de rafraîchir sans cesse. 

Maury n'a jamais varié dans son hostilité contre 
la révolution, et les faits et les conséquences ont 
donné tristement raison à la plupart de ses vues 
politiques. Il a toujours défendu la monarchie; 
lorsqu'en 1804 il capitula sans stipulation possible 
pour son honneur, ce fut à une sorte de monarchie 
qu'il se rendit; mais celle-ci était nouvelle, et 
l'ancienne n'était pas morte. Maury a toujours dé- 
fendu l'Église catholique ; il a eu le tort grave de 
demeurer administrateur capitulaire du diocèse de 
Paris, sans être dégagé des liens qui l'unissaient à 
l'église de Montefiascone, de conserver un siège, 
pour lequel lé Pape, prisonnier de Napoléon, re- 
fusait l'institution canonique ; il a manqué au Sou- 
verain-Pontife et à ses propres serments de car- 
dinal ; cependant il est essentiel de reconnaître que 
cet homme, parfois si inconsidéré et si étrange 
dans sa conversation, ne prononça jamais une pa- 
role, n'écrivit jamais une ligne contraire à la re- 



8 

ligiou. On doit mettre les fautes de sa vie sur le 
compte de son imagination de feu ; mais cette âme 
aux impressions si vives, logée dans un corps 
d'une vigueur grossière, n'abandonna en aucun 
temps les croyances chrétiennes : ceux qui ont le 
mieux connu Maury TafTirment fortement. Ceci 
ne s'accorde pas avec tant de quolibets accusa- 
teurs contre un homme qui^, s'étant brouillé avec 
tous les partis, n'a plus été défendu par aucun ; 
mais pourquoi vouloir qu'une renommée, déjà sous 
le coup de l'expiation, soit chargée de griefs im- 
mérités? Tandis que le cardinal Maury osait garder 
une administration diocésaine contre le gré du 
pape, il attaquait l'irréligion à outrance dans des 
mandements supérieurement écrits; nous avons 
cité de beaux fragments de ces mandements de 
carême, devenus extrêmement rares, et que peu 
de gens assurément ont lus depuis quarante ans. 
En suivant le cardinal Maury, de 1809 à 1814, 
je me suis particulièrement trouvé en face des 
affaires religieuses de l'empire, et je me suis sou- 
venu du mot de madame de Staél : Napoléon veut 
avoir un clergé comme il a des chambellans. Mais sa 
terrible omnipotence ne va pas jusqu'à faire man- 
œuvrer des évoques selon ses vues et ses desseins. 
Il obtient des essais de raccommodement, arrache 



des concessions, parce que le malheur des temps 
inspire des pensées de prudence ; mais un point 
d'arrêt se présente toujours, un point qu'on ne 
dépasse pas, et le génie du maître s'étonne et s'ir- 
rite. Dans sa marche sans frein l'empereur commit 
la faute de se heurter contre le pape, cette force mo- 
rale qui doit durer plus que toutes les éternités des 
empires humains ; il avait aperçu là-bas, en un lieu 
où les Césars avaient passé, un vieillard, portant 
la tiare, qui le gênait dans ses plans de domina- 
tion, et il avait voulu supprimer cette royauté sans 
défense; l'auguste captif, par un légitime emploi de 
ses armes spirituelles, les seules qui fussent en son 
pouvoir, refusait des bulles aux évêques nommés 
par l'empereur, et l'empereur cherchait de tous 
côtés une théologie qui l'autorisât à se passer du 
pape, mais on ne fabrique pas une théologie 
comme on fabrique une constitution : il y avait 
toujours d'infranchissables bornes, même pour les 
consciences les moins intraitables. 

Rien n'est plus curieux dans l'histoire que les 
tourments de Napoléon, vaguement jaloux de la 
puissance spirituelle, trouvant le monde visible 
trop étroit pour son imagination envahissante, rê- 
vant je ne sais quel pontificat impossible parmi 
nous, et, à défaut de la réalisation d'un tel songe, 



10 

se jetant sur les questions de papauté et de discî- 
pUne aiiu de les traiter à sa guise, d*en presser la 
solution à sou goùt« au\ couïenances de sa poli* 
tique. Les couiniissions ecclésiastiques, surtout 
celle de 1 8 1 1 « oii Napoléon fit une apparition si so- 
lennelle, la iameuse adresse du chapitre de Notre- 
Dame demandée par Tempereur et rédigée par le 
cardinal Maury, le Concile national oii le ministre 
de Napoléon se présenta tout à coup avec un dis- 
cours si extraordinaire que je donne textuelle- 
ment et qui parait ici en entier pour la première 
fois, resteront comme les souvenirs les plus éti*an« 
ges d'un dominateur impatient de toutes limites. 
Des notes manuscrites, témoignages fidèles de ce 
temps, m'ont parfois révélé des choses bien sin- 
gulières. Un ardent et vaste génie, fourvoyé dans 
de malheureux débats et aux prises avec Tincom-* 
piétence, quel spectacle ! il ne s'arrêta dans ses ten- 
tatives contre le pouvoir spirituel qu'à la veille des 
grandes catastrophes, devant les immenses me- 
naces de la coalition, et quand le dernier acte d'un 
drame unique allait se jouer au milieu de l'ébran- 
lement des nations et avec l'univers pour témoin ! 
L'estimable et consciencieux historien ' de 

l(. le chevalier Arts^uA de Montor. 



11 

Vi^ VU racoqtsût que^ ce p^pe^ d'immoptelle mé- 
moif'e lui ()it m jour : a Nous savons que \Qm 
n vQusi occupez d'ui^e histoire dç notre pontiQcsit; 
« YQys i;Dé9agerez le cardinal Maury; il a fait de^i 
a fs^utes^ mais qui donc n'en a pas fait? E^t ]¥>W 
a 9us$i,. h^s ! DQus en avons fait ! y> Cçtte f e- 
coiniaa];idati,on que rhi&torien u'oxiblia point, ap«* 
n^ouçait un grand co^ur et un grand saint. C'était 
la Doiagnanimité dijk pardon descendu sur le cardi*^ 
nal N[aury, c'était unç haute déclaration des teip- 
ribles difficultés qui avaient environné l'Église, e4 
eu çrés.euçe desquelles tout le monde n'avait pa^ 
gai^rdé sa fermeté; et lui-même, lui Pie \ï\^ dout. 
le îUQU.de a.dwra. l'épergie apostolique, ne crai-» 
gnaiit pas de s'^cuser dans une humilité profond^ 
co;po^e pour uiieux couvrir Içs défaillance& d'au- 
trui. Cette parole de Pie YU, je l'ai recueillie av6<^ 
respect et atteudriss^ment ; elle n'a pas pu, eU(^ 
n'a pas dû modifier mes sentiments, me porter à 
excuser de graves faiblesses et à priver l'histoire de 
ses droits et de sa moralité; mais, si je n'avais pas 
eu l'intention bien arrêtée de me montrer juste 
de tout point dans ce livre, le mot de Pie VII me 
l'aurait ordonné. 

Quand donc comprendra-t-on que la fermeté 
fidèle des opinions et la dignité de la vie font par- 



li 

lie deft richesses morales d'une nation? Sera-t-îT 
toujours inutile de redire que la plus magnifique 
exploitation de la matière et les plus sabrantes 
merreiUes de Tindustrie ne constituent pas seules 
la grandeur d*un pays; mais que tout homme, tant 
soit peu en lumière, qui garde bien son honneur, 
accroît ce fond même d'honneur national sans le- 
quel la patrie cesserait d'être belle? Les sociétés 
éprouvent un dommage considérable lorsque la 
contagion de la platitude menace d'étendre au loin 
ses ravages. Tous les historiens et les moralistes 
conviendront aisément qu'il y aurait pour un peu- 
pie quelque chose de pire que des batailles perdues 
et lamine des institutions :oe serait l'abaissement 
des caractères. Il importerait surtout de rester 
armé de sa force morale quand le présent est diffi- 
cile, l'avenir incertain, quand les desseins de Dieu 
sur notre temps sont encore un mystère. 

POUJOULAT. 



Écouen, juin 1855. 



LE 

CARDINAL JIAURY. 



CHAPITRE PREMIER. 



Valréas. — En&nce de Maury^ ses premières études; il les achère 
au séminaire d'Avignon. -^ Il se rend à Paris^ sa rencontre 
avec Treilhard et Portai. — Les premiers temps de Maiirj à 
PariSy ses ressources^ ses relations. — L'Éloge du Dauphin. — 
Le jeune abbé concourt pour l'éloge de Charles V etlesÀTaii- 
tages de la Paix^ proposai par l'Académie française. — L'éloge 
de Charles Y par IMhnry* 



À deux lieues au midi de Grignan, une petite 
cité se déploie au penchant d'un mamelon : c'est 
Valréas. Le mamelon se détache au milieu d'une 
plaine qui s'étend du pied de la montagne de la 
Lance jusqu'aux bords du Rhône. Valréas touche 
à quatre routes, dont l'une conduit à Avignon , 
l'autre à Montélimart, la troisième à Noyons, la 
quatrième à Dieulefit, en passant par la vallée de 
Blacons. Une petite rivière, appelée Couronne, 
desséchée en été, coule en hiver à un quart de 
lieue de la ville. Des murs ferment la modeste 



18 

cité ; de beaux platanes reQviroQQeot. Sa popula- 
tion, toute agricole, dont îon cite rhonnèteté reli- 
gieute et la yise intelligencCi n*a éprouvé depuis 
le dernier iiède ni accroissement, ni diminution : 
elle se compose de quatre mille habitants. Yalréas 
toutefois n'est plus ce qu'il était avant la révolu- 
tion ; il a perdu son petit séminaire, qui dépendait 
du séminaire de Sainte-Garde, à Avignon ; il a 
perdu aussi la plupart des grandes maisons qui lui 
donnaient de l'importance et de l'éclat, et dont on 
vantait le ton exquis et les mœurs élégantes. Là 
vivait la famUle de Simiano, qui compta des sou- 
verains parmi ses ancêtres. La fameuse Pauline 
de Grignan, petite fille de madame de Sévigné, 
filleule du cardinal de Retz et de la princesse 
d'Harcourt, cette aimable créature dont Tesprit 
dérobait tout et aurait brûlé le monde *, habita 
souvent Yalréas depuis son mariage avec Louis de 
Simiane. Ce coin de la Provence réunissait les 
familles de Rousset, de Pontaujard, d'Agoust, de 
Blacons, d'Inguinbert, d'Autane, d'Honnières, de 
Grandpré , de Prévost et d'autres qui mettaient 
leur gloire à porter l'épée. En 1820 on rencon- 
trait encore à Yalréas quatorze chevaliers de Saint- 
Louis. Avant la révolution il n'y avait pas dans 
l'heureux comtat Yenaissin un lieu où se conser- 

* Lettre de M"* de Sévigné, 16 octobre 1089, 



19 

Tassent mieux qu*à Valréas les beaux exemples et 
les bonnes traditions. 

Ce fut là, au milieu de ces mœurs simples et 
fortes, dans ce pays de foi et de respect, que naquit 
Maury (Jean -Sif rein), le 26 juin 1746. Le défen- 
seur futur des titres de noblesse contre les Mont- 
morency et les Noailles était fils d'un cordonnier : 
les grands talents n'ont rien à perdre à l'obscurité 
d'une origine. L'échoppe qui fut le berceau de 
Maury est devenue une maison bourgeoise entre 
les mains de possesseurs nouveaux. Qn sait que, 
dans le midi, l'homme du peuple sans étude est 
aisément éloquent ; les anciens de Valréas racon- 
taient que le père de Maury était orateur, et que 
les gens du peuple recouraient souvent à lui pour 
pacifier leurs différends ou porter la parole en leur 
nom : il y aurait eu ainsi dans l'éloquence du fils 
quelque chose de l'héritage paternel. La famille 
de Maury, originaire du Dauphiné, et autrefois 
protestante, n'avait embrassé le catholicisme que 
lors de la révocation de l'édit de Nantes ; c'est de 
celte époque que datait son établissement dans le 
comtat Venaissin. 

' Une grande pénétration marqua les premiers 
ans de Jean-Sifrein ] les ressources pour la culture 
de l'esprit ne manquaient point alors aux enfants 
pauvres; les pieuses libéralités des siècles y avaient 
pourvu. A Tàge de treize ans, Maury achevait ses 



20 

humanités dans le petit séminaire de Valréas. On 
a recueilli un sou\enir de son enfance dans cette 
maison d'éducation : un jour que le lieutenant- 
général de Grandpré en faisait l'inspection et 
qu*il \isitait la classe du petit Maury, il se plai- 
gnit que les enfants ne lui répondissent qu'en pa- 
tois. — c Monsieur, répliqua Jean-Sifrein, nous 
a ne pouvons savoir que ce qu'on nous enseigne. 
« Un jour j'étudierai le français et je le parlerai 
« bien ; mais jamais je n'oublierai mon patois, 
c parce que l'esprit consiste à apprendre et non 
c pas à oublier. » Cette double promesse fut rem- 
plie, car Maury plus lard parla bien le français, et, 
au milieu des splendeurs de sa fortune, lorsqu'il 
recevait la visite d'un compatriote, ou que les rou- 
tiers de Valréas lui apportaient des provisions à 
l'archevêché de Paris, il ne souffrait d'autre lan- 
gue que le patois du comtat dans l'expansive fami- 
liarité des conversations : il lui semblait retrouver 
ainsi l'air, les horizons, le soleil du pays natal. 

Les maîtres de Valréas ne suffisant plus au jeune 
Maury, on le conduisit à Avignon, la cité papale où 
fleurissaient les études littéraires et religieuses. II 
y passa une année au petit séminaire de Sainte- 
Garde, et puis entra au grand séminaire de Saint- 
Charles, dirigé par les Sulpiciens. Un trait de mé- 
moire prodigieuse se rattache à son séjour à Avi- 
gnon. L'abbé Poulie y prêchait; ce prédicateur 



21 

célèbre, à qui il n'a manqué que du travail et un 
censeur d'un goût sévère pour devenir un grand 
prédicateur, touchait au déclin de l'âge, paraissait 
rarement dans la chaire et jouissait paisiblement 
de sa renommée ; Avignon son pays avait parfois 
le bonheur de l'entendre; le bruit de son élo- 
quence enflammait les jeunes imaginations du sé- 
minaire de Saint-Charles. Maury demanda et ob- 
tint la permission d'assister à un sermon de l'abbé 
Poulie dans l'église de Saint-Agricole. Le supé- 
rieur du grand séminaire s'y était rendu de son 
côté ; il n'avait pas vu le séminariste dans l'au- 
ditoire, et crut pouvoir lui dire le soir, sur le 
ton du reproche et de la menace, qu'il était allé 
ailleurs qu'à l'église; à chaque affirmation du 
jeune abbé il opposait une négation plus vive :' 
a J'ai si bien assisté au sermon, répondit à la fin 
« le séminariste, que j'en ai transcrit de mémoire 
a la première partie , et que j'allais achever la 
m dernière quand vous m'avez fait appeler. > Le 
supérieur demande à voir le cahier, s'étonne à 
chaque page qu'il parcourt, fait des excuses, et 
embrasse Maury. Il lui ménagea pour le lende- 
main un petit triomphe, à la suite duquel le vice- 
légat demanda pour lui, à Rome, un diplôme de 
membre de l'Académie des Arcades. 

Les années du jeune Maury à Avignon avaient 
rempli son âme de vastes espérances. Autour de 



22 

lui rien n'allait à sa mesure; Unit lui semblait 
étroit; un seul point du monde s'offrait à ses rèies 
ardents, c'était Paris, Paris où les lettres qu'il ai- 
mait avaient leur foyer le plus éclatant, oii la re- 
nommée portait le succès aux quatre vents du ciel, 
où le talent menait à la fortune; ces enivrantes 
perspectives s'étaient surtout mêlées aux derniers 
temps de son cours de théologie; une ibis ce cours 
terminé, il prit son parti et songea aux moyens 
d'exécuter le voyage au bout duquel son imagina* 
tion plaçait les plus séduisantes merveilles. Haury 
avait alors dix-neuf ans. Il s'en va à Yalréas pour 
revoir et embrasser tous les siens; son père, i 
qui déjà il avait confié son projet dans une 
lettre, s'effraie de sa hardiesse, accuse sa témé- 
rité et ne veut pas d'abord consentir à une entre- 
prise où il n'aperçoit que des périls. Sa mère pleu- 
rait, priait Dieu et avait une confiance qu'elle par- 
vint à faire partager à son mari ; celui-ci autorisa 
le départ du jeune abbé, dont toutes les paroles 
respiraient l'avenir. Un de ses frères l'accompagna 
jusqu'à Montélimart, et, en recevant ses adieux, 
lui remit tout ce qu'il possédait : c'était une somme 
de dix-huit francs qu'il devait ajouter à ses mo- 
destes ressources ; « un jour je t'en rendrai dix- 
huit mille, » lui dit l'abbé. Il lui en rendit bien 
davantage. 
On rapporte que, sur la route de Montélimart à 



23 

Valenco, seul et sans amis dans la mauvaise voi- 
ture publique dont chaque tour de roue le séparait 
de sa famille, il fut pris d'attendrissement et de 
tristesse au point de songer à revenir à Valréas ; mais 
la pensée de Paris ranima son cœur qui triompha 
de ses vives mais passagères émotions. Une ren- 
contre qu'il fit en Bourgogne acheva de lui rendre 
toute l'énergie de ses espérances; parmi ses nou- 
veaux compagnons de route à partir d'Âvallon, il 
y avait deux jeunes gens qui se rendaient à Paris, 
et avec lesquels il ne tarda pas à lier conversation; 
l'intimité des entretiens amena peu à peu les con- 
fidences ; chacun parlait de ses projets et se faisait 
sa destinée. L'un de ces jeunes gens avait étudié 
en médecine dans sa province et disait : Je veux 
être membre de V Académie des sciences et méde^ 
dn du roi; c'était Portai; il voyait juste dans son 
avenir. L'autre jeune compagnon de Maury avait 
fait son droit et disait : Je deviendrai avocat gé^ 
néral; c'était Treilhard -, il aurait frémi alors si 
quelqu'un lui avait annoncé qu'il serait un jour 
régicide. Maury, interrogé à son tour, répondit : 
Moi je deviendrai prédicateur du roi et Vun des 
quarante de l'Académie française *. On ne se re- 
présente pas sans un vif sentiment d'intérêt et de 
surprise ces trois jeunes gens dans une patache, 

^ Cette anecdote a été diversement racontée; mais le fond 
reste le même. 



24 

«'échappant de leur obscurité par les élaos d'une 
imagination prophétique, marchant vers la re- 
nommée qui les attendait sur des chemins diffé- 
rentSy et deux d'entre eux appelés à de grands 
rôles dans des révolutions que personne au monde 
ne prévoyait à cette époque. 
fiMaury arriva à Paris en 1765; Voltaire et 
Rousseau vivaient encore; la mémoire de Jean 
Calas venait d'être réhabilitée, et Louis XY, répa- 
rant par ses dons la ruine de sa famille, avait 
&it remettre 36,000 livres à la mère et aux en- 
fants. L'opinion, travaillée par les philosophes, 
réagissait avec violence contre le jugement du 
parlement de Toulouse, jugement destiné peut- 
être, lui aussi, à être un jour réhabilité. ^ Le jeune 
Maury entendait aussi parler d'un arrêt du parle- 
ment de Paris contre les Lettres de la Montagne 
de Rousseau et le Dictionnaire philosophique par" 
tatif dont Voltaire était l'auteur, mais qu'il n*a- 
vouait pas. Voltaire était pour le christianisme un 
ennemi plus persistant qu'intrépide; c'est en ca- 
chant sa main qu'il lançait le plus souvent ses traits, 
c J'ai ouï parler de ce petit abominable diction- 
« naire, écrivait-il à d'Âlembert; c'est un ouvrage 

^ Voir le Compte-rendu de la procédure conservée aux Ar- 
chives de rancien Parlement de Toulouse^ lu par un aTocat de 
Toulouse^ M* Théophile Hue^ à la rentrée solennelle des confé- 
rences des avocats stagiaires. {CorrespondarU du 25 février 1 855.) 



25 

<K de satan : heureusement je n'ai nulle part à ce 
a vilain ouvrage. Quelle barbarie de m'attribuer 
a le portatif! Le livre est reconnu pour être d'un 
a nommé Dubut, petit apprenti théologien de 
« Hollande. > 

Le jeune abbé de Valréas, en attendant que sa 
plume devint pour lui une ressource, chercha et 
trouva un emploi de précepteur ; c'est une utile 
manière d'abriter passagèrement sa vie et de se 
faire des loisirs pour compléter ses propres études. 
Maury était plus occupé de ses travaux que de son 
élève. Il lisait ou écrivait une partie de ses nuits, 
et, durant le jour, il recherchait ardemment tout 
ce qui pouvait accroître ses connaissances. Lebeau, 
l'intelligent éditeur de V Anti-Lucrèce, l'historien 
du Bas-Empire, auteur de poésies et de discours 
latins qu'on ne lit guère et d'éloges qu'on ne 
lit plus, occupait alors la chaire d'éloquence au 
Collège de France; Maury devint son auditeur 
assidu et se présenta même chez lui pour lui 
demander des conseils. Lebeau n'était qu'un éru- 
dit laborieux et froid, et nous ne savons pas quel 
puissant attrait pouvait captiver Maury autour de 
cette chaire d'où l'éloquence ne pouvait guère 
descendre; il est à croire que le jeune abbé voyait 
dans le professeur déjà vieux, moins un Quin- 
tilien, un Longin ou un Libanius, qu'un protec-* 
teur utile. 



26 

Maury presque enfant avait composé des ser- 
mons : il imagina d'en composer pour les offrir à 
ceux qui parfois ne portaient dans la chaire qu'une 
éloquence achetée : ces pieuses productions l'ai- 
daient à vivre et ne lui coûtaient pas de grands 
efforts. On raconte qu'un moine s'étant un jour 
présenté chez lui pour faire ses provisions d'élo- 
quence, le jeune abbé, pris au dépourvu, fut 
réduit à lui proposer un sermon qu'il avait re- 
produit de mémoire après l'avoir entendu une 
fois; c'était un sermon sur Famour de Dieu. Le 
moine y jette jes yeux ; il est surpris à la pre- 
mière page, plus surpris encore à la deuxième, à 
la troisième, et, après avoir rapidement tout par- 
couru, il dit avec colère que le sermon esta lui, 
qu'il l'a prêché tel jour, à telle époque, dans telle 
église. « Mon révérend Père, lui répondit fort 
a doucement le jeune abbé, vous êtes venu me 
« demander des sermons, je n'ai pour le mo^ 
« ment que celui-là à vous offrir; prenez-le, 
n laissez-le, faites comme il vous plaira. Je n'ai 
c rien de mieux u vous dire. » Et le moine s'en 
alla brusquement, répétant que le sermon lui ap- 
partenait : l'avait-il acheté? 

L'histoire a retracé le deuil véritable et pro- 
fond qui suivit le trépas prématuré du Dauphin de 
France le 20 décembre 1765; le sentiment public 
laissa voir la même vivacité de regrets qui avait 



27 

éclaté à la mort du duc de Bourgogne, le plus bel 
ouvrage deFénelon. Une société de gens de lettres 
proposa un prix de douze cents francs pour un 
éloge du Dauphin ; le jeune Maury entra dans la 
lice ; mais aucun des discours présentés ne parut 
digne du prix; la palme, dont on doubla la valeur, 
fut remportée l'année suivante par un condisci- 
ple de Maury au grand séminaire d'Avignon , 
l'abbé de Boulogne, plus jeune que lui d'une an- 
née, et qui devait se faire un nom dans la car- 
rière de l'éloquence. Maury n'avait pas voulu 
paraître au second concours; il fit imprimer son 
discours et reçut des encouragements. Un éloge 
de Stanislas, roi de Pologne, qu'il publia dans le 
courant de la même année (1766), renfermait des 
germes de talent. Lés concours de l'Académie 
française ne pouvaient manquer de tenter son ar- 
deur; l'illustre corps littéraire avait proposé pour 
1767 l'éloge de Charles V, roi de France, et les 
Avantages de la paix; Maury concourut pour les 
deux prix d'éloquence; il ne fut point vainqueur, 
mais les deux discours ont des parties qui éton- 
nent de la part d'un jeune homme de vingt ans. 
Ces discours n'ont pas trouvé place dans la réunion 
des Œuvres de Maury. L'éloge de Charles Y, im- 
primé à part en 1767, se compose d'une cinquan- 
taine de pages in-8\ Le jeune auteur ajoute à son 
nom le titre de membre de l'Académie des Arcades 



28 

de Rome. 11 y met quelque gloire et semble dire 
avec le poète : 

• • • • Soli cantare periti 
Arcades *. 

La première page de l'éloge de Charles Y a de 
la gravité et de la noblesse : 

a Les habitants des bords du Nil jugeaient so- 
« lennellement leurs souverains après leur mort; 
a pour inspirer aux autres princes une frayeur sa- 
« lutaire, ils les appelaient à cette pompe funè- 
« bre, qu'ils célébraient avec un silence éloquent, 
c Chaque citoyen avait droit d'accuser les rois de- 
« vaut ce tribunal de la vérité ; la voix de ce ju- 
« gement formidable, qui était gravé comme une 
c loi dans les fastes de TËgypte, réveillait l'indo- 
« lence des rois, et leur commandait d'être justes. 
« Lorsque le monarque était déclaré vertueux 
€ dans le labyrinthe sacré, les prêtres, les ma- 
<c gistrats, les guerriers lui assuraient Timmorta-- 
« lité en touchant de leur caducée l'urne qui ren- 
« fermait ses cendres. C'est ainsi que les Égyp- 
« tiens attendaient la mort de leurs maîtres pour 
« fixer leur gloire. Rois, vous êtes connus, en 
« effet, lorsque vous ne régnez plus ; la flatterie 
€ disparait avec vos bienfaits; l'univers juge sans 

* Virgile, Éclogue X«. 



29 

a indulgence des princes auxquels il avait voué 
« une obéissance sans bornes : pour le déclarer 
<x grand, l'histoire exige que des millions d'bom- 
(« mes soient heureux. Je viens prononcer l'éloge 
<K de Charles Y quatre siècles après sa mort. Si je ne 
« juge pas avec le même appareil que faisait TË- 
ff gypte, je le jugerai avec la même impartialité. » 
Le jeune écrivain, dans son œuvre oratoire, di- 
visée en deux parties, montre ce que le roi de 
France a fait pour le bonheur de son peuple, et 
comment dans ce bonheur de la nation il a trouvé le 
sien. Charles V, vainqueur sam être guerrier , sou- 
mit ses ennemis, pacifia son royaume, raffermit, 
le réorganisa, contribua aux progrès de l'esprit hu- 
main, et la France reçut de sa main une meilleure 
administration de la justice. c< Le droit de juger 
€ est le prix de Tor ; Charles veut que le témoi- 
cr gnage le plus éclatant de sa confiance soit la 
a récompense du mérite : il refuse la puissance à 
<f ces hommes méprisables auxquels il n'en coû- 
« terait rien de s'avilir, qui oseraient ordonner 
c des déprédations au nom sacré de la justice. Il 
« crée un nouveau tribunal, sa vigilance enfante 
c l'exactitude, ses soins font régner l'équité; il 
a rend les lois pures, l'administration active, les 
« jugements prompts... l'aperçois des variations 
a et des caprices dans les lois mêmes : Charles 
< juge son code, et joint son autorité à l'autorité 



90 

« des lois ; il prescrit an langage uniforme aux 
« arrêts de la justice, parce qu'il sait qu'une loi 
« qui se dément est une loi qui se détruit. » 

On reconnaît le roi de Na^rarre, Charles4e- 
Mauvais, à ces coups de pinceau d'une si jeune 
main : 

c Le roi de Navarre, dévoré des feux de ta dé« 
« bauche, du poison de Tenvie, du fiel de la ven- 
« geance, tâchait encore de lui nuire (à Charles V}; 
« fidèle à ses seuls intérêts, il s'humiliait, pieu- 
« rait, se rétractait, jurait, promettait, et trom- 
a pait toujours. > 

L'abbé Maury parle des croisades comme on en 
parlait alors, et n'a pas encore assez étudié ces 
guerres héroïques pour en saisir le vrai carac- 
tère et la portée immense; cinq ans plus tard, il 
tiendra un autre langage dans le panégyrique de 
saint Louis. Ce qu'il dit du moyen âge n'est qu'un 
reflet des opinions qui avaient cours à cette époque 
dans les salons et les académies ; depuis Charle- 
magne jusqu'à Charles V, il ne trouve presque au- 
cun vestige de V esprit humain ; trente générations 
lui paraissent perdwe^ pour les sciences et le bou" 
heur; il ignorait, et les gens de lettres qu'il fré- 
quentait ne savaient pas plus que lui les décou- 
vertes, les travaux sublimes, les grandes choses de 
tous genres qui remplissent ces vieux âges où le 
dix-huitième siècle n'a imaginé que des masses 



31 

humaines dans la nuit; il n'avait pas creusé l'his- 
toire de ces temps féconds d'où la civilisation mo- 
derne est sortie, et n'avait pas mesuré la grandeur 
des services rendus à l'intelligence par les anciens 
Ordres religieux. Maury dit dans une note : c Avant 
<K Charles Y nos rois léguaient leurs livres à des 
c monastères : les moines respectaient assez de 
« pareils dons pour ne pas y toucher. » C'était Joli 
à dire dans les salons de Buffon, de Thomas ou de 
Marmontel, oii le jeune abbé avait ses entrées; 
mais on ne faisait pas preuve de savoir en jetant 
l'ironie à la face de ces moines des temps reculés, 
gardiens et sauveurs des œuvres du génie antique, 
créateurs de tous les foyers de lumière, chaîne vi- 
vante de flambeaux qui ne s'éteignaient pas au mi- 
lieu de longues ténèbres. Il y a dans l'éloge de 
Charles Y de l'esprit, du mouvement, de la fer- 
meté; mais le style en est redondant et senten- 
cieux ; les idées n'y manquent pas, mais elles s'y 
trouvent jetées un peu confusément. Évidemment 
le jeune Maury lisait beaucoup Rousseau et Mon- 
tesquieu ; il voulait écrire comme l'un et penser 
comme l'autre, et de temps en tqmps il ne laisse 
voir qu'une abondance de rhéloricien. L'empreinte 
de cet écrit est plus philosophique que religieuse ; 
les mots de philosophe et de nature s'y rencontrent 
plus fréquemment que le mot de christianisme et 
le nom de Dieu. La tendance politique du discours 



32 

est une certaine flatterie pour les peuples et une 
certaine sévérité contre les rois. Il porte bien la 
marque de Tépoque et la situation d*esprit un peu 
vague d*un jeune homme de vingt-et-un ans lancé 
dans ce Paris du dix-huitième siècle, et luttant 
plus ou moins fortement avec une éducation chré- 
tienne contre une société qui ne Tétait plus. 



CHAPITRE n. 



Ifaury s'engage dans les ordres sacrés; il reçoit le sous-diaconat 
à Meaux. — Il est ordonné prêtre à Sens* — > Ses traTauz, ses 
premières prédications.— Il concourt pour TÉloge de Fénelon, 
proposé par rAcadémie française; il a pour concurrent La 
Harpe.— Appréciation de TËloge de Fénelon par TabbéMaury. 



Cependant les relations littéraires, les séduc- 
tions de Paris, dont plus tard peut-être les mœurs 
de Maury ne triomphèrent pas toujours, ne l'avaient 
pas détourné de la route ecclésiastique; aussitôt 
qu'il eut vingt-et-un ans révolus, il s'engagea dans 
les ordres sacrés; ce fut à Meaux qu'il reçut le 
sous-diaconat. Dès lors il professait (et c'était un 
présage de talent oratoire) tout l'enthousiasme 
d'une admiration sans bornes pour Bossuet ; la vue 
de la chaire d'où était partie, pendant vingt-trois 
ans, la plus grande parole du monde le remua 
beaucoup. Il se prosterna sur la pierre qu'on 
croyait être le tombeau de Bossuet*, et les larmes 

* Maury, en 1767, ne put se prosterner que sur la pierre tom- 
bale placée par le cardinal de Bissy, derrière le maitro-autel de 

3 



34 

inondèrent son visage. En 1767, il fut ordonné 
prêtre à Sens par le cardinal de Luynes avec dis- 
pense d*àgc. On sait que les candidats au sacer- 
doce subissent des examens sur la théologie; le 
cardinal de Luynes fut si émerveillé des réponses 
du jeune Maury qu'il le fit. asseoir parmi les exa- 
minateurs : le disciple prenait tout de suite rang 
au milieu deç maîtres. 

Avec sa constitution vigoureuse, sa mémoire 
extraordinaire, son ardent amour de l'étude, il 
devait s'avancer à pas rapides dans les voies du 
savoir, sans lequel rien de sérieux n'est possible; 
il faisait marcher de front la théologie, l'Histoire 
de l'Église et les lettres, donnait aux livres une 
partie du repos de ses nuits, méditait plus forte- 
ment et retranchait de son style les pompeuses 
inutilités. 11 parut dans les chaires après son élé- 
vation au sacerdoce; ce prédicateur de vingt- 
quatre ans, plein de verve et de feu, commençait 
à occuper le public. On a dit que parfois M. de 
Beaumont, archevêque de Paris, confiait à la 
plume de Maury la rédaction de ses mande- 
ments ; nous n'avons pas pu en trouver la preuve ; 
seulement il parait assez vrai que la lettre pasto-- 

la cathédrale de Meaux> et non pas sur le tombeau même ; l'en- 
4roit précis où reposaient les restes de Bossuet n'était pas conna 
alors^ et n'a été déterminé que par les heureuses et mémorables 
fouiUes du H novembre 1851. 



9S 

raie à Toccasion de l'incendie de THôtel^Dieu, 
écrite et imprimée dans une nuit, fut Tœuvre du 
jeune abbé. On s'est trompé toutefois en ajoutant 
que Maury était alors un inconnu dont à peiné 
quelques personnes soupçonnaient par hasard le 
talent ; l'incendie de l'Hôtel-Dieu éclata dans la 
nuit du 29 décembre 1772, et on verra dans notre 
récit qu'à la fin de l'année 1772 la position dé 
Maury n'était pas celle d'un nouveau venu cher- 
chant obscurément la fortune. 

Un beau sujet, l'Eloge de Fénelon, mis au con- 
cours par l'Académie française, ne se présenta pas 
en vain à l'imagination du jeune Maury. Le prix fut 
décerné, le 25 août 1 771, à La Harpe, qui se con- 
solait de ses chutes au théâtre par des moissons 
de palmes académiques. Maury n'obtint que l'ac- 
cessit. L'ouvrage de La Harpe annonce une main 
accoutumée à écrire, un esprit qui se gouverne 
et se soutient, et qui, habilement en garde 
contre l'emphase, le désordre et le mauvais goût, 
va son train sur un fond d'idées communes; oû 
n'y trouve rien à reprendre et rien à admirer. 
Pourquoi s'étonner qu'il ne tombe point? Pour 
faire des chutes il faudrait s'élever.' Du reste, parmi 
les compositions académiques de l'heureux lau- 
réat du dernier siècle, c'est l'Éloge de Fénelon 
qui garde le plus d'intérêt. Le travail de Maury 
a de l'inexpérience et des inégalités, mais ij rén- 



36 

j,^ Jont il n'y a pas trace dans 

^«*» "^ Je *«>" vainqueur; on y sent un talent 

, .u*^''' j vivacc» une élévation, une portée, 

*•* ^^^.^ qui dépasseront le niveau et tous les 



^^^ iu rival couronné. Notre lecteur connaîtrait 
*i^bW Wa"^ ^' "^^^ "® '"^ faisions pas con- 
**iirfiscs ouvrages; arrêtons-nous donc un mo- 
^nlàsonÉlogedeFénelon. 

le plan du discours est simple : peindre Féne- 
. c'est peindre le génie et la vertu ; c'est un 
n]an indiqué par l'admiration publique elle-même. 
L'éloge de l'archevêque de Cambrai ne doit être 
0116 son histoire écrite par le sentiment et par la 
vérité. « Celui qui aura le mieux senti Fénelon, 
c Taura le mieux loué. )» Si Ton se représente quel 
esprit animait alors ceux qui devaient être ses juges, 
on saura gré au jeune Maury des lignes de l'cxorde 
où il veut voir dans l'éloge de son héros un triom- 
phe de la religion ; il emploie un certain art pour 
en venir là. « Je trahirais mon devoir, Messieurs, 
<x je tromperais votre attente, et je me montrerais 
c en opposition avec mon sujet si je privais la re- 
« ligion du triomphe que vous lui avez préparé, en 
a proposant l'éloge de l'archevêque de Cambrai. 
« La gloire qu'elle doit en recevoir aujourd'hui est 
« à là fois, et le plus digne tribut de la reconnais- 
41 sance du genre humain, et le plus juste hom- 
a mage que puisse décerner le génie. » Mais le 



37 

jeune écrivain se faisait pardonner cette hardiesse 
en se rapprochant, dans les pages suivantes, des 
idées contemporaines sur ce qu'on appelait le 
christianisme de Fénelon, christianisme purement 
moral et philosophique, sans dogmes et sans mys- 
tères, sans la pratique et sans la sévérité des de- 
voirs, et contre lequel auraient protesté la foi vive 
et la piété de l'illustre archevêque. Les philoso- 
phes avaient composé un Fénelon à leur image, 
derrière lequel ils attaquaient le catholicisme; ils 
en avaient fait un Marc-Âurèle en soutane d'é- 
^éque, un confrère çn déisme sentimental, et les 
poêles de la révolution française livrèrent aux ap- 
plaudissements du théâtre le grand prélat ainsi 
travesti. 

Dans la première partie de son discours, con- 
sacrée au génie de Fénelon, Maury nous montre 
d'abord le missionnaire, et semble lui faire un 
mérite particulier de n'employer que les armes 
de la persuasion et de la charité ; c'était encore 
une opinion de son temps; on oubliait qu'il ne 
s'est pas rencontré au dix-septième siècle un mis- 
sionnaire qui ait entrepris de convertir autrement 
que par l'éloquence, le zèle et les bienfaits, et 
qu'à aucune époque de l'histoire de l'Eglise, les 
apôtres catholiques n'ont prêché à la façon de 
Mahomet. 

Le panégyriste accompagne son héros au milieu 



38 

des campagnes de la Saîntonge; dans sa dou<- 
loureuse impuissance de soulager les besoins des 
pauvres y Tapôtre envie les trésors de Topu* 
lence ; il partage les peines de l'indigent et loi 
enseigne des vertus, s*il ne peut pas encore lui 
donner du pain ; et « ramenant à son véritable 
« objet une religion qui seule n*abuse jamais 
« rhomme, mais le console et le soulage dans la 
€ douleur et dans rinforlune, il Tannoncedans les 
« chauroières comme la philosophie du malheur.» 
 trente-cinq ans, Fénelon n'avait attaché son 
nom à aucune œuvre littéraire. « Il médite long* 
c temps, dit Maury : il observe les hommes^ il 
a amasse des connaissances, et il ne prend la 
« plume qu'après s'être assuré de la maturité de 
ce son esprit. Telle est la marche de la nature, sou- 
« vent violentée par l'impatience de jouir d'un ta- 
« lent qui ne sait pas s'attendre lui-même. Lorsque 
« les eaux à peine filtrées dans le sein de la terre 
« se hâtent de reparaître à sa surface, elles s'exha- 
c lent en vapeur, ou s'écoulent en faible ruisseau 
« qui va bientôt expirer sur le sable ; mais qu'elles 
« séjournent, qu'elles se recueillent dans le flanc 
< des montagnes jusqu'à ce que leur masse s'ouvre 
a une issue, vous verrez sortir un fleuve. » Maury 
caractérise en peu de mots le Traité de V éduca- 
tion des filles, qui devint aussitôt le Manuel des 
épouses et des mères. En voyant Fénelon entrer 



3» 

dans la carrière des honneurs, il dit que ce fut sa 
destinée, mais non son dessein. Louis XI Y, dont 
chaque action publique est un exemple pour les 
roisj voulait que l'âme de ses petits-fiis fût formée 
par les premiers hommes de son empire. Le jeune 
panégyriste trace avec fermeté la mission des 
instituteurs des rois : 

a Faire d'un homme un roi ou plutôt d'un 
« prince un homme; enseignef les droits des peii- 
«f pies à l'héritier d'une couronne, trop tôt instruit 
« des prérogatives de la royauté pour en étudier 
« les devoirs ou pour en redouter le fardeau ; l'en- 
(T vironner sans cesse dans son palais du tableau 
« des misères publiques; l'instruire des grands 
c( principes de l'administration, sans jamais sé- 
cc parer la politique de la morale ; lui montreir dans 
« les lois le fondement et le frein de son autorité; 
« lui découvrir, sous le despotisme, l'avilissement 
« de l'humanité et l'instabilité du pouvoir; le for- 
« cer d'étudier ses obligations en visitant des chau- 
« mières; lui faire voir ses armées, ses trésors, 
« son peuple, non dans la pompe des cités, encore 
^ moins dans le faste des cours, mais au milieu 
«r des champs fertiles; lui donner les yeux d'un 
« particulier et l'àme d'un souverain ; enfin se 
« placer entre lui et Téclat du trône, et croire n'a- 
« voir rien fait, jusqu'à ce qu'il ait besoin qu'on 
« le console du malheur d'être condamné à y 



€ monter : c'est sous ces traits dhcrs qw je ae 
« représente les dignes iostitoteon des rois, et 
€ que je contemple Féndon, leur pins puCûtiDO- 
€ dèle. » 

Uaury peint Fénelon à VemiUes mwc cette 
douceur de caractère qui réussit pins sArement 
dans les cours que les dons de Tesprit, vee sa sé- 
rénité, son savoir, son imagination brillante, ane 
« le talent si rare de bien parler, élcTé au ploshaat 
< degré d'enchantement, et Tart de se £ûre aimer 
c qui n*est pas le même que Tart de plaire. » Il 
nous fait assister à Tenfantement du plan du maltie 
pour former Tauguste disciple \ c'est sur rimagi- 
nation que Fénelon entreprendra d'agir, parce que 
Timpresâion des images laisse dans l'àme des 
traces plus profondes que la marche du raisonne- 
ment : Vesprit humain est plus porté au grand 
qu'au vrai. Le maître a médité son oeuvre; il ne 
peut choisir son modèle que dans l'antiquité, oA 
le merveilleux est en quelque sorte historique. 
L'Odyssée lui fournit un brillant et fécond épisode; 
il prend un enfant pour le héros de son poème et 
met tout en action, morale, mythologie, politique, 
administration, agriculture, commerce, géogra- 
phie; les devoirs des rois y sont développés par 
la situation presque autant que par les préceptes. 
Les terreurs des enfers n'y sont point ménagées; 
les premiers rangs dans l'Elysée sont donnés à des 



41 

monarques bienfaisants et non pas à des héros 
guerriers. La morale de Fénelon ne respire que la 
félicité des peuples ; quelle différence avec les prin- 
cipes inhumains de Machiavel , de Hobbes et de 
Filmer, avec ces controversistes politiques qui al- 
toquent l'humanité par des syllogismes méthodi" 
ques ! Quand le jeune abbé Maury veut nous faire 
admirer Técrivain dans Tauteur du Télémaque, il 
apprécie le style de Fénelon comme un homme 
qui en a étudié les charmants et brillants secrets, 
et lui-même se révèle à nous avec des progrès nou- 
veaux dans Tart d'écrire. 

c Simple sans bassesse et sublime sans enflure, 
« Fénelon préfère des tableaux éloquents aux bril- 
c lants phosphores de l'esprit. Il dédaigne ces 
« saillies multipliées qui interrompent la marche 
« du génie, et l'on croirait qu'il a produit le Té- 
« lémaqued'un seul jet. J'ose défier l'homme de 
« lettres le plus exercé dans l'art d'écrire, de dis- 
« tinguer les moments où Fénelon a quitté et re- 
€ pris la plume; tant ses transitions sont natu- 
t relies, soit qu'il vous entraine doucement par 
« le fil ou la pente de ses idées, soit qu'il vous 
€ fasse franchir avec lui l'espace que son imagi- 
« nation agrandit ou resserre à son gré; et dans 
<t ce même poème où il a vaincu tant de difficultés 
« pour soumettre une langue rebelle, où, pour 
« rapprocher des objets disparates, on n'aperçoit 



44 

direetians pour la ctnueience d'un roi, à cette œu- 
vre de dévouement sévère et d'immortelle fran- 
chise qui seule suffirait pour recommander aux 
siècles la mémoire de Fénelon : 

« Ce n*est plus à un enfant, dit-il, c*est à la 

« conscience du chrétien qu'il s'adresse. Dans 

« quelle situation place-t-il son élève 7 II l'appelle 

« à ce moment de vérité, de repentir et de misé- 

« ricorde, où Thomme, prosterné devant le tri- 

« bunal sacré, se dénonce lui*méme à son juge, 

c qui devient aussitôt son médiateur charitable et 

« le réconcilie avec Dieu, au nom duquel il lui 

« pardonne ses erreurs et ses fautes. Le directeur 

c va plus loin que Tinstituteur : son cœur s'épan- 

« che; en interrogeant, il accuse; en énonçant, il 

« démontre ; en avertissant, il frappe. Quand on 

« lit cette instruction paternelle, où les maximes 

c les plus abstraites de l'art du gouvernement 

a deviennent aussi lumineuses que les éternels 

« axiomes de la raison, l'on croit voir l'humanité 

c s'asseoir avec la religion aux côtés d'un jeune 

« prince, pour lui inspirer de concert toute la dé- 

« licatesse de conscience que l'Évangile exige d'un 

« roi, pour lui révéler tous les dangers, toutes les 

a illusions, tous les pièges dont il est obligé de se 

a préserver, tous les jugements de Dieu et des 

H hommes qu'il est chargé de prévenir, enfin tous 

« les conseils de la véritable gloire qu'il doit am- 



45 

« bitionner, et toutes les règles de la morale qu'il 
« doit suivre, s'il veut rendre les peuples heu- 
«c reux. Voilà le but de Fénelon ; et voilà aussi 
c quels furent, dans l'àme du duc de Bourgogne, 
« les bienfaits et les triomphes des directions 
« pour la conscience d'un roi. » 

Dans la seconde partie de l'Éloge de Fénelon, 
c'est sa vie et son âme qu'on voit apparaître : on 
est en présence de l'archevêque de Cambrai. En le 
suivant dans son étude de la religion, le jeune 
Alaury le trouve dans les mystiques illusions de l'a- 
mour divin ; il parle du quiétisme en théologien^ 
et de madame Guyon avec une piquante fermeté 
d'esprit. Tout le morceau sur la célèbre dispute de 
Fénelon et de Bossuet est non-seulement remar- 
quable de talent, mais remarquable de vérité; 
Maury maintient le bon droit de l'évêque de Meaux, 
et fait justice des banales récriminations adressées 
à ce grand cœur, à cet incomparable génie. Il y 
avait à la fois supériorité et indépendance d'esprit 
à ne pas donner raison à Fénelon ; car certaine- 
ment Maury heurtait les préjugés et le sentiment 
des juges du concours, et ce fut peut-être ce mor- 
ceau où la vérité garda ses droits au milieu de 
formes habiles, qui empêcha surtout iNiaury d'ob- 
tenir le prix. C'est avec étonnement que nous 
voyons un jeune homme à peine âgé do vingt-cinq 
ans, s'élever ainsi tout à coup par le sérieux de 



Tétude et la force de riotelligencean-detras d'une 
opinion qui régnait dans les livres à la modey dans 
le public et à rAcadémie. 

Nous n'avons trouvé dans ces pages, sur la fib- 
neuse affaire du quiétisme, que trois lignes qu'il 
eût fallu retrancher; les voici : a Déjà rcnvie,qtti 
c n'attendait qu'un prétexte pour punir Tarche- 
c vêque de Cambrai de ses succès, le livre au 
c glaive d'Innocent XII. » Il est faux que les 
Maximes des Saints aient été portées à Rome par 
les calculs ennemis du parti opposé à Fénelon ; ce 
parti très-violent à Versailles et à Paris, et dont 
Bossuet avait grand'peine à contenir les ardentes 
impatiences, n'aurait pas voulu déférer au Pape le 
livre de l'archevêque de Cambrai; mais il aurait 
voulu le faire juger prompteracnt sur place; ce fut 
Bossuet qui, dans une pensée équitable et modé- 
ratrice, conseilla de soumettre l'examen de l'ou- 
vrage au tribunal du Souverain-Pontife : les 
ennemis de Fénelon le reprochaient à l'évéquede 
Meaux durant les lenteurs de Rome, c Nous en 
« trouvons même qui nous insultent, » écrivait 
Bossuet à la date du 7 juillet 1698, « de ce que 
« bonnement et simplement nous nous sommes 
« attachés à consulter le Saint-Siège; mais je ne 
ce m'en repentirai jamais, moi qui ne puis vous 
« dire, et M. le Nonce le sait, que j'ai plus que 
tt personne donné le conseil'de consulter Rome, 



47 

« et conseillé plus que jamais de s'en tenir là \ » 
Les dernières pages de TËIoge de Fénelon pei- 
gnent les longues tristesses, les amertumes des 
derniers temps de ce beau génie. Tout lui man- 
qua; mais Dieu lui restait. Maury aurait pu nous 
montrer Fénelon apercevant de l'œil de Tàme le 
terme prochain de sa course devenue solitaire en 
ce monde. Trois jours avant la maladie qui rompit 
la chaîne de son exil et le rendit aux amis qu'il 
avait pleures, Fénelon écrivait à la duchesse dé 
Beauvilliers : « Nous retrouverons bientôt ce que 
«c nous n'avons point perdu, nous nous en appro- 
« chons tous les jours à grands pas. Encore un 
c peu, et il n'y aura plus de quoi pleurer. C'est 
n nous qui mourrons : ce que nous aimons vit et 
c ne mourra plus '. » 

Lorsque Louis XIV, cet homme qui connaissait 
si bien les hommes, disait de Fénelon qu'il était 
un bel esprit chimérique, il ne prononçait pas une 
parole que la postérité dût accepter dans son sens 
le plus entier, le plus absolu; mais avec la lumière 
que l'étude, le temps et les révolutions ont jetée 
autour des idées politiques et législatives de l'au- 
teur du Télémaque, il serait difficile de ne pas te- 
nir quelque compte du jugement du grand roi. 

^ Voir no8 Lettres sur Bossuet^ XH* lettre. 
^ Lettre du 28 décembre 1714. 



48 

Le jeune Maury s*eftt étonné de ce jugement; 
son discours manque d'aperçus sur le côté qu'on 
peut jusqu'à un certain point appeler chimé^ 
rique dans les conceptions et le pn^ramme so-» 
cial de Fénelon. A ^'époque où le jeune abbé 
composait cet Éloge, on croyait beaucoup aux pro- 
grès des peuples, à des félicités futures et infinies, 
à je ne sais quel âge d'or des nations; la 'philo- 
sophie pensait avoir découvert la véritable terre 
promise ; tout le monde alors avait des songes, et 
les esprits se laissaient caresser par des chimères. 
Au milieu de ces rêves universels, qui donc aurait 
pu juger qu'il y avait peut-être quelque chose de 
chimérique dans le génie de Fénelon? A vingt-* 
cinq ans, Maui^ pensait là-dessus comme tout le 
monde ; plus tard, son impression aurait pu n'être 
pas la même. 

Il y aurait aussi une observation à /aire sur ce 
caractère de simplicité et de candeur qui se des- 
sine dans le tableau du jeune panégyriste. On s'a- 
genouillerait devant la belle âme de Fénelon, mais 
si on prête bien roreille aux témoignages de ses 
contemporains les plus accrédités, et surtout si on 
le lit bien soigneusement lui-même, on pourra 
être un peu moins frappé de ce que les panégyristes 
appellent la simplicité cl la candeur de l'illustre ar- 
chevêque. D'Aguesscau, qui en a si bien parlé et 
avec tant d'admiration, faisait remarquer une noble 



49 

singularité répandue sur toute sa personne el lui 
trouvait un certain air de prophète. Dans le por- 
trait que le duc de Saint-Simon nous a laissé de 
Fénelon, il dit que « par cette autorité de prophète 
« qu'il s'était acquise sur les siens, il s'était accou- 
a tumé à une domination qui, dans sa douceur, 
« ne voulait pas de résistance. Aussi, ajoute le 
« brillant narrateur, n'aurait-il pas souffert long- 
« temps de compagnon, s'il fût revenu à la cour, 
c et entré dans le conseil qui fut toujours son grand 
« but » 

On sait que le duc de Saint-Simon n'a pas l'ha- 
bitude de ménager ses couleurs, et, grâce à Dieu, 
nous ne croyons pas à la parfaite ressemblance 
d'un portrait dont nous n'avons cité que peu de li- 
gnes, mais on pressent ici quelque chose qu'on ne 
rencontre pas dans les portraits qui ont cours de- 
puis la seconde moitié du dix-huitième siècle, 
quelque chose qu'il faut indiquer pour être en 
pleine vérité, et dont au reste la gloire de l'im- 
mortel prélat n'a pas à souffrir. 

L'éloge de Fénelon par l'abbé Maury porte les 
couleurs de son temps : on a le droit de demander 
des couleurs plus chrétiennes à un pinceau tenu 
par la main d'un prêtre. Il n'y eut rien de large- 
ment réparé sous ce rapport, lorsque l'écrivain, 
dans la maturité des années, retoucha son œuvre. 



48 

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\ • 



CHAPITRE III. 



L'Éloge de Fénelon commence la fortune de Maury. — Les Ré- 
flexions de Tabbé Maury sur les sermons de Bossuet. — Son 
panégyrique de saint Louis, prononcé dans la chapelle du Lou- 
vre en présence de l'Académie française. — L'abbé de Bois- 
mont et l'abbé Maury. — Maury est nommé membre de 
l'Académie en remplacement de Pompignan; son discours de 
réception; la réponse du directeur, le duc de Nivernais. — Le 
panégyrique de saint Vincent de Paul, par l'abbé Maury. 



Le discours en l'honneur de l'archevêque de 
Cambrai fut le commencement de la fortune de 
Maury. L'Académie française le désigna pour prê- 
cher en 1772, dans la chapelle du Louvre, le pa-- 
négyrique de saint Louis, et l'évêque de Lombez, 
pelil-neveu de Fénelon, voulant honorer et ré- 
compenser l'œuvre oratoire du jeune abbé, le 
nomma vicaire général de son diocèse et chanoine 
de sa cathédrale. Dom Déforis préparait une édition 
des sermons de Bossuet, de ces sermons admirables 
dont le monde avait perdu le souvenir et qui dor- 
maient manuscrits dans de muettes et injurieuses 
ténèbres. Maury, en ayant eu communication , laissa 



52 

éclater son enthousiasme ; on lui demanda et il 
écrivit une préface; il y regrettait, fort à tort selon 
nous, que l'éditeur, dans un aveuglement supersti" 
tieuxj n'eût fait ni triage ni retranchements: ces 
regrets ne furent pas du goût de dom Déforis, qui 
exigeait leur suppression ; Maury tint bon, ne livra 
pas sa préface et la fit paraître séparément à Avi- 
gnon sous ce titre : Réflexions sur les sermons nou- 
veaux de M. Bossuet. Ce morceau, revu et déve- 
loppé, fut réimprimé en 1810 dans l'édition des 
Œuvres de Maury, et l'a été encore dans l'édition 
de 1827, sous le titre de Discours préliminaire 
pour servir de préface à la première édition des 
sermons de Bossuet. 

Maury est le premier homme de goût et de style 
qui ait eu entre les mains les sermons de l'évêque 
de Meaux, pendant qu'on les imprimait ; la façon 
dont il jugea ces discours, ces ébauches, ces lam- 
beaux, lui fait grand honneur. Il fallait unir à un 
haut degré le sentiment de la vraie beauté, de la 
vraie grandeur dans les œuvres de l'esprit, pour si 
bien comprendre ce dont personne alors n'avait 
l'idée. Il y avait un mérite supérieur à saisir tout 
d'abord tant de génie où l'on n'en soupçonnait 
pas, à proclamer la sublimité, la puissance d'un 
tel langage, à crier d'admiration devant la splen- 
deur de ces éclairs. La lecture de Maury fut une 
découverte, son appréciation fut une révélation. 



53 

Ce jeune homme de vingt-six ans apprenait à la 
France, qui devait si peu les lire, que les sermons 
de Bossuet l'emportaient sur tous les sermons du 
monde, et que seuls ils suffiraient pour faire un 
grand homme • Il pénétrait avec esprit, verve et 
enthousiasme dans le génie oratoire de ce grand 
évéque que Voltaire, bien inspiré cette fois, appelle 
le seul homme éloquent parmi tant d'éaivains élé- 
gants \ Ce travail d'une soixantaine de pages doit 
être mis au rang des meilleurs morceaux de litté- 
rature. Il serait parfait si on y retranchait la ha- 
rangue de révoque Flavien à l'empereur Théodose 
que Maury annonce comme une traduction litté- 
rale de saint Jean Chrysostome, et qui n'en est 
qu'une assez pauvre imitation \ 

Le panégyrique de saint Louis, prononcé dans 
la chapelle du Louvre, le 25 août 1772, en pré- 
sence de l'Académie française, mit tout à fait en 
lumière le jeune Maury. Il avait pour auditoire le 
sénat des lettres dont il recherchait surtout les 
suffrages, tous ces hommes qui faisaient la fortune 
de ceux auxquels ils dispensaient la gloire. Saint 
Louis, créateur de son siècle, saint Louis, bienfai- 



^ Dictionnaire philosophique f article Éloquence, et dans les 
premières éditions du Temple du ^oûL 

' M. Villemain, dans son Tableau de l'Éloquence chrétienne au 
quatrième siècle, a bien autrement reproduit les beautés de la 
harangue grecque. 



54 

teur de tous lc8 siècles qui Font suivi, tel fut le 
plan de ce discours vif, nourri, éloquent. Le jeune 
orateur montra le grand homme, le grand roi, le 
grand saint. En parlant de la création absolue ou 
des prompts changements que toute chose deman- 
dait à Tactivité féconde et réparatrice de saint 
Louis, il excepta la foi, Tantique foi, et nous aimons 
à lui entendre dire que c c*est en effet le grand 
tf privilège et le caractère divin de la religion chré- 
« tienne de n'avoir point connu ces tristes ori- 
« gines du néant, ces aberrations de principes, 
« CCS essais incertains, ces lentes progressions, 
« ces variations fréquentes qu'ont subies tous les 
«r ouvrages humains, et d'avoir atteint, sans hési- 
« talion, dès son berceau, l'immutabilité, l'en- 
« semble et la perfection qu'elle oflfre encore au- 
« jourd'hui à Tadmiration et à la reconnaissance 
« du genre humain. » A part ces lignes et quel- 
ques autres, l'œuvre de Maury est plutôt un dis- 
cours qu'un sermon ; la morale y tient plus de 
place que le dogme et la foi. Le fait de la religion 
qui est le capital de la vie humaine, selon les 
paroles de Bossuet, est ici bien plus un spectacle 
digne des regards du monde qu'une obligation 
d'humilier notre raison et d'élever notre âme à la 
hauteur du modèle évangélique. 11 y est parlé de 
VÊtre suprême et très-peu de Jésus-Christ. Dans 
la pensée du public de cette époque, les croisades 



55 

étaient la difHculté d'un panégyrique de saintLouis; 
Maury les aborda résolument, non point avec une 
connaissance approfondie du sujet, mais avec le 
sentiment de la grandeur de ces entreprises hé- 
roïques et de leur influence sur les temps modernes. 
« Eh ! où en seriez-vous sans les croisades î » s'é- 
criait l'orateur. C'était là une parole hardie au 
dix-huitième siècle. Aujourd'hui c'est une vérité 
banale. L'abbé Maury obtint un très-grand succès ; 
on claqua des mains dans la chapelle, et l'Aca- 
démie recommanda le jeune orateur au cardinal 
de La Roche- Aymon, chargé de la feuille des bé- 
néfices. Le panégyriste de saint Louis fut récom- 
pensé par l'abbaye de la Frénade, dans le diocèse 
de Saintes. 

Une faveur en amène une autre. Quand l'abbé 
Maury fut présenté à M. de La Roche-Aymon pour 
le remercier, le cardinal lui annonça qu'il prêche- 
rait l'année suivante devant le roi, le jour de la 
Cène et pendant l'Avent, et qu'il prêcherait le Ca- 
rême de 1 775 à Versailles. Maury devint ainsi pré- 
dicateur du roi ; ce fut lui qui remplit à la cour les 
stations du Carême en 1 778 et en 1 785. Nous n a- 
vons pas de jugement à porter sur tous ces ser- 
mons qui, pendant douze ou quinze ans, reten- 
tirent dans les chaires de Versailles et de Paris ; 
ils n'ont pas été imprimés et nous ne connaissons 
que leur succès. Un mot charmant de Louis XVI 



56 

pourrait nous en donner une idée ; au sortir d*uii 
de ces sermons où la moralei réconomie politique, 
la philosophie, rbumanité, le gouvernement et 
l'administration prenaient la place des vérités chré« 
tiennes : « C'est dommage! dit le roi; si l'abbé 
a Maury nous avait parlé un peu de religion, il 
a nous aurait parlé de tout. » Du reste, ces pro- 
ductions, qui avaient le tort principal de ne pas 
porter reniprcinte des augustes sévérités de la foi, 
renfermaient des enseignements utiles et quelque- 
fois de véritables beautés. Voici la péroraison d'un 
bermon prêché devant le roi, en 1778, le jour de 
la Cène, péroraison qui a été conservée par l'édi- 
teur des Œuvres de l'abbé de Boismont '. 

tf Sire, 1 amour de Votre Majesté pour le bien 
a public invite les ministres de la religion à vous 
a présenter cet affligeant tableau qui assiège les 
« asiles de Tindigence ; mais la charité d'un sou- 
c verain doit répondre à l'étendue de son auto- 
ce rite ; la grande aumône des rois, ou plutôt le 
« tribut que Dieu leur impose envers les malheu- 



* Nous a\ons trouve cette péroraison dans une note à la suite 
du sermon pour la fondation d'un hôpital militaire et ecclésias- 
tique, le plus remarquable et le plus célèbre des sermons de 
Tabbé de Boismont. Voir l'édition de 1805, sous le titre de 
Oraisons funèbrefi, panégyriques et sermon de Tabbé de Boismont. 
Maury s'était proposé, mais n'eut pas le loisir, de publier les œu- 
vres de son vieil ami et bienfaiteur, en y ajoutant des poésies 
inédites de société. 



57 

« reux, c'est la justice, et c'est le législateur en 
« vous que nous appelons au secours des pauvres. 
« Nous ne saurions dissimuler à Votre Majesté que 
« plusieurs établissements consacrés parmi nous 
« à l'humanité portent encore le caractère bar- 
« bare des siècles qui les ont vu naître ; mais un 
a seul de vos regards peut établir l'ordre dans 
« cette partie si importante de l'administration 
« publique. On vous dira peut-être que dans toutes 
a les grandes institutions les grands abus sont in- 
« évitables; car c'est ainsi qu'en exagérant les 
« difficultés d'opérer le bien , on décourage les 
i( meilleurs rois. Ah! ne désespérez jamais ni 
« des hommes, ni de vous-même. Non, Sire, il 
« n'est pas impossible de permettre à l'homme 
« captif de respirer du moins un air salubre dans 
a les prisons; il n'est pas impossible d'ouvrir un 
« asile aux malheureux dans les hôpitaux sans les 
oc y accumuler dans des lits de douleur ; il n'est 
a pas impossible d'assurer la subsistance et la con- 
c servation de ces pauvres enfants que le ciel a 
a mis sous la protection spéciale du père des peu- 
cc pies ; il n'est pas impossible enfin de faire cesser 
« les ravages de la mendicité sans y substituer les 
« horreurs du plus effrayant esclavage. Si vous 
« mettez la main à cette œuvre de miséricorde , 
a vous éprouverez qu'avec un cœur sensible, un 
« esprit juste, un caractère ferme, la bienfaisance 



60 

homme que la Cité de Dieu, les Confessions et les 
Lettres. La \ie de Tévêque d'Hippone pajr Tille- 
mont lui avait donné l'ensemble des faits et des 
œuvres. Son talent suppléa jusqu'à un certain 
point à d'incomplètes lectures. Il est pourtant 
quelques inexactitudes que nous voulons relever 
tout d'abord, parce qu'elles n'ont jamais été si- 
gnalées. 

€ A peine est- il (Augustin) revêtu des armes de 
a lumière^ dit l'orateur, qu'il se transporte au 
c< siège principal de l'erreur et court attaquer les 
€ sceptiques jusque dans les lycées de Rome. 
« Comment, du milieu de cette arène, manifes- 
ct tera-t-il à tout l'univers les fondements inébran- 
« labiés de sa nouvelle croyance? Il compose, dans 
a l'intervalle d'une seule année, ses Soliloques^ 
« ses traités de {'Immortalité de Vâme, des Mœurs 
(c des chrétiens^ du Libre Arbitre, de la Véritable 
< Religion et cette savante Apologie de la Genèse, 
a catéchisme populaire, etc.. » 

Voici la vérité à cet égard. Saint Augustin, après 
la mort de son admirable mère à Ostie, se rendit 
à Rome et y resta un an. Il passa tout ce temps à 
travailler, mais ne publia rien. L'ouvrage sur les 
Mœurs de VÉglise catholique {que l'abbé Maury 
appelle les Mœurs des chrétiens) j et le livre de la 
Véritable Religion, commencés à Rome, ne furent 
achevés qu'en Afrique, dans une solitude aux envi- 



61 

rons de Tagaste ; le traité du Libre Arbitre ne fut 
terminé qu'en 395, cinq ou six ans après le retour 
en Afrique ; le fils de Monique ne composa pas les 
Soliloques à Rome mais à Cassissiacum, dans la 
retraite qu'il s'était choisie à peu de distance de 
Milan; ce fut à Milan môme qu'il écrivit le traité 
sur V Immortalité de Vâme. Quant à l'ouvrage sur 
la Genèse, saint Augustin en composa la plus 
grande partie à Hippone, et ne le fît paraître que 
dans l'année 415. L'abbé Maury l'appelle un Ca- 
téchisme populaire y et montre ainsi qu'il ne l'avait 
pas lu. Ce travail, intitulé : Les douze livres stir 
le sens littéral de la Genèse, ne comprend, que 
l'explication des trois premiers chapitres. Il ren- 
ferme des choses très-belles, mais très-hautes et 
très-ardues sur la création, sur l'origine de l'àmç; 
saint Augustin nous dit qu'il y cherche plutôt la 
vérité qu'il ne la trouve, et nous laisse voir plus 
d'hésitations que de certitudes. Il y a loin de là à 
un Catéchisme populaire. 

Un autre point que nous devons rectifier, parce 
qu'il ne faut pas laisser traîner des erreurs dans 
des œuvres assez répandues, c'est le passage du pa- 
négyrique de saint Augustin où il désigne sous le 
nom de circoncellions les donatistes contre les- 
quels l'évêque d'Hippone lutta si longtemps. Il 
confond les sectaires africains qui, a l'époque de 
l'élévation d'Augustin à Tépiscopat, couvraient 



62 

presque tout le pays avec un ramas de furieux et 
de bandits, exécuteurs des colères des donatistes, 
et tombant quelquefois sur les donatistes eux- 
mêmes '. Maury n'avait pas étudié ce schisme si 
célèbre qui fut comme une sorte de protestantisme 
africain. 

Nous pourrions relever encore des inexactitudes 
de détails ça et là répandues dans le panégyrique ; 
nous pourrions regretter d'y rencontrer de temps 
en temps YÊlre suprême, expression plus philoso- 
phique que chrétienne, dont l'emploi ne se trouve 
point dans les sermons et les panégyriques du dix- 
septième siècle ; nous aimons mieux louer le lan- 
gage et la belle ordonnance de ce discours ; parmi 
les écrits de l'abbé Maury que nous connaissons, il 
n'en est aucun dont le caractère soit plus catholi- 
que. Ce n'est plus de la philosophie, c'est de l'É- 
glise qu'il s'agit ici ; l'irréligion y est attaquée, les 
devoirs des évoques y sont tracés, et l'auteur s'é- 
lève à la hauteur des périls qui menaçaient alors 
le monde, quand il s'écrie, en s' adressant aux pon- 
tifes réunis autour de sa chaire : a Sauvez la foi, 
€ sauvez votre siècle, sauvez la postérité. » Maury, 
dansle panégyrique de saint Augustin, voulut mon- 
trer quels services la religion peut attendre d'un 
grand évêque, et quelle gloire un grand évéque 

^ Voir notre Histoire de saint Augustin, tome I^ p. 34 de lia- 
iroductîon, 3« édition. 



63 

peut attendre de la religion ; il exécuta ce plan 
avec un rare talent. Il a pour Tévêque d'Hippone 
une admiration que Bossuet semble lui avoir en- 
seignée ; il en parle avec Témotion d*un enthou- 
siasme vrai. £n prêchant dans cette chaire de Té-'' 
glise des Grands-Àugustins, où, près d'un siècle 
auparavant, Tévéque de Meaux avait prononcé son 
fameux discours sur Yunité de V Église^ il amène 
habilement le souvenir de Bossuet, trace noble- 
ment sa figure à côté de celle d'Augustin, et dis- 
tingue dans la chaîne des âges chrétiens quatre 
grands anneaux d'une splendeur et d'une solidité 
incomparables : saint Paul, saint Augustin, saint 
Thomas-d'Aquin et Bossuet. Ces quatre maîtres, 
qui ne forment qu'une seule école, se tendent la 
main dans l'espace immense des siècles. La se- 
conde partie du panégyrique nous paraît supérieure 
à la première \ il y règne comme une croissante 
éloquence. Il est certain que Bossuet prononça un 
panégyrique de saint Augustin ; quelle grande perte 
que la disparition d'un tel discours! et, s'il était 
vrai que ce discours eût été jeté au feu en haine 
de la doctrine, que dire de ceux qui auraient con- 
sommé ce crime contre la foi et le génie ? 

L'abbé de Boismont, charmant esprit et, mal- 
gré le peu de naturel de son style, prédicateur dis- 
tingué, a marqué sa place dans l'histoire littéraire 
du dix-huitième siècle; il était épris des talents du 



64 

jeune abbé Maury, Tencourageait, Tadmirait sans 
jalousie, et lui prouva son allacheraent par la ré- 
signation du prieuré de Lions en Picardie, beau 
bénéfice de quarante mille livres de rente, qui 
devait lui ouvrir les portes des États-Généraux. 
Une différence d'âge de trente ans n'ôtait aucun 
charme aux relations des deux amis; les vieillards 
qui gardent la jeunesse de l'esprit, aiment les 
jeunes gens ; dans les entretiens et les échanges de 
la pensée, le protecteur et le jeune homme oublient 
le poids inégal des années : les cheveux blancs 
et les cheveux noirs se confondent. On a attribué 
au commerce littéraire de l'abbé de Boismont et 
de l'abbé Maury les Lettres secrètes sur Vétat ac^ 
tiiel de la religion et du clergé en France, publiées 
en 178 1 * ; nous ne croyons pas que cette brochure 
ait été leur ouvrage ; le caractère satirique de cet 
écrit ne s'accorde pas avec le doux et nonchalant 
esprit de Boismont, déjà vieux et préoccupé avant 
tout de son repos; et, quant au jeune Maury, il 
avait trop d'esprit pour compromettre sa position 
déjà belle, en 1 781 , par des écrits légers à l'adresse 
du clergé. Mais les biographes se donnent rare- 
ment le temps d'approfondir, et répètent de géné- 
ration en génération les mêmes erreurs. 
L'abbé Maury, prédicateur, gardait ses relations 



* Brochure îu-12 de 22 pages. 



65 

avec les gens de lettres, et ne perdait pas de vue 
l'Académie ; c'est pour assurer son entrée dans 
le sanctuaire des Quarante, qu'il répandait dans 
ses sermons les teintes philosophiques de cette 
époque. Il avait eu quelque pensée de succéder à 
l'abbé de Boismont. Un jour que Maury pressait 
de questions l'académicien malade pour obtenir des 
détails sur sa vie, M. de Boismont lui dit : «L'abbé, 
a vous me prenez mesure.. > Ce fut Rulhière qui 
remplaça l'abbé de Boismont à l'Académie; Maury, 
depuis un an , occupait le fauteuil de Pompi- 
gnan, assez maltraité durant sa vie, et quelque peu 
grandi par sa mort. Pompignan avait du talent et 
beaucoup de savoir ; mais Maury, dans son discours 
de réception, le 27 janvier 1785, le loua avec une 
abondance qui dépassait la politesse académique. 
Le duc de Nivernais \ grand seigneur, homme 
d'esprit, amateur de bon goût en littérature, et 
parfois joli poète, répondit à l'abbé Maury dans 
un discours où la sobriété, la fermeté se mê- 
lent à l'urbanité du langage, mais où se ren- 
contrent des lignes d'une justesse douteuse et 
quelque trace d'amertume contre Pompignan. 11 
loua le nouvel académicien de s'être attaché à 



* On connaît le mot très-aimable et très-poli de Tabbé Bar- 
thélémy sm* le duc de Nivernais, après Tabolilion des titres de 
noblesse : a Monsieur de Nivernais n'est plus duc à la cour, mais 
« il l'est encore au Parnasse. » 

5 



66 

conserver Tesprit des grands hommes du clergé 
français , c comme les élèves de Raphaël ont su 
c perpétuer dans son école la pureté de son dessin 
c et la sagesse de ses ordonnances, s'ils n'ont pu 
c atteindre tout à fait jusqu'à la sublimité de ses 
« conceptions et à la grâce inimitable de ses con- 
c tours. Organe, après Fénelon et Bossuet, après 
c Bourdaloue et Massillon, de la parole sacrée, » 
ajoutait le duc de Nivernais, c vous ne lui avez 
c rien laissé perdre de ses droits; vous nous avez 
c fait voir Elisée, portant dignement le manteau 
€ de son maître. > Il félicita Maury d'avoir c montré 
c la vérité sans voile, enseigné la religion sans fa- 
« natisme, et mêlé à ses saints préceptes les le- 
«i çons de la morale et de la philosophie pour la 
<x faire pénétrer dans tous les esprits. » 

Le duc de Nivernais, dans sa réponse, compli- 
menta l'abbé Maury sur deux ouvrages dont nous 
n'avons pas parlé encore : le Panégyrique de saint 
Vincent de Paul et l'Essai sur l'Éloquence de la 
Chaire. L'opinion permettait alors à un homme de 
bonne compagnie de dire à un prédicateur, au 
nom de l'Académie française : «c Vous avez fait 
« pour saint Vincent de Paul plus que n'avait fait 
a sa canonisation même. » Le directeur de l'Aca- 
démie entendait par là que la canonisation avait 
seulement assuré à saint Vincent de Paul le culte 
des catholiques, et que le panégyrique l'avait mon- 



67 

tré aux hommes de tous les climats et de toutes 
les religions comme un bienfaiteur de l'humanité 
entière. La mise en lumière de la sublime \ie de 
saint Vincent de Paul par Tacte même de sa cano- 
nisation^ avait déjà recommandé ce prêtre prodi- 
gieux au respect de tout Tunivers : il n'est pas be- 
soin d'être catholique pour reconnaître et admirer 
cette charité sans égale chez les hommes. Mais ce 
qu'on peut dire, et ce qui est incontestable j c'est 
qu'avant le panégyrique de saint Vincent de Paul 
par l'abbé Maury, le public ignorait le nombre et 
la grandeur des œuvres de ce héros du dévouement 
chrétien, et connaissait bien plus le saint que le 
grand homme. Ce discours, qui fit voir dans Vin- 
cent de Paul Vouvrage de la Providence et l'in- 
strument de la Providence, déroula un tableau 
dont les imaginations furent saisies et confondues ; 
il révéla de saintes merveilles presque effacées de 
la mémoire humaine, et fit comprendre un génie 
inépuisable dans sa compassion pour les misères 
de ce monde. On s'étonne que Bossuet n'ait pas 
prononcé l'oraison funèbre de ce Vincent de Paul, 
dont il parlait avec tant de vénération, et que ni 
Bourdaloue, ni Massillon ne lui aient pas fait hom- 
mage de leur pieuse éloquence. Maury, dans son 
Essai, avait signalé ce grand sujet et tracé comme 
un plan d'un pareil discours ; il a réalisé ce qu'il 
appelait le problème oratoire. Son discours, plus 



63 

complet, plus soutenu, plus riche que le panégy- 
rique de saint Augustin, restera comme un monu- 
ment de vérité et d'éloquence. Louis XVI, qui l'en- 
tendit à Versailles, le 4 mars 1785, en fut très- 
ému; nulle âme plus que la sienne n'était capable 
de sentir les prodiges du dévouement. Le panégy* 
rique de saint Vincent de Paul n'a été imprimé 
qu'en 1827 par les soins d'un neveu de l'abbé 
Maury; tout le monde en parle, et très-peu de 
gens l'ont lu. Ce discours valut à saint Vincent de 
Paul les inutiles honneurs d'une statue parmi les 
grands hommes : à quoi bon une statue au Lou- 
vre ou à Versailles pour qui a des autels? 



CHAPITRE IV. 



Essai sur l'Éloquence de la chaire, par l'abbé Maury; addilious 
méditées par Tauteur et restées à Tétat d'ébauche; apprécia- 
tion critique de cet ouvrage . — Le Père Bridaine. — Les vraies 
causes de la décadence de la chaire au dix-huitième siècle. — 
Le Père de Neuville. — Les orateurs p&négyristes en France. 



Un discours sur TËIoquence de la chaire faisait 
partie d'un volume, publié par Tabbé Maury en 
1 777 ; dans ses réimpressions multipliées, cet écrit 
porte quelquefois le titre de Principes d'éloquence 
pour la chaire et le barreau. En 1810, l'auteur en 
publia une édition avec des développements très- 
considérables, et l'intitula : Essai sur l'Eloquence 
de la chaire. Son neveu, en 1827, en fit paraître 
une édition nouvelle d'après les manuscrits auto- 
graphes, mettant à profit des corrections et des 
indications utiles. Il nous apprend que l'abbé 
Maury s'occupait d'ajouter à son livre un chapitre 
entier sur le barreau, et qu'il s'était préparé par 
un long travail à juger d'Aguesseau, Élie de Beau- 
mont, Gochin, Loyseau deMauléon, Beaumarchais, 



70 

Bergasse,-Lalli, Dupaty et Linguet. Parmi les ma- 
tériaux de Tœuvre inachevée on trouve également 
des notes étendues sur les prédicateurs allemands : 
Reinbecky qui vivait sous Frédéric-Guillaume I"; 
Mosheim, docteur et professeur de théologie à Got- 
tingen, Jérusalem, prédicateur à la cour de Bruns- 
wick; Spalding, ministre à Berlin ; Rosenmûller, 
ministre à Leipsick; Sturm, qui eut pour traduc- 
teur français d'une partie de ses productions la 
reine Elisabeth-Christine j épouse de Frédéric II. 
Un examen de ces orateurs de la chaire chrétienne 
en Allemagne eût été neuf et piquant; on doit re- 
gretter que ce double complément pour l'éloquence 
judiciaire en France et pour l'éloquence chrétienne 
chez les Allemands soit restée à Tétat d'ébauche. 
L'Essai sur l'Eloquence^ tel qu'il fut publié en 
1827, est accompagné de l'Éloge de Fénelon ', des 
Panégyriques de saint Louis et de saint Augustin, 
du Discours sur les sermons de Bossuet, du Pané- 
gyrique de saint Vincent de Paul, imprimé alors 
pour la première fois. 

V Essai sur l'Eloquence de la chaire est Tou- 
vrage littéraire le plus important de l'abbé Maury. 

• Des notes intéressantes accompagnent VÉloge de Fénelon. 
Maury avait laissé échapper dans ces notes quelques inexacti- 
tudes que lui signala, en 1808, en termes de bon goût, l'auteur 
de V Histoire de Fénelon; il les a fait disparaître dans son édition 
de 1810. 



71 

Nous avons eu occasion de remarquer qu'il avait 
peu étudié les Pères de l'Église ; c'est une grave 
lacune dans son œuvre ; l'Église grecque et l'Église 
latine des vieux siècles ont des orateurs immortels 
dont la place est marquée partout où il s'agit d'é« 
loquence chrétienne : c'est ici qu'il faut recourir 
au beau travail de M.Villeraain'; mais, tel qu'il est, 
VEssai se recommande par de hautes qualités qui 
le feront vivre. Le style est la marque à laquelle 
on reconnaît les dons supérieurs; il ne vous ser- 
vira de rien de bien observer et de bien penser si 
la puissance de l'expression vous manque ; un écri- 
vain d'un vrai talent s'emparera de vos observations 
et de vos pensées, les frappera à son effigie, et res- 
tera le souverain maître de tout ce qu'il aura mieux 
dit que vous. VEssai sur l'Eloquence de la chaire 
est parti de la main d'un bon écrivain. Le langage 
en est pur, noble , vif et plein ; parfois le feu de 
l'enthousiasme y éclate, et une verve entraînante 
vous tient en haleine. Le style lumineux de l'au- 
teur plaît à l'esprit, car la clarté est elle-même un 
commencement d'élégance : dans la nature la lu- 
mière suffit déjà pour tout embellir. Maury a du 
nombre, du trait, beaucoup d'esprit ; il séduit et re- 
tient son lecteur; mais il ne le frappe pas toujours; 
en le lisant on va devant soi sans s'arrêter; on ne 
s'interrompt pas pour se recueillir et pour penser. 
Maury est ingénieux et brillant, rarement profond. 



72 

On voit un homme emporté dans la vie, et qui ne 
se donne pas le temps de beaucoup creuser. Il a 
plus d'une fois de l'imagination dans Fexpres- 
sion; mais les comparaisons qui ornent et colorent 
si bien le langage des maîtres, manquent au sien : 
il remplace les images par la variété des tons. 
Maury avait soigneusement lu les anciens, et s'était 
pénétré de leurs beautés ; il possédait à fond tout 
ce qui tient à l'architecture du discours et aux lois 
du goût ; il avait le sens littéraire très-droit et l'é* 
toffe d'un grand critique. 

L'auteur ne se mit pas en garde contre sa faci-> 
lité, etlui, qui condamnait les redondances, tomba 
dans le luxe des mots. Fénelon dit avec vérité ' : 
a Qu'un bon discours est celui où l'on ne peut rien 
« retrancher sans couper dans le vif. » Maury ne 
sortirait pas toujours triomphant de l'application 
de cette règle. Les mots qui se trouvent sous sa 
plume n'y sont pas tous pour le service rigoureux 
de la pensée ; ils s'y trouvent rassemblés en foule 
comme pour nous laisser le soin de choisir le mot 
propre et nous convier à faire la besogne de l'au- 
teur à qui le loisir a manqué. Cette fastueuse abon« 
dance qu'il n'est pas rare de rencontrer dans VEs* 
sai sur l'éloquence de la chaire, est, du reste, lé 
défaut assez général des écrivains de son temps. 

* Lettre sur rÉloquence. 



73 

Les périodes de Gicéron avec leurs vastes richesses 
sont en possession de Tadmiration des rhétoriciens; 
c'est une admiration bien légitime assurément; 
Textrême longueur des phrases n'est pas pour cela 
autorisée, quelque habileté qu'il puisse y avoir à 
les mener à bon port sans que le choc de nos ad- 
verbes s'y fasse trop rudement sentir. On voit dans 
y Essai défiler de ces périodes à plusieurs membres 
et à grande dimension ; une phrase, qui définit 
très-bien d'ailleurs l'éloquence de Bourdaloue, n'a 
pas moins de trois pages. J'aime à voir passer les 
longues caravanes sur les chemins de Smyrne, du 
Caire ou de Stamboul; les longues caravanes de 
mots sur des espaces sans fin ont moins d'attraits 
pour moi. 

La grandeur du ministère évangélîque, l'art de 
convaincre un auditoire qui au fond se résume 
dans un seul homme, car tous les hommes se res- 
semblent, l'importance de l'étude de son propre 
cœur pour se mettre en possession des secrets du 
cœur humain, la nécessité d'un long travail avant 
d'écrire, de ce travail pour lequel, selon le mot de 
Cicérpn, on fait amas d'une forêt d'idées et de cho- 
ses, les faciles richesses qui sortent de la méditation 
profonde d'un plan de discours, tout ce qui tient 
aux préceptes essentiels de l'art oratoire occupe 
les premières parties de V Essai, Maury connaissait 
particulièrement Cicéron ; il le cite avec à propos 



74 

et bon goût, et apprécie son grand art, sa vaste 
littérature et sa philosophie. On peut dire, comme 
BrutuSy que l'éloquence de Cicéron manque de 
reins, mais quelle majesté 1 quel éclat continu! 
quelle merveilleuse fécondité de génie 1 quel en- 
chantement 1 Maury parle bien de Démosthènes; 
la contemplation de ce mâle génie lui porte bon- 
heur comme la contemplation de Bossuet : il aime 
la force, et sait Tadmirer. 

Il se plaît à mettre en lumière ce qui est beau; 
ses découvertes à cet égard sont de vives jouis- 
sances auxquelles il s'abandonne. Le concours à 
l'Académie française en 1755 avait été marqué 
par une œuvre de grand talent : le discours du 
jeune jésuite Guénard sur Y Esprit philosophique. 
Ce discours était enfoui dans le recueil de l'Aca- 
démie, et le monde l'avait oublié. L'auteur de 
Y Essai sur l'éloquence de la chaire le tira de la 
nuit et lui fit sa place. Le Père Guénard passa 
vingt-cinq ans à composer une apologie du chris-^ 
tianisme, où il mit tout son talent, toute la force 
de sa pensée ; en 1 793, il crut ne pouvoir conser- 
ver ses jours qu'en brûlant son ouvrage encore 
inédit; et, lorsqu'il mourut, en 1796, peut-être 
regretta-t-il d'avoir acheté trois années de vie au 
prix de la destruction d'une œuvre qui eût recom- 
mandé aux siècles sa mémoire. Maury, après avoir 
tiré Guénard de son obscurité, se plut à ajouter un 



75 

rayon à la gloire de Féoelon ; il inscrivit le nom 
de l'archevêque de Cambrai à côté des grands 
noms d'orateur, et pour cela n'eut qu'à rappeler 
à la France ce qu'elle avait oublié : le discours 
pour le sacre de l'électeur de Cologne et le sermon 
pour le jour de l'Epiphanie prononcé aux Missions- 
Étrangères. On sait quel hommage révélateur ren- 
dit à Bridaine l'écrivain qui nous occupe, et com- 
ment, en s'attachant à ce modèle, il peignit le par- 
fait missionnaire. Parfois encore on cherche à con- 
naître la part véritable de l'abbé Maury dans le 
fameux exorde du premier sermon de Bridaine, 
prêché à Saint-Sulpice ; on se demande si sa mé- 
moire retint ce beau morceau d'éloquence comme 
elle avait retenu un sermon de l'abbé Poulie, ou 
s'il ne fit qu'achever un exorde déjà admirable. 
Mais cette discussion n'est elle-même qu'une mé- 
prise; c'est un étrange oubli des dates. L'abbé 
Maury nous dit dans Y Essai sur l'éloquence que ce 
premier sermon du missionnaire à Paris fut prê- 
ché en 1751; or Maury avait fout juste alors cinq 
ans et fréquentait quelque pauvre école de Valréas. 
Il ne peut donc pas être question pour l'auteur de 
VEssai d'avoir composé en tout ou en partie lé 
célèbre exorde avec ses propres souvenirs; ce 
morceau est l'œuvre du talent de Maury, qui 
s'était mis merveilleusement à la place du mis- 
sionnaire. 




VitA CUBBKaC k J0BaBtt ! 

<xt curft^. 1 tcnâffijË 

^ aa frâikaffear ^ »'«tûi trasië as BOHlKe in 
9$Ê4ikmn àm mÎBÂûQiam en IT3I : à tmae as 

f^^neofff et se^ éiiK4k*f»: Q : 
tniU de «et exorde ex aènpto^ for leqpel le 
foovre mifWHiDaire établit tout â co^ son aato^ 
nté d'apdtre an-dessus d'un ridie et Afaslre as* 
dftoire n mmream pamr Im; le jesne seaÛDarisIe 
ft'eoflamaia an récit do prédicatenr, mît sor le pa- 
pier le peo qui aTait été retenu de Texorde, et ce 
furent là les premiers et les seuls âéments orar 
toires à Taide desquels il composa un morceau 
d^éloquenee d'une impérissable beauté. 

Marmontel, dans sa jeunesse, a^ait entendu le 
Père Bridaine, cet homme apostolique a Tâme de 
feu, à la Yoii tonnante ; il avait cru Toir Efimé- 
nide au milieu d'JihèneSj Therpandre ou Tyriée 
au milieu de Lacédémane, Alcée au milieu de 
Lenboê * ; jamais transformation poétique ne fat 
moins heureuse. Comment peut-on se souvenir 
d'Ëpiménide ou d'Âlcée en face du Père Bridaine 

' Élémenli de Littérature, article lyrique. 



77 

laissant tomber avec Taccent du tonnerre des pa- 
roles comme celles-ci ? 

« Eh! sur quoi vous fondez-vous donc, mes 
c frères, pour croire votre dernier jour si éloigné ? 
€ Est-ce sur votre jeunesse? Oui, répondez-vous: 
a je n'ai encore que vingt ans, que trente ans. 
a Eh! vous vous trompez du tout au tout. Non, 
« ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans : 
« c'est la mort qui a déjà vingt ans, trente ans 
« d'avance sur vous, trente ans de grâce que Dieu 
« a voulu vous accorder en vous laissant vivre, 
c que vous lui devez, et qui vous ont rapprochés 
€ d'autant du terme où la mort doit vous achever. 
« Prenez-y donc garde, l'éternité marque déjà 
« sur votre front l'instant fatal où elle va com- 
« mencer pour vous. Et savez-vous ce que c'est 
« que l'éternité? c'est une pendule dont le ba- 
« lancier dit et redit sans cesse ces deux mots 
ce seulement dans le silence des tombeaux : tou- 
«jours, jamais! jamais, toujours! et toujours! 
« Pendant ces effroyables révolutions, un réprouvé 
« s'écrie : quelle heure est-il ? et la voix d'un autre 
« misérable lui répond : X éternité 1 * 

Quelles furent les vraies causes de la décadence 
de la chaire au dix-huitième siècle? Cette question 
fournirait matière à une curieuse étude. La pre- 
mière idée qui se présente à l'esprit c'est que la 
chaire perd sa gloire, parce que la succession des 



78 

génératioiis n*esl pas la soccessioa des génies. La 
décadence de la chaire peut s'entendre de deux 
manières : afEuUissement de Fart oratoire par Tab- 
tenee de grands prédicateurs, corruption de Tâo- 
quenee chrétienne par Foubli des dcTœrs essentiels 
du prédicateur. Ces deux caractères de décadence 
se rencontrent au dix-huitième siècle. A mesure 
que la société française deyenait moins chrétienne, 
les grands talents se sentaient moins attirés Ters 
rï^lise; la forte inyasion des idées du temps en- 
traînait les prédicateurs hors de la sévère r^on 
des vérités révélées. Â la place des sublimes et ter- 
ribles enseignements de Bossuet et de Bourdaloue, 
on faisait entendre des leçons de morale accom* 
modées au goût d'une société nouvelle; on rappe- 
lait les dogmes avec ménagement, et ce n'est pas 
sans précaution qu'on prononçait le nom du Sau* 
veur des hommes. On ne faisait plus des sermons 
mais des discours. Les chrétiens ne tremblaient 
plus au pied de la chaire, ils écoutaient avec 
plaisir des instructions à leur convenance. L'abbé 
de Boismont, en remplaçant à TÂcadémie M. Boyer, 
évèquc de Mirepoix, appelait Yart au secours du 
prédicateur» souhaitait des différences dans Vex^ 
pression des mêmes vérités, et pensait qu'il fallait 
écarter les couleurs tristes et sauvages. Ce n'est 
point ainsi que Bossuet comprenait les devoirs du 
prédicateur; il disait que ce nest point l'homme 



79 

que Von doit entendre dans la chaire, mais Dieu 
lui-même; « une seule parole de rÉvangile, » di- 
saiMl encore, < a plus de pouvoir sur nos âmes 
que toute la véhémence et toutes les inventions de 
a l'éloquence profane '. > Le grand évéque, dans 
un sermon sur la parole de Dieu, admirable ser- 
mon digne de rester le guide et la règle des prédi- 
cateurs» signalait les écarts] de son temps et pres- 
sentait le mal qui allait venir : 

ce Pensez maintenant, mes frères, disait-il, 
a quelle est l'audace de ceux qui attendent ou 
c exigent même des prédicateurs autre chose que 
« l'Évangile, qui veulent qu'on leur adoucisse les 
a vérités chrétiennes, ou que, pour les rendre 
a agréables, on y mêle les inventions de l'esprit 
« humain. Us pourraient, avec la même licence, 
« souhaiter de voir violer la sainteté de l'autel en 
c falsifiant les mystères. Cette pensée me fait 
a horreur; mais sachez qu'il y a obligation de 
€ traiter en vérité la sainte parole et les mystères 
« sacrés; d'où il faut tirer cette conséquence qui 
c doit faire trembler tout ensemble les prédica- 
a teurs et les auditeurs : que tel que serait le crime 
« de ceux qui célébreraient les divins mystères 
« autrement que Jésus-Christ ne les a laissés, 
c tel est l'attentat des prédicateurs et tel est celui 

^ 3* sermon pour la fête de la Natiyilé de la sainte Vierge. 



80 

a des auditeurs, quand ceux-ci désirent et que 
« ceux-là donnent la parole de l'Évangile au- 
« trenient que ne l'a déposé entre les mains de 
« son Église le céleste prédicateur que le Père nous 
« ordonne aujourd'hui d'entendre : ipsum audite. 
« C'est pourquoi, ajoute Bossuet, l'apôtre saint 
« Paul enseigne aux prédicateurs qu'ils doivent 
a s'étudier non à se faire renommer par leur élo- 
c< quence, mais à se rendre recommandables à la 
« conscience des hommes par la manifestation de 
a la vérité : or il leur enseigne deux choses : en 
c quel lieu et par quel moyen ils doivent se rendre 
c< recommandables* Où? dans les consciences. 
(( Comment? par la manifestation de la vérité; et 
c( l'un est une suile de l'autre; car les oreilles sont 
« flattées par l'harmonie et l'arrangement des pa- 
c( rôles, l'imagination réjouie par la délicatesse de 
« pensées, l'esprit gagné quelquefois par la vrai- 
« semblance du raisonnement : la conscience veut 
a la vérité; et, comme c'est à la conscience que 
c< parlent les prédicateurs, ils doivent rechercher 
« non un brillant et un jeu d'esprit qui égaie, ni 
c< une harmonie qui délecte, ni des mouvements 
« qui chatouillent, mais des éclairs qui percent, 
« un tonnerre qui émeuve, un foudre qui brise 
a les cœurs. Et où trouveront-ils toutes ces grandes 
«, choses, s'ils ne font luire la vérité et parler Jé- 
« sus-Christ lui-même? > 



8i 

Cette malheureuse transformation de l'éloquence 
de la chaire, au dix-huitième siècle, œuvre rapide 
de Taffaiblissement de la foi dans la société fran- 
çaise, eut-elle pour point de départ quelque il- 
lustre et innocçnt exemple? Peut-on soutenir avec 
Vabbé Maury que la véritable origine de la déca- 
dence de la chaire h cette époque est dans Tim- 
mense vogue du Petit-Carême de Massillon, pro- 
moteur involontaire d'une révolution déplorable? 
Ce serait peut-être trop dire; il est pourtant cer- 
tain que cette station prèchée devant un roi enfant, 
écartant les dogmes pour se renfermer dans des 
sujets de pure morale, et consacrant cette nou- 
veauté par un grand talent et un grand succès, ou- 
vrait une route qui pouvait tenter les successeurs 
de Massillon; ce qui n'avait été fait qu'en vue du 
jeune âge d'un souverain et toutefois à la vive sa- 
tisfaction d'un illustre auditoire, on pouvait dé- 
sirer l'essayer dans toutes les réunions religieuses. 
Le retentissement des discours prononcés devant 
Louis XV enfant avait mis à la mode la substi- 
tution des devoirs généraux de la vie humaine à 
l'enseignement chrétien proprement dit ; l'intro- 
nisation de ce genre devenait facile par le dépé- 
rissement des croyances. Assurément la morale 
est assez belle par elle-même pour inspirer le 
génie de l'éloquence, mais il est incontestable que 
si vous privez l'éloquence de la chaire de la mys- 



82 

térieuse majesté des dogmes, de la magnifique 
poésie des Écritures, de la Tigoureuse et féconde 
assistance des Pères de l'Église, elle perd tout à 
coup de sa grandeur; tous descendez des hauteurs 
du Sinai, de FOreb et du Calvaire, et vous vous 
enfermez dans les proportions ordinaires d'une 
école. C'est la morale pure qui fait la frappante 
infériorité des prédicateurs protestants : Saurin 
catholique eût été un grand prédicateur. 

L'abbé Maury a peint en traits heureux la révo- 
lution qui atteignit alors la chaire catholique : 
« On ne put sanctifier la philosophie, on sécula«- 
« risa pour ainsi dire la religion.... on s'efforça 
c de traiter philosophiquement les sujets chré- 
c tiens. et chrétiennement les sujets philosophi- 
« ques, en les ralliant ou en les suspendant, le 
a mieux qu'on put, à l'étendard de la religion. » 

Dans son jugement sur les prédicateurs du dix- 
huitième siècle Maury a consacré au Père de Neu- 
ville des pages du meilleur goût littéraire ; il ne 
lui reproche pas d'avoir délaissé les grands et sé- 
vères sujets de la chaire chrétienne, car le Père 
de Neuville n'était pas de ceux dont le lâche mi- 
nistère se montrait embarrassé des dogmes et de 
Jésus-Christ; mais l'auteur de VEssaiMl ressortir 
un mauvais genre d'éloquence, le genre déchu de 
Pline et de Sénèque. 11 acctfrde au célèbre prédi- 
cateur de l'étendue, de rélévalion, du trait, de la 



83 

clarté et quelque profondeur dans le raisonne- 
ment) une grande connaissance de la religion , 
mais il ne lui reconnaît pas la verve et les jets d'é* 
loquence qui font la beauté et la grandeur du dis- 
cours; il Taccuse de ne pas profiter assez de l'É- 
criture sainte, de manquer d'onction et de ne pas 
creuser ce qu'il rencontre, a Je suis, dit-il, ébloui 
c( de ses saillies : je n'en suis jamais frappé. Son 
n imagination s'évapore en éclairs qui ne sont 
« suivis d'aucun tonnerre... Il ne descend jamais 
€ dans son propre cœur, ni par conséquent 
« dans le mien... Sa languissante et incurable fa* 
€ cilité n'est trop souvent que le luxe ambitieux 
c d'un rhéteur trop chargé de synonymes et d'é- 
« pithètes.... Il mâche très-souvent à vide... » Le 
jugement de Maury sur le Père de Neuville a paru 
sévère, et, pour notre compte, nous ne pensons 
pas que la comparaison avec un robinet d'eau tiède 
soit méritée; le robinet d'eau tiède n'aurait pas 
joui dans Paris d'une vogue extraordinaire pen- 
dant quarante ans; le Père de Neuville a des idées 
et de la force, du style et du mouvement; toute- 
fois Maury nous semble avoir bien vu les faux airs 
d'éloquence et de génie qu'on trouve dans le ser- 
mon du célèbre jésuite, et avoir très-habilement 
caractérisé l'ensemble de ses défauts. 

En lisant la partie de Y Essai qui montre la chaire 
du dix-huitième siècle infidèle à la grandeur des 



84 

mystères chrétiens, on se souvient que Maury fut 
un des prédicateurs dévoyés de ce temps-là ; et Ton 
se demande si l'auteur oublie qu'il condamne ses 
propres sermons, dont la couleur religieuse était 
beaucoup tvo^ sécularisée; mais non, il ne Toublie 
pas, car il s'occupera un jour de remplacer les ser- 
mons de sa jeunesse par des discours plus chrétiens, 
plus dignes de la chaire catholique. 

On sait avec quel art supérieur Maury a marqué 
la part de gloire de Bourdaloue et de Massillon ; 
ses grandes appréciations garderont toujours leur 
vérité. Il venge nos grands orateurs du dix-sep- 
tième siècle des insinuations par lesquelles Vol- 
taire veut leur enlever la couronne de l'éloquence 
au profit de l'Angleterre, si peu riche alors en ora- 
teurs, et venge la France elle-même des injustices 
de Voltaire, qui n'a pas craint de dire que le dix- 
septième siècle pourrait s'appeler le siècle des 
Anglais aussi bien que celui de Louis XIV. 

Les panégyriques sont une importante partie de 
l'éloquence; Maury dit avec vérité que l'oraison fu- 
nèbre fut élevée, sous le règne de Louis XIV, à 
une hauteur qu'on ne surpassera probablement 
jamais; mais il prétend « que les panégyriques 
a sont restés parmi nous à une distance infinie de 
« ces magnifiques discours, p que « c'est le do- 
« raaine le moins riche de notre éloquence sacrée, 
« quoiqu'il ait été cultivé par tous nos grands ora- 



85 

€ leurs, > qu'ils n'ont laissé dans la carrière des 
éloges € aucun chef-d'œuvre, soit qu'ils n'eussent 
< pas le vrai talent de ce genre, soit plutôt qu'ils 
c ne l'eussent pas assez étudié pour le créer, 
€ comme on devait l'attendre de leur génie, s'ils 
€ en avaient mieux saisi le caractère et la mé- 
« thode;» il cherche vainement dans cette lice 
oratoire une composition qu'on puisse « citer 
« comme un ouvrage classique, comme un mo- 
c nument qui marque la borne au moinsprésumée 
« de l'art; » enfin il ajoute que « l'orateur pané- 
a gyriste n'est donc probablement pas encore né 
« pour la France. » Maury juge ensuite, et juge 
bien ce que Bourdaloue a fait en ce genre, ce 
qu'ont fait Massillon et Fléchier, et donne ex- 
cellemment lui-même des règles pour les pa- 
négyriques. 

Toute cette partie de V Essai serait irréprocha- 
ble si Bossuet n'avait pas existé. Maury étonne 
quelquefois par ses légèretés. Dans son remarqua- 
ble travail sur les Sermons de Bossuet, il avait cité 
un magnifique fragment du panégyrique de saint 
Paul, et s'était écrié : < On n'imagine rien, 'et il 
« n'y a rien au delà d'une pareille éloquence. » 
Dans ce même travail il avait signalé à l'admira- 
tion les panégyriques de saint André, de saint 
Thomas de Cantorbéry, de saint Pierre Nolasque, 
de saint Victor, de sainte Catherine, et tout à coup 



86 

les ouvrages de Bossuet ne sont plus présents à sa 
pensée, et lui qui professait un culte passionné 
pour le génie de Tévéque de Heaux, il ne craint pas 
de dire que Y orateur panégyriste n'est doncpro^ 
bablement pas encore né pour la France ! Hâtons- 
nous de répéter que tous les panégyriques pronon- 
cés par Bossuet abondent en beautés du premier 
ordre, et que parmi ces ou>Tages il en est deux : 
le Panégyrique de saint Paul et le Panégyrique de 
saint Andréj qui sont des chefs-d'œuvre, des ou-' 
vrages classiques, des monuments qui marquent la 
borne de l'art; le dix- septième siècle en fut très- 
vivement frappé, et tant que la langue française 
sera comprise chez les hommes, on lira ces deux 
discours avec profit, émotion et ravissement. Grâce 
à ces deux discours, la France n'est jalouse d'au- 
cune nation du monde, ancienne ou moderne, 
dans la carrière des panégyriques. 

V Essai sur l'Eloquence de la chaire^ que nous 
avons essayé de juger avec justice, ne s'adresse pas 
uniquement aux jeunes lévites destinés au minis- 
tère de la divine parole; il intéresse tout homme 
qui aspire à parler aux hommes, tout ami des let- 
tres qui veut se familiariser avec les règles et 
les secrets de l'art et pénétrer dans le génie des 
maîtres. 



CHAPITRE V. 



L'abbé Maury est nommé député. du clergé aux États-Généraux 
de 4789; ses dispositions en acceptant le mandat. — Portrait 
de Maury comme orateur. — Il se révèle dans son discours sur 
la propriété des biens ecclésiastiques; analyse de ce discours; 
réplique de Maury à Mirabeau. — La vente des biens du clergé 
est désormais un fait accompli, couvert par TÉglise et par TEtat. 



II est temps d'arriver aux jours magnifiques de 
l'abbé Maury, à ses jours de tribune à l'assemblée 
nationale. Il a conspiré contre sa gloire par ses 
faiblesses et ses torts, et c'est déjà un châtiment 
en ce monde que d'être diminué dans la pensée 
des hommes par l'infidélité aux devoirs, ce Nous ne 
« pensons pas, avons-nous dit ailleurs ', en par- 
a lant de l'abbé Maury, que sa défense des an- 
« ciennes institutions n'ait été que la défense de 
€ ses bénéfices. . . L'abbaye de Frénade et le prieuré 
« de Lyons n'étaient pas de nature à enchaîner à 
a jamais un grand talent, si les profondes études 
< de l'abbé Maury ne l'avaient conduit aux opi- 

* Voir notre Histoire de la Révolution françaisef tome !•', 
chap.VI,p. 190. 



88 

« nions dont il se montra Tinterprèie. Le monde 
« ne donne point son admiration à ceux qui ne 
€ sont que des acteurs jouant un personnage ou 
« des avocats pouvant passer d'une cause à Taulré. 
« Or, l'Europe entière admira l'abbé Maury à la 
« Constituante. Quelle niaiserie de sa part à s'ex- 
« poser tant de fois aux fureurs de la populace 
€ pour des idées qui n'eussent été que sur ses le- 
« vresy et que son cœur eût repoussées! » 

Lorsque nous écrivions ces lignes, nous ne con- 
naissions pas un trait que nous ont révélé les Mé- 
moires de Mallet du Pan et qui appuie notre 
pensée : a Les Mirabeau et autres lui offrirent (à 
« l'abbé Maury) cent mille écus s'il voulait s'en- 
€ gager à ne parler ni sur les assignats, ni sur les 
n finances, ni sur le pouvoir exécutif. On lui lais- 
€ sait la liberté de défendre le clergé. 11 eut la 
a vertu de refuser. » 

Nommé député du clergé aux états-généraux par 
le bailliage de Péronne, Roye et Montdidier, où 
l'avait fait entrer son prieuré de Lyons, Tabbé 
Maury, avec cette science de beaucoup de choses 
(multarum rerum scientiam) queCicéron demande 
à son orateur, se trouvait fortement préparé aux 
combats de tribune; ses travaux auprès du garde 
des sceaux, M. de Lamoignon, l'avaient quelque 
peu initié aux questions d'État. 

Petit de taille, mais vigoureusement taillé, Maury 



89 

semblait créé pour la lutte; son ardent regard l'ac- 
ceptait, la provoquait; il avait la tête forte et le 
front haut) la voix rude et retentissante, un invin- 
cible 'aplomb, la parole rapide, harmonieuse', 
abondante en saillies, le long trait de l'ironie, une 
belle mémoire ; la véhémence de sa nature se plai- 
sait dans les orages; il piquait le flanc du lion ré- 
volutionnaire pour le faire rugir; la tempête dou- 
blait sa force ; il y comptait souvent. L'abbé Maury 
improvisait presque toujours, mais sa langue était 
correcte et littéraire, son éloquence classique, 
quoique un peu déclamatoire : il parlait comme il 
aurait écrit. Mirabeau, qui fut si prodigieux àen« 
tendre, perd beaucoup à être lu ; on écoutait Maury 
avec ravissement, et ses discours imprimés se font 
admirer encore. La pompe de sa forme se trouvait 
corrigée par les ressources variées et rapides de 
son esprit et par les heureuses vivacités de son 
à propos. Le député de Péronne eut d'abord l'air 
effrayé de son mandat; il parut un moment vouloir 
s'y dérober, et la verve de Rivarol s'en égaya; 
mais cette perplexité passagère fit place à de 
vaillantes résolutions. Maury ne s'était pas mépris 
sur les forces déchaînées en 1789; « J'ai ob- 
servé les deux partis, n disait-il à Marmontel, 

* « Je n'oublierai jamais , » dit le comte de Ségur dans ses 
SouvenirSj « Timpression que produisirent sur mon esprit l'har- 
« monie et la pompe des discours de Tabbé Maury. i» 



90 

qui venait de lui répéter une instructive et mena- 
çante conversation de Chamfort; « ma résolution 
€ est prise de périr sur la brèche; mais je n'en ai 
a pas moins la triste certitude qu'ils prendront la 
« place d'assaut, et qu'elle sera mise au pillage *.» 
Puisque, aux approches des grands combats, Tabbé 
Maury s'était résigné au sacrifice de ses jours, que 
n'a-t-il péri sur la brèche ! il aurait épargné à son 
nom la dernière part de sa vie, et serait noblement 
entré dans l'histoire. 

Nous n'avons pas à rendre compte ici jour par 
jour des travaux de Maury à l'Assemblée nationale ; 
ce serait faire l'histoire de la Constituante, et tel 
n'est pas notre dessein. Mais il nous faut montrer 
à la tribune cet homme acharné à la défense du 
vieux monde croulant sous les coups portés de 
toute main, cet orateur intrépide qui dénonçait les 
fautes, les extravagances, les crimes et prophétisait 
les malheurs, qui, dans les entraînements de la 
bataille poUtique et sociale, ne se souvint plus du 
cahier de doléances du clergé de Péronne, plein de 
réformes utiles dont il avait été l'inspirateur, et 
qui finit par tout refuser à des gens qui voulaient 
tout détruire. Presque toujours Maury a raison 
dans ses vues générales et ses principes de gouver- 
nement et d'administration; la vérité de sa pensée 

* Mémoires de Marmonlel, liv. XIV. 



91 

politique n'a pas souffert des révolutions accumu* 
lées depuis soixante ans. 

La propriété des biens ecclésiastiques fut une 
des premières questions qui mirent en pleine lu- 
mière la puissance oratoire de l'abbé Maury. Il 
aborda pour la première fois celte question le 1 3 
octobre 1789. La France ne lui paraissait pas ré- 
duite à la déplorable extrémité de ne pouvoir évi- 
ter une banqueroute que par une confiscation ; il 
défendait un corps composé de cent cinquante 
mille Français, dont les propriétés étaient les plus 
anciennes de la monarchie , dont la fortune était 
liée à plus d'un million de personnes : € La spo- 
a liation du clergé, » s'écriait-il, « voilà le grand 
c< secret que l'on révèle pour rétablir les finances. » 
Il montrait dans la ruine du clergé la grande spé- 
culation des agioteurs; ceux-ci attendaient une 
riche proie qu'on leur préparait en silence. L'ora- 
teur flétrissait les coupables avidités de la bourse, 
« ces marchands de crédit qui trafiquaient du 
c destin de l'Ëtat à la hausse ou à la baisse. » 
« Là, » disait-il, <x se rassemble de toutes les ex- 
€ trémités du royaume et de toutes les contrées 
« de l'Europe, une armée de préteurs, de spécu- 
« lateurs, d'intrigants en finances, toujours en 
a activité entre le trésor national et la nation, 
« pour arrêter la circulation du numéraire par 
f l'extension illimitée des effets publics. » — 



92 

« Mais pourquoi, » dîsaîMl encore, c désespère- 

« rions-nous assez lâchement de TËtat pour croire 

€ que nous ne pouvons plus le sauT^ que par la 

« confiscation des biens du clergé? Une ancienne 

< nation que Ton inritait à être injuste en?ers ses 

« ennemis, répondit avec un sentiment noble qui 

« n'était au fond qu'un calcul sage, que rien n'est 

« utile que ce qui est juste. Et nous, Messieurs, 

« qui représentons la plus loyale des nations, 

« nous nous abaisserions à cette morale rétrécie, 

« qui mesure le droit sur l'intérêt ! Eh ! par quel 

€ aveuglement ose-t-on nous proposer ici de sau« 

c ver l'État, en changeant seulement de victi-* 

« mes7..1 Pour enrichir des spéculateurs avides, 

€ vous nous enlèveriez des biens qui , n'étant point 

a héréditaires, sont le patrimoine successif et 

« commun de toutes les familles, des biens que 

a nous voulons vous conserver pour vos propres 

c enfants, des biens dont les descendants de tous 

a nos concitoyens sont les héritiers présomptifs, 

« et dont les cinq sixièmes seront toujours néces- 

« sairement affectés à la classe des communes? 

« Ces biens, que nous possédons, nous ont été 

a garantis par toutes les lois du royaume, et la loi 

« sacrée du dépôt nous oblige de les transmettre 

« iidèlcment à nos successeurs. » 

En parlant du crédit qu'on avait si bien défini, 
Y mage de la puissance d*autrui, il allait au fond 



93 

même de la chose que ce mot exprime, et ne crai- 
gnait pas de l'appeler un mal nécessaire, une vaste 
calamité, \e plus terrible fléau qui soit jamais 
tombé sur les peuples. Il lui reprochait d'avoir 
engendré ces ténébreuses comphcations d'impôts, 
de dettes, d'anticipations, d'offices, d'arrérages, 
qui rendaient alors si difficile la simple connais- 
sance des maux dont on était menacé; il lui 
reprochait d'avoir dévoré d'avance la subsistance 
des générations futures, a Oui, Messieurs, ajoutait 
« l'orateur, lorsque François I" ouvrit, pour la 
€ première fois, un emprunt sur l'hôtel de ville 
« de Paris, en 1521, il créa une nouvelle source 
a de calamités pour le genre humain : il posa la 
€ première pierre de cet édifice désastreux qui, 
« plus chancelant aujourd'hui, nous fait craindre 
« d'être tous ensevelis sous ses débris. Le plus ri- 
« che royaume de l'univers n'a pu résister que 
<c pendant deux siècles et demi à ce système d'em- 
« prunts, sans fonds libres affectés aux intérêts, 
€ sans extinction de dettes plus onéreuses, sans 
« ordre invariable de remboursement ; système 
« imaginé par un roi dissipateur, développé par 
« des Italiens concussionnaires, détesté et cité 
€ à la chambre ardente par Sully, honteusement 
« renouvelé sous les Médicis, flétri par deux infî* 
€ délités à la foi publique sous le dernier règne, 
« et porté de nos jours à un excès de démence, 



04 

a qui a fait regarder le dernier terme de la ruine 
« du royaume comme la plus brillante époque de 
a nos prospérités pécuniaires. » 

Ces vives paroles portaient avec elles, il y a plus 
de soixante ans, une vérité terrible; ne pourraient- 
elles pas retentir avec quelque profit aux oreilles 
des générations nouvelles? 

Avec quel accent prophétique Torateur disait à 
l'Assemblée constituante ! « La propriété est une 
« et sacrée pour nous comme pour vous. Nos pro- 
€ priétés garantissent les vôtres. Nous sommes 
« attaqués aujourd'hui; mais, ne vous y trompez 
« pas, si nous sommes dépouillés, vous le serez à 
« votre tour : on vous opposera votre propre im- 
« moralité, et la première calamité en matière de 
« finances atteindra vos héritages. » 

Des dons, des acquisitions, des défrichements, 
voilà l'origine des propriétés ecclésiastiques. Maury 
remarquait que les dons ne pouvaient pas retour- 
ner à la nation parce qu'ils n'en venaient pas ; tout 
avait été individuel entre le donateur qui avait 
légué et l'église particulière qui avait reçu; on ne 
connaît aucun don générique fait à l'Église. L'o-. 
râleur établissait que, si la nation avait le droit de 
remonter à l'origine de la société pour atteindre 
des propriétés reconnues pendant plus de quatorze 
siècles, ce nouveau principe métaphysique con- 
duirait directement à toutes les insurrections de 



la loi agraire. Le peuple profiterait du chaos pour 
entrer en partage de ces biens, qu'une possession 
immémoriale ne garantirait pas de l'invasion, a II 
« aura sur vous, disait Maury, tous les droits que 
« vous exercerez sur nous; il dira aussi qu'il est 
c la nation, qu'on ne prescrit pas contre lui. )> 
L'orateur annonce que le produit des propriétés 
ecclésiastiques, une fois vendues, ne répondra pa§ 
à ce qu'on attend; les régies fiscales absorbent les 
revenus. < Quand les Jésuites furent supprimés, 
c< on exaltait partout leur opulence. A peine leurs 
« biens furent-ils entre les mains des séquestres, 
€ qu'ils devinrent insuffisants pour payer la pen- 
ce sion indécemment modique qui leur avait été 
€ promise. Les propriétés de cette société célèbre 
« ont disparu sans aucun profit pour l'Ëtat. » 

L'abbé Maury ne pouvait pas oublier la puis- 
sance des aumônes ecclésiastiques. « C'est par ses 
« incalculables aumônes que le clergé rend les 
« peuples dociles à ses instructions. Comment 
« pourrait-il les contenir, lorsqu'il n'aurait plus 
« la faculté de les assister? La charité tient lieu 
€ au royaume d'un impôt vraiment immense. De- 
« puis que l'Angleterre a usurpé les propriétés 
« des monastères, quoiqu'elle ait respecté les pos- 
« sessions des évéchés, des chapitres, des univer- 
« sites, qui sont encore les plus riches de TEu- 
« rope, l'Angleterre a été obligée, depuis le règne 



96 

« d'Henri VIII, de suppléer aux aumônes du clei^é 
« par un impôt particulier en faveur des pauvres; 

< et cette imposition s^élève annuellement à près 

< de soixante millions dans un royaume dont la 
a population forme à peine le tiers de la nôtre. 
« Comparez, messieurs, calculez et prononcez. » 
Haury, en présence d'une multitude toujours crois* 
santé d'indigents, redoutait des désastres pour les 
temps où l'aumône ne formerait plus une espèce 
d'assurance patriotique. Il terminait son discours 
par ces mots d'une vérité profonde : 

a Vous voulez être libres I Eh bien I souvenez- 
« Vous donc que, sans propriété, il n'y a plus de 
a liberté ; car la liberté n'est autre chose que la 
« première des propriétés sociales, la propriété 
« de soi. » 

Les orateurs du côté gauche s'agitèrent autour 
de ce discours ; les impuissants efforts de Duport, 
de Thouret, de Dupont, de Garât, de Lebrun pas- 
sèrent par-dessus l'argumentation vigoureuse de 
Fabbé Maury ; il y avait dix-sept jouris que l'as- 
semblée demeurait sous le coup de sa parole, 
quand, le 30 octobre, Mirabeau parut à là tribune 
pour combattre l'antagoniste dont jusque là il n'a- 
vait pas mesuré la force ; il parcourut les différents 
aspects sous lesquels la question venait d'être con- 
sidérée par les précédents orateurs, établit le droit 
de l'État de dissoudre les corps particuliers, dis- 



97 

tingua divers genres de fondation, et chercha à 
prouver le caractère temporaire de toute propriété 
ecclésiastique. Il écarta habilement l'idée que le 
clergé dût être dépouillé de ses biens, et se borna 
à demander doucement qu't7 fût de principe que 
toute nation est seule et véritable propriétaire 
des biens de son clergé. Maury répondit séance 
tenante, et révéla tout son génie d'improvisation, 
c J'ai besoin, messieurs, d'être soutenu par un 
€ sentiment profond de mes devoirs pour rentrer 
€ dans la lice. Je me vois encore emironné de 
c ces mêmes génies qui demandent un décret 
€ dont je m'efforce de vous démontrer l'injustice. 
€ Mais au delà de cette enceinte, qui renferme 
€ tant de citoyens illustres, j'aperçois la France, 
€ l'Europe, et la postérité qui jugera vos juge- 
c ments. » 

L'orateur, traçant ce qu'il appelait la généalogie 
de la question, parla des publicistes obligeants qaiy 
dans l'ancienne Rome, voulurent soutenir que 
tous les biens des Romains appartenaient à César : 
on rejeta ce principe destructeur du genre hu- 
main. Lorsque le chancelier Duprat reproduisit ce 
système pour l'appliquer d'abord au clergé et en- 
suite à toutes les propriétés, la France le repoussa. 
On le proposa de nouveau à Louis XV, qui l'appela 
un système de Machiavel. Ce système se réfugia 
alors dans l'Encyclopédie : t C'est de là, ditMaury, 

7 



96 

c que M. Tbouret Ta tiré, de même que M. de 
c Mirabeau le sien sur les fondations; ainsi, je 
c puis éviter ici toutes personnalités, et j'aime 
€ mieux répondre à un paragraphe de TEncycIo- 
c pédie qu'à M. Tbouret. •.. La loi nous autorise 
c depuis quatorze cents ans, à posséder et à ac- 
c quérir des biens, que la nation voudrait aujour^ 

< d'hui envahir comme par déshérence ! Où sont 
c ses titres? » Il n'y a pas de distinction à faire 
pour les individus et les corps en ce qui touche le 
droit de propriété : il n'y a pas de propriétés sans 
lois. € Dites-moi, quelles sont les propriétés anté- 
« rieures aux conventions sociales? Est-ce le droit 

< du premier occupant? Ëh bieni le clergé vous 
c oppose ce droit : pouvez-vous lui enlever des 
c biens qu'il possédait avant que vous existassiez? 

« La nation n'a d'autre droit que celui du plus 
€ fort : Tes hostilités de la force seraient-elles donc 
€ des décrets de la loi?... Malheur à une nation 
c où les propriétaires n'auraient que ces patentes 
€ antérieures à la loi pour défendre leurs pro- 
c priétés 1 En trois syllogismes on les envahirait, 
c L'auteur à^Emiley pour donner une définition 
€ de la propriété à son élève, a cité la loi : per- 
f sonne n'aurait cultivé la terre s'il n'eut été sûr de 
« recueillir. La propriété est le rapport des choses 
€ et des personnes ; elle est un premier rempart 
€ pour le travail; au delà tout est chimérique. 



09 

c Interrogez rhomme du peuple, lui que la phi- 
c losophie devrait interroger plus souvent ; il ré- 
c pondra que personne ne peut chasser Thomme 
c qui est dam sa maison, et le cultivateur qui la- 
f boure son champ. Nous possédions la plupart 
€ de nos biens avant Clovis^ et il serait peut-être 
€ facile de prouver qu'alors le clergé était beau- 
c coup plus riche qu'il ne Test aujourd'hui. De- 
€ puis ce temps, nos propriétés ont été, comme 
c les vôtres, sous la sauvegarde de la loi ...Le 
€ clergé, dit-on, ne peut acquérir ni^aliéner; lui 
€ a-t-»on disputé sa propriété lorsqu'il a payé la 
€ rançon de François P', payé les dettes de 
f Charles IX? Ne nous aura-t-il été permis de 
f posséder quatorze cents ans que pour nous dé- 
c posséder en un seul jour? Si cela était, il ne 
f faudrait pas dire que nous sortons des forêts de 

< la Germanie ; mais il faudrait répondre aux au- 
ff teurs de ces maximes antisociales qu'ils veulent 
ff nous 7 ramener. » 

Maury demande si on veut prendre les biens du 
clergé comme des épaves^ ou par droit de confis- 
cation. A ceux qui disent qu'il importe de multi- 
plier les mutations, il répond qu'il n'est pas de 
propriétés qui changent plus souvent de mains que 
les propriétés du clergé : tous les vingt ans il y a 
mutation. < On prétend favoriser l'agriculture : 

< est'-il des terres mieux cultivées que les nôtres ?. 



100 

c M. de Mirabeau vous a proposé de conserver le 
c principe sans s'occuper des conséquences. Je 
c m'honore d'avoir à combattre un tel adversaire ; 
c mais je ne lui répondrai que quand l'assem- 
c blée nationale sera devenue une école de meta- 
€ physiciens. Il ne veut pas qu'on discute les con-- 
c séquences; mais si elles sont funestes, dange- 
€ reuses, il faut donc laisser de côté le principe. » 

Après avoir réfuté quelques assertions et raison- 
nements de Mirabeau, l'orateur convient qu'il y a 
des réformes à faire, mais il ajoute que, pour re- 
médier aux abus d'un corps, il n'est pas nécessaire 
de l'étouffer : c le talent de régénérer ne sera-t-il 
« donc que l'art malheureux de détruire? Vous 
c l'avez dit vous-même avec amertume : vous êtes 
€ environnés de ruines, et vous voulez augmenter 
« les décombres qui couvrent le sol où vous deviez 
« bâlirl... > 

Les derniers mots de ce discours resteront 
comme le jugement des gouvernements révolu- 
tionnaires dont l'épreuve hélas ! n'est pas encore 
achevée; ces mots, les voici : c Le plus terrible 
< despotisme est celui qui porte le masque de la 
« liberté. » 

Nous n'avons pas à suivre ici Mirabeau dans son 
grand discours du 2 novembre 1789, uniquement 
destiné à renverser les solides démonstrations de 
l'abbé Maury; ce discours modéré, froid et subtil et 



101 

qui porte la trace d'un grand travail, ne fut certai- 
nement pas l'œuvre de Mirabeau, mais le produit 
d'une pensée étrangère plus accoutumée que la 
sienne aux arguments spécieux d'une métaphy- 
sique étudiée; pour triompher des scrupules hon- 
nêtes de beaucoup de députés, on se contenta de 
faire déclarer le principe de la propriété de la na^ 
tion, et ce fut à l'aide d'un mensonge prudent que 
le décret spoliateur réunit la majorité des voix. 

La vente des biens du clergé est un fait accompli 
qui demeure couvert par la pacifique magnanimité 
du chef suprême de l'Ëghsc ' ; il est couvert aussi 
et à jamais par la puissance temporelle. La charte 
de 1814 renferme ces mots : c la vente des biens 
€ nationaux restera irrévocable, i Louis XVIII, 
dans sa proclamation de Cambrai, le 28 juin 1815, 
disait : c Si les acquéreurs de domaines natio- 
« naux ont conçu des inquiétudes, la charte aurait 
< dû suffire pour les rassurer. » Ainsi donc il n'y 
a plus à revenir sur ces décrets ; mais la conscience 
humaine a jugé leur moralité. Il n'y a pas de droit 
de propriété sous le soleil qui puisse résister aux 
raisonnements qui triomphèrent à la Constituante. 
Ce qui étonne, c*est qu'au temps où nous sommes 
et après expérience faite, il se rencontre des gou- 
vernements en Europe pour copier ces grandes et 

* Article 13 du Concordat de 1801. 



102 

funestes injustices. Quel profit la France a-t-elle 
tiré des milliards des biens nationaux si prompte- 
ment dérorés? A quoi servira la spoliation aux 
gouTemements imitateurs? La spoliation ne fera 
qu'élargir la plaie du paupérisme, cette grande et 
terrible menace contre les Ëtats de l'Occident. 



CHAPITRE VI. 



Le Moniteur et Tioipression des discours à la Constituante. — 
Analyse et appréciation du tiiscours de Maury sur la souvc • 
raineté du peuple; force et beauté de ce discours reslé 
longtemps inconnif. — Le principe de la souveraineté du 
peuple. 



En 1790, le Moniteur ne recueillait pas textuel- 
lement, comme il l'a fait plus tard, tous les dis- 
cours prononcés à la tribune ; parfois la sténogra- 
phie les saisissait; le plus souvent, l'orateur lui- 
même interrogeait vivement ses souvenirs et re- 
faisait son œuvre, ce qui devait être un supplice. 
Maury, avec sa mémoire merveilleuse , quand il 
en avait le temps, répétait le lendemain à un co- 
piste sa harangue de la veille. Il exprima l'inten- 
tion de rechercher, à des jours de loisir, tant de 
choses dont il n'était rien resté pour le public, 
mais qui demeuraient au fond de sa pensée comme 
des lignes sur une page d'impression. < Dès que 
€ nos séances finiront, disait-il, je lâcherai do 
« retrouver dans ma mémoire, et de recueillir le 



104 

< résultat de mes anciennes études sur les prin- 

< cipales questions que j'ai traitées. » Maury, dans 
ses années de liberté en Italie, repassa ainsi ses 
luttes de tribune, retrouva, par un incroyable 
effort, des discours qui n'avaient jamais été im- 
primés, dicta dans son cabinet ce qui était parti de 
sa l)ouche au milieu des frémissements de l'as- 
semblée nationale, et c'est à ce tour de force que 
nous devons un certain nombre de discours restés 
inédits avec d'autres manuscrits du célèbre ora- 
teur. Parmi ces discours, il en est un sur la 5(m- 
veraineté du peuple qui a été imprimé pour la pre- 
mière fois en 1 852 ' ; chose étrange ! il a passé in- 
aperçu. C'est une question d'à propos perpétuel, 
grâce à nos révolutions ; l'abbé Maury la traita avec 
étendue en combattant l'article T' du titre 3 du 
projet de constitution; il sera intéressant d'étudier 
sa pensée telle qu'elle se produisit en 1790 en 
face des champions les plus forcenés de la souve- 
raineté populaire. 

L'orateur voit dans cette doctrine une vieille 
erreur que le fanatisme des hérésiarques a mise en 
vogue pendant les discordes religieuses, et que le 
fanatisme philosophique a souvent essayé de ra-- 

* Opinion sur la souveraineté du peuple^ prononcée dans l'As* 
semblée nationale^ en 1790^ par l'abbé Maury^ et publiée sur les 
manuscrits autographes de l'auteur par Loùis-Sifrein Maury^ son 
neveu. Avignon^ 1852. 



105 

jeunir au milieu des révolutions des empires. II 
lui semble que sa seule généalogie devrait suffire 
pour la faire condamner. Le comité de constitua 
tion n'a pas découvert un nouveau système poli- 
tique en abaissant les faisceaux devant la majesté 
du peuple; sans vouloir remonter bien haut, on 
trouve dans le sixième volume des Mémoires de 
Condé, que le fameux ligueur Jean Boucher sou- 
tint le dogme de la souveraineté du peuple pour 
justifier l'assassinat de Henri IV par Châtel. Lu- 
ther, voulant légitimer les guerres de religion, 
adopta la même doctrine. Elle fut le catéchisme 
séditieux des synodes et des consistoires protes- 
tants dans les seizième et dix-septième siècles. 
Cromv^el ne parlait que de la souveraineté du peu- 
ple. La question s'engagea sur les débris du trône 
d'Angleterre entre Charles I" et Bradshavsr, prési- 
dent de la commission régicide. La sentence de 
Charles I" traduisit cette doctrine en langue vul^ 
gaire dans toute l'Europe. Bossuet, dans son cin- 
quième Avertissement aux protestants, attaqua 
l'opinion des révolutionnaires anglais ; son génie 
rafiTermit le sceptre dans la main des rois en dé- 
trônant la multitude. Rousseau tira la doctrine 
du tombeau où elle était descendue avec ses 
derniers défenseurs, et lui donna une nouvelle 
vie dans ses écrits. 

« C'est de ce répertoire de paradoxes qu'un es- 



106 

c prit de vertige et de révolte s'est répandu depuis 
« trente ans sur toute la France. Vous, Messieurs, 
« qui devriez être, au milieu du délire universel 
<c de ces vingt-six millions de rois en idée, les ré- 
« gulateurs de l'opinion publique ; vous qui de- 
« vriez multiplier les signaux de ralliement au- 
« tour d'un trône qui chancelle, et dont la chute 
€ momentanée écraserait l'État, vous avez au con- 
« traire proclamé sans examen la souveraineté du 
« peuple, dans ce code antisocial où une fraudu- 
€ leuse anarchie nous présente sans cesse l'homme 
c de la nature à la place de l'homme de la société; 
c où tous les principes de la révolte sont consa- 
€ crés comme les premières bases de la constitu- 
f tion française ; où le peuple, proclamé roi na- 
€ turel, domine entièrement son roi constitu- 
€ tionnel; où la souveraineté populaire prononce 
€ la déchéance de tous les rois ; enfin, dans cette 
€ théorie scandaleuse de l'insurrection que vous 
a avez publiée comme un manifeste contre tous 
€ les gouvernements, sous le titre déguisé de 
€ Déclaration des droits de Ihomme.... On dirait 
€ qu'il suffit de l'énoncer (la souveraineté popu- 
< laire) comme un axiome politique sur lequel 
€ nous sommes tous d'accord, et que la cause en- 
a tièrement désespérée des rois, ou plutôt de la 
« société tout entière, ne peut plus avoir ici pour 
« défenseurs que des idiots ou des esclaves. Eh 



«07 

< bieni Messieurs, je suis Tun de ces idiots, Fun 

< de ces esclaves qui n'admettent pas la souve- 
€ raineté du peuple. » 

L'abbé Maury, défendant la nation contre elle- 
même , rend hommage au roi généreux qui a eu 
les torts très-graves d'oublier que ses droits nous 
intéressent autant que ses devoirs^ et de se jeter 
du haut de son trône dans les bras de Vas^ 
semblée avec une si loyale et si imprudente con^ 
fiance; il montre le nouveau souverain des tri^ 
bimes et des carrefours déjà tellement inaccessible 
à la vérité qu*il crie hautement au blasphème dès 
qu'on ne lui parle plus dans le sens de la révolur^ 
tion. Il regrette d'avoir à remuer un principe fon- 
damental de la tranquillité publique, mais c'est le 
comité de constitution qui l'a mis en délibération* 
c Comment l'autorité souveraine des rois résiste- 
c rait--elle aux invasions des sophismes, tandis 
«( que les droits les plus incontestables et les plus 
« saints, les droits paternels, les droits de Dieu 
« lui-même, sont compromis toutes les fois qu'on 
« les discute publiquement? Une fatale expérience 
« a dû vous apprendre que toutes ces subtiles ana« 
« lyses de l'esprit ne tendent qu'à relâcher le 
c nœud social, et qu'elles affaiblissent nécessai- 
« rement le ressort de la morale en rendant tout 
« problématique avec des syllogismes. » Rousseau 
a dit que les longs débats, les dissensions, les tu* 



108 

niDltes aDDODcent rascendant des intérêts parti- 
culiers et le déclin des intérêts de TÊtat. Maury cite 
Montesquieu, qui n'a pas voulu tout dire en ma- 
tière politique, mais quia tout vu. Et apparemment 
le nom de Montesquieu aTait fait sauter Robes- 
pierre sur son banc, c Oh ! Monsieur Robespierre, 
« de grâce ! dit l'orateur, ne contraignez pas vos 
c dédains, ne lui dérobez pas vos huées, et souriez 
c avec votre insultante pitié à ma superstitieuse 
c admiration pour l'auteur de Y Esprit des Lois. 
€ Je me vante hautement de n'avoir pas, comme 
c vous, le droit de mépriser ce grand homme. » 
Montesquieu a dit que, lorsque le peuple en corps 
a la souveraine puissance, c'est une démocratie. 
Maury dénonce le travail des Constituants pour 
fonder une véritable démocratie sous la dénomi- 
nation hypocrite d'une monarchie, en attendant 
l'occasion de laisser éclater leurs desseins. < Que 
« pouvez-vous proposer dans cette marche évi- 
€ demment républicaine, si ce n'est de placer des 
€ pierres d'attente très-saillantes du côté de l'es- 
€ pace vide que le roi occupe encore provisoire- 
€ ment dans votre constitution, pour appeler et 
€ élever bientôt, sur les ruines du trône, un gou-- 
€ vemement entièrement populaire, qui n'aura 
f besoin que de changer de nom pour être une 
c monstrueuse démocratie 1 . . . Cette forme de gou- 
c vemement, reconnue généralement comme la 



109 

c plus mauvaise de toutes, principalement dans 
c un grand État, donne une si énorme puissance 
« à tous les vices, elle est accompagnée de tant de 
€ lenteurs et de tant de désordres, elle est tellement 
< incompatible avec l'esprit de suite, l'activité et 
c le secret, qu'il faut qu'elle anéantisse nécessai- 
€ rement et promptement un grand empire, ou 
€ qu'elle s'anéantisse elle-même, en le précipi- 
€ tant, comme elle l'a toujours fait, dans le des- 
€ potisme.... Vous ne réussirez donc pas, suivant 
€ votre nouvelle expression, à démonarchiser la 
€ France pour longtemps par tous vos complots 
« démocratiques. Mais cette expérience passagère 
« d'anarchie serait pour elle un grand désastre de 
c plus, et une nouvelle épreuve de calamités à 
« travers lesquelles nous serions obligés de passer, 
€ pour revenir, de révolution en révolution, à 
« l'ombre de ce même trône dont le torrent des 
c opinions philosophiques nous éloigne, et vers 
€ lequel la nécessité, l'intérêt commun, le besoin 
€ du repos nous ramèneront tôt ou tard. > 

Après avoir relevé l'incompatibilité absolue 
entre une constitution monarchique, telle que doit 
être celle de la France, et les éléments naturels et 
universellement reconnus de la démocratie, Maury 
attaque directement dans ses bases le principe de 
la souveraineté du peuple; cette prétendue souve- 
raineté ne sera jamaisqu'une illusion momentanée. 



110 

un rêve canvulsif de puissance. L'orateur rappelle 
ces mots de Montesquieu : c II faut que les affaires 
€ aillent, et qu'elles aient un certain mouvement 
c qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le 
€ peuple a toujours trop d'action ou trop peu; 
c quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; 
c quelquefois avec cent mille pieds il ne va que 
f comme les insectes, ' » Maury dit que pour le 
peuple le bonheur est un besoin j la puissance n'est 
qu'un écueil. c Puisqu'il doit toujours être gou- 
c verné, son véritable intérêt consiste à être bien 
€ gouverné, et non pas à poursuivre une souve- 
€ raineté idéale, dont on ne l'investirait qu'en 
4 l'obligeant aussitôt de la céder. Eh I qu'a-t-il 
c donc à gagner, ce peuple crédule, à tomber 
c d'un peu plus haut, tandis que, sans courir les 
c risques d'une chute, il est condamné à rester 
« toujours à la mémo place ? » L'orateur, inter- 
rompu par Chapelier au nom du comité de cons- 
titution, reconnaît que la démocratie légalement 
établie est une forme de gouvernement très-légi- 
time, et qu'elle peut même assurer la prospérité 
d'un petit Etat; mais il soutient que ce gouverne- 
ment serait pour la France un fléau national, et 
il combat le principe même que le peuple est par- 
tout souverain ; Chapelier lui ayant cité l'Amérique 

' Esprit des Lois, liv. H, chap. 11. 



ili 

et la Suisse, Maury répond qu'il ignore la future 
destinée de l'Amérique septentrionale, mais que, 
jusqu'à ce qu'une opulence corruptrice y amène 
une nouvelle révolution^ on ne peut rien conclure 
de cet exemple pour la France, si différente d'un 
Etat nouveau ; il parle fort bien de l'union améri- 
caine, qui n'a pas cru qu'il fallait tout détruire 
pour tout créer, et qui se tient le plus près possible 
de l'esprit et des formes du gouvernement anglais. 
Dans une vive peinture des novateurs qui amon- 
cèlent les décrets calamiteux, nous remarquons 
ces paroles : c II est évident qu'aucun gouverne- 
c ment de l'Europe ne peut durer quinze ans, et 
€ que toutes les autorités établies dans le monde 
c sont frappées de mort, si la souveraineté active 
c du peuple est admise comme un droit universel 
c du genre humain. » À mesure que les pages de 
ce grand discours se déroulent sous nos yeux, nous 
voudrions à chaque instant citer des passages dont 
la vérité politique frappe si fortement après que 
les événements ont donné raison à la logique de 
l'orateur : t Vous menacez chaque jour les souve- 
c rains dans cette tribune, où l'on ne les appelle 
« déjà plus que des tyrans. Vous leur faites à tous 
€ une guerre de décrets, de révolte et d'anarchie. 
€ Vous reconnaissez vous-même, par la mons- 
€ trueuse institution de votre active propagande, 
€ qu'il faut que la révolution échoue en France si 



il2 

« elle ne s'étend pas dans toute l'Europe ; et tow 
c comprenez que votre périlleuse entreprise vous 
c oblige de renverser tous les gouvernements étSK- 

< blis, sous peine d'être écrasés vous-même par 
c leur coalition inévitable. » L'exemple de la 
Suisse, invoqué par Chapelier, inspire à|Maury un 
tableau très-bien fait de la révolution helvétique , 
des causes qui ont fait réussir la confédération, 
des différences essentielles entre l'Helvétie et la 
France, entre la démocratie des cantons et celle 
des démolisseurs de 1790. Maury dit ce mot bien 
digne de rester éternellement dans notre langue 
politique : c En genre de gouvernement, la nature 
c n'a laissé d'option à la France qu'entre la mo- 
c narchie et l'anarchie. » 

L'orateur, allant au fond même de la question 
soulevée, examine si la souveraineté appartient 
partout de plein droit au peuple, si la démocratie 
est le seul gouvernement légitime qui existe dans 
l'univers. Il définit la souveraineté : t le pouvoir 
€ indépendant et irrévocable de commander en 
€ dernier ressort dans la société civile et d'y faire 

< des lois. > Il caractérise la liberté politique et 
la liberté civile, et remarque que toutes les nations 
qui ont joué un rôle dans l'univers ont été entiè- 
rement passives à l'égard de leur constitution. 
C'est par une pure et chimérique fiction que l'on 
prétend exprimer la volonté de tout un peuple 



113 

un pouvoir représentatif; le peuple n'exprime 

Isûn vœu dans le choix de ses députés et nul- 
nt sa volonté dans des délibérations qu'il ne 
ni prévoir ni régler. De quelque manière que 
procède à la rédaction du code politique, soit 
a force le règle, soit que des députés le dis- 
t, il est évident que le peuple se soumettra 
iirs sur parole à la constitution qu'on voudra 
onner. L'histoire nous montre les grands 
res fondés par la conquête, et les établisse- 
s politiques nés d'une convention entre les 
Moqueurs et les vaincus. Il y eut convention entre 
les Francs et les Gaulois. Force nest pas droit, 
avait crié Mirabeau de son banc, en répétant un 
mot de Rousseau. Maury, que les interruptions 
grandissaient toujours, relève ce mot avec puis- 
sance; il convient de l'axiome, et demande s'il 
faudra en conclure, pour bouleverser l'univers, 
que les constitutions politiques n'ayant été nulle 
part l'ouvrage des peuples, tous les gouvernements 
de l'Europe soient illégitimes et qu'il faille tous 
les refondre ; il dit que ce n'est pas la force qui 
consacre une constitution imposée par un conqué- 
rant, et qu'elle devient légitime en défendant la 
vie et la propriété, en maintenant la paix et la 
tranquillité des peuples. Dans chaque Etat voilà le 
vrai et voilà le bien. L'acquiescement des nations, 
dont on ne peut du moins contester le silence, 

8 



114 

légitime, selon Rousseau, toutes les formes de gou- 
vernement auxquelles les peuples se sont soumis 
pour éviter l'anarchie. 

Maury s'élève à une belle hauteur quand il 
montre l'erreur des novateurs politiques qui s'i- 
maginent que les gouvernements ont été composés 
à force de comhinaisons; quand, remontant à l'é- 
tahlissement du pouvoir souverain, il voit que cha- 
c que peuple en a trouvé le hesoin, et par consé- 
c quent l'idée primitive, dans la formation, même 
c purement intellectuelle , de toute société ; > 
quand il he sépare pas l'origine de l'autorité sou- 
veraine de l'origine même de la société, qui ne 
fut d'abord qu'une réunion de familles. La pater- 
nité sociale fut une extension de la paternité do- 
mestique. La nature créa la puissance paternelle, 
et voilà pourquoi, dans les âges^ lointains, presque 
tous les gouvernements ont été monarchiques. 
C'est sur la sociabilité naturelle de l'homme que 
se fondent le besoin et l'institution de la souve- 
raineté, et c'est de Dieu même que la souveraineté 
découle. Mirabeau, en entendant soutenir la doc- 
trine sur l'origine divine de l'autorité, avait défié 
Maury de citer un seul homme de bon sens qui 
eût soutenu cette ineptie. Maury aurait pu invo- 
quer les témoignages de Bossuet et de Fénelon ; il 
aima mieux répondre à Mirabeau par un témoi- 
gnage moins suspect, celui de David Hume : 



c Dès lors, dit l'écrivain anglais ', qu'on admet 
c une providence universelle qui préside à l'uni- 
c YerSy qui suit un plan uniforme dans la direc-- 
c tion des événements, et qui les conduit à des 
€ fins dignes de sa sagesse, on ne saurait nier que 
c Dieu ne soit le premier instituteur du gouver- 
c nement. Le genre humain ne peut exister sans 
« gouvernement; au moins n*y a-t-iî pas de sû- 
€ reté où il n'y a point de protection. Il est donc 
c indubitable que la souveraine bonté, qui veut 
c le bien de toutes ses créatures, a voulu que les 
c hommes fussent gouvernés. Aussi le sont-ils, 
< et Tont-ils été dans tous les temps et dans tous 
c les pays du monde : ce qui fait encore une 
• preuve plus certaine des attentions de l'être tout 
c sage qui a créé le genre humain. > 

Et Maury, après avoir lu ce passage, se tour- 
nant vers son antagoniste, « En avez-vous assez , 
c Monsieur de Mirabeau? lui dit-il; je vous fais 
c grâce de dix citations pareilles. » 

Selon la pensée de notre orateur, le peuple, 
dans rhypothèse la plus favorable à son interven- 
tion, ne déléguerait pas la souveraineté en élisant 
un souverain; il désignerait simplement, par ce 
droit d'élection restreint dans ses véritables bornes, 
le ministre suprême de cette seconde providence 

^ Essais politiques. 



IK 




ides 

posToîrs l i ctff i SM i m as pm^enoDeal de k sa* 
ciélé dfiley die est manîfcilriDent anlérioire k 
tooles ks coDTentioDS publiques, puisque, sans 
die, Yétat sodal serait impossible. H ajoute q[ne, 
pour obscurdr ces Térités fondamentales, Rousseau 
s*est perdu dans un abîme de païadoies. H com- 
bat Rousseau et Lod^e et dte ks Anglais, ce/ieuple 
i^né de la liberté, les Anglais qui, Toulant pour- 
TCMr dans leur constitution au bonheur du peuple, 
ont toujours éTilé de donner au mot peuple une 
trop grande ktitude; il défère à k j^priété les 
droits d'actiTÎté politique, et comme une Toix de k 
gauche lui crie qu'il plaide la cause des riches, 
Maury répond qu'il plaide k cause du corps social 
tout entier. Continuant à creuser cette question 
de la souveraineté du peuple, ce grand mystère 
métaphysique sur lequel on veut fonder la révolu^ 
tion française, il touche aux faits et demande à ses 



117 

antagonistes ce que donnent à la multitude leurs 
décrets les plus plébéiens. On accorde au peuple 
l'unique faculté de voter dans un scrutin prépara- 
toire pour concourir de loin au choix de ses repré- 
sentants; il n'est pas autorisé a élire ses députés 
au Corps législatif^ mais seulement le corps élec- 
toral qui le choisit. Voilà donc pour le peuple tout 
le produit net d'une révolution ! Voilà à quoi se 
réduisent les conquêtes réelles dé cette souverai- 
neté populaire I Maury aurait pu employer les 
mêmes arguments en face du droit populaire d'é- 
lire directement les représentants. Les opérations 
du scrutin une fois terminées, on renvoie le sou- 
verain primitif à la plus passive obéissance j sans 
même laisser aux commettants le droit de donner 
des instructions, et, bien moins encore, des règles 
à leurs mandataires. Le règne du peuple se borne 
donc à émettre son vœu dans un scrutin, et ce 
règne ne dure qu'un instant. « Il faut en convenir 
c entre nous. Messieurs, nous nous conduisons 
c envers ce peuple-roi comme les maires du pa- 
c lais traitaient autrefois nos rois fainéants de 
c la première race : ils se montraient en public 
c une seule fois chaque année, et prenaient ha- 
€ bilementla place du souverain, en ne laissant 
c jamais régner que son nom. » L'exercice de 
la souveraineté du peuple devait subir plus tard 
des destinées bien plus illusoires, et ce souve- 



118 

rain d'un jour deyait tomb»* de bîeD plus haut. 

A mesure que Torateur aTance dans ses dé- 
monstrations, ses adversaires multiplient leurs 
protestations et leurs paradoxes -, il ne laisse de- 
bout aucune parole opposée à la sienne et achève 
de mettre sa pensée en relief par cette ingénieuse 
comparaison : c Admettre, du moins dans un 
c grand empire de vingt-six millions d'individus 
c (car c'est toujours à cette considération qu'il 
c faut revenir) , admettre dans un pareil Ëtat le 
c principe de la souveraineté du peuple, c'est re- 
c nouveler, en genre de gouvernement, le mons- 
c trueux système de Spinosa, qui attribuait une 
c portion de la divinité à chaque élément de la 
< matière, comme on défère ici une portion de 
<c la souveraineté à chaque membre du corps so- 
c ciai. En spéculation métaphysique, ce paradoxe 
c aboutit à l'athéisme, et en droit public, il con- 
c duit rapidement un grand État au terme où vous 
c êtes arrivés, Messieurs, à l'anarchie. » 

Maury, ayant contrôlé en passant le titre de la 
mission politique que s'était donné la Constituante, 
mission qui, au terme des cahiers, aurait dû se 
borner à aviser, à consentir, à remontrer, Mira- 
beau lui crie qu'il ne ^' agit plus de tous ces vieux 
mandatSj qu'il s'agit de réclamer l'exécution du 
contrat primitif entre les peuples et les rois, et le 
somme de déclarer ses principes sur ce contrat 



110 

national dont Jean-Jacques Rousseau a délivré des 
copies authentiques à tous les Etats dans son im-' 
mortel Contrat social; Mirabeau demande qu'on 
s'en rapporte à lui seul pour réfuter les héi^ésies 
politiques de l'abbé Maury : il lui avait parlé de sa 
robe des anciens esclaves. 

c Toujours des défis, Monsieur de Mirabeau! 
€ lui répond Maury; je croyais vous avoir dégoûté 
€ de cette périlleuse formule oratoire. Vous obser- 
€ verez d'abord que chez les anciens peuples les 
€ esclaves n'avaient pas le droit de se parer de la 
€ robe, et que ce vêtement honorable n'a jamais 
c été nulle part un signe de servitude. Mais allons 
c au fait. Je ramasse le gant que votre superbe 
€ ignorance me jette avec un dédain qu'elle ex- 
« piera bientôt. Je consens volontiers qu'on vous 
€ applaudisse pourvu que l'on m'écoute. Obtenez- 
c moi donc du silence, si vous croyez réellement 
€ triompher de mes principes ; car au milieu du 
€ bruit, vous ne triompheriez que de mes pou- 
€ mons. » 

Après cette apostrophe d'une fermeté magni- 
fique, Maury dit qu'il connaît depuis longtemps 
tous les romans politiques sur l'origine des gou- 
vernements, et qu'il est loin de regarder de pa- 
reils rêves comme l'histoire du genre humain. Il 
reproche à Mirabeau d'être, lui aussi, l'un de ces 
enthousiastes de Rousseau qui ne l'ont jamais bien 



120 

lu, et qui lui attribuent des systèmes diamétrale- 
ment opposés à ses opinions, en croyant marcher 
sous ses enseignes. Maury établit que Rousseau, 
dans son Contrat social, n'a jamais eu en vue les 
pactes primitifs des nations avec les rois, qu'il 
s'est borné au contrat d'association entre les mem- 
bres du corps politique, et que l'écrivain genevois 
a combattu formellement comme une chimère 
(chap. 16, livre III) les conventions des peuples 
avec les rois ^ Rousseau trouve absurde et contres 
dictoire l'existence de ce prétendu pacte primitif 
et fondamental. Mirabeau n'a donc pas compris ce 
que le philosophe entend par contrat social. Les 
vrais principes de Rousseau sur cette matière une 
fois mis au jour, Maury développe les siens. Ap- 
puyé sur d'autres raisons que celles de Rousseau, 
il nie qu'un contrat social et primitif ait jamais 
existé, ni de droit, ni de fait, dans le code poli- 
tique d'aucune monarchie héréditaire de l'uni- 
vers : la société se forma sans contrat, la famille, 
image première de la société, exista sans aucun 
pacte entre le père et les enfants. Si un pacte pri- 
mitif et révocable était le titre fondamental de la 
royauté, la menace d'une insurrection , toujours 
suspendue sur un pays, créerait un état perma- 

* Le XYP chapitre du livre III du Contrat social de Rousseau 
est intitulé : Que VinstUution du gouvernement n'est point une 
contrat. 



121 

nent de doute et d^inquiétude : Tintérêt du peuple 
est-il compatible avec le droit funeste de boule- 
Yerser sans cesse l'État? L'anarchie sortirait tou- 
jours \ivante des clauses résolutoires du contrat* 
Quant au fait, il n'y a pas trace de ce prétendu 
. acte entre les rois et les peuples à l'origine des 
nations. Les capitulations impériales, les grandes 
chartes, les pacta conventa appartiennent aux 
temps nouveaux, et ces modifications de l'autorité 
royale ne se sont jamais accomplies au nom dé la 
souveraineté du peuple. Dans l'histoire des trois 
dynasties de France, on ne rencontre pas de con- 
trat souscrit avec la nation ; le serment du Sacre, 
invoqué par Sfirabeâu, n'avait pas de clause réso- 
lutoire : c'était comme un traité purement reli- 
gieux entre Dieu et la conscience du roi. Hors de 
France, il n'existe pas non plus, chez un peuple 
policé, le moindre vestige de contrat avec clause 
résolutoire dans aucune monarchie héréditaire. 
Maury défie à son tour Mirabeau de découvrir rien 
de pareil dans l'histoire du monde : c II serait bien 
c extraordinaire que ce contrat eût existé {Partout, 
c et qu'on ne pût le trouver nulle part. Fouillez 
c donc dans les archives du genre humain, et dé- 
c couvrez-y un seul de ces pactes dont vous parlez 
c avec tant d'assurance. Je vous en défie, et je 
« vous attends I > 
Maury déclare que Dieu a imposé aux rois des 



122 

obligations et des devoirs immenses, qu'ils sont 
inTiolableSy mais que leur pouvoir n'est nulle part 
illimité; le pouvoir royal est borné par la loi di- 
vine, par le droit naturel, par l'équité, la raison, 
les lois fondamentales de chaque monarchie, enfin 
par l'intérêt propre des rois, qui sera toujours la 
plus sûre des garanties pour les peuples. Mirabeau 
demande quelles sont les ressources des nations 
contre V atroce démence d'un tyran; Maury ré- 
pond qu'une simple consultation de médecin tient 
lieu à cet égard de la loi constitutionnelle ; il ré- 
pond que, dans les principes du droit public, l'état 
de démence est un véritable état de minorité. On 
enferme un roi fou sans que TËtat éprouve aucune 
^cousse. L'orateur croit que les tyrans, rares 
dans tous les temps, deviendront plus rares dans 
l'avenir, et qu'il y aura plus de profit à prendre 
des sûretés contre la tyrannie de la multitude. Il 
exècre d'avance la supposition que les représen* 
tants du peuple, usurpant le pouvoir judiciaire, 
puissent juger un roi. Il recule devant l'idée d'un 
roi responsable et justiciable. Maury ajoute que, 
quand même le prétendu pacte existerait, il n'en 
résulterait pas que le peuple se fût réservé la sou- 
veraineté : ce pacte prouverait au contraire que le 
peuple l'aurait cédée en se donnant un roi. Maury 
n'admet pas d'ailleurs cette hypothèse, quelque 
favorable qu'elle fût à son opinion, parce que, dans 



123 

ses principes, le pouvoir souverain ne vient pas 
du peuple. Mirabeau, repoussant l'autorité de 
Bossuet, cité parMaury, avait dit que a Tévêque 
« de Meaux était un théologien qui n'avait point 
a fait de philosophie, et que la question du (7on- 
« trat social excédait de beaucoup le cercle de ses 
idées- B Maury lit le passage si vrai, si profond, de 
Bossuet sur la souveraineté populaire, tiré du 
cinquième Avertissement aux protestants, et presse 
Mirabeau de s'avancer, de parler, de répondre : 
€ Qu'il fasse justice, dans ma personne, du théo- 
a logien Bossuet, dont le génie préparait ainsi, 
€ un siècle d'avance, le contrepoison philosophie 
<x que de Jean-Jacques Rousseau, et qu'il dise si 
c le superstitieux côté droit s'explique nettement 
« sur les pactes primitifs qu'on nous allègue ici 
<K comme les titres de la souveraineté du peuple. » 
L'orateur, en finissant, prédit les malheurs de sa 
patrie, annonce aux révolutionnaires qui l' écou- 
tent qu'ils se dévoreront les uns les autres, que le 
peuple les brisera, car ses ombrageuses défiances 
ne laissent jamais vieillir sa faveur. Notre dernière 
citation sera un tableau prophétique des crimes et 
des calamités de ce grand pays livré aux fatales 
expériences : 

a Hélas, s'écrie Maury il (le peuple) n'est en- 
€ core parmi nous que spectateur de la révolution, 
c mais il en sentira bientôt tout le poids. Il va être 



124 

c mis en action ; et ce ne sera qu'aux dépens de 

• son bonheur et de son repos qu'il servira votre 

€ ambition et vos vengeances. Il éprouvera, ce 

c peuple égaré, que sa propre autorité est un 

< fléau pour lui, que lui seul peut se faire tous 
€ les maux auxquels il se dévoue, et qu'il lui se- 
c rait infiniment moins funeste d'être opprimé 
c que d'être puissant. Il se traînera ainsi de crimes 
€ en malheurs et de malheurs en crimes, dirai-je 
c durant un règne ou durant un rêve si convulsif 
c et si court, jusqu'à ce que, épuisé par son délire, 
« ses désastres et ses forfaits, dégoûté d'illusion 
c et las de toute«puissance, il trouve enfin un 
« asile dans le despotisme, en tendant ses défaiU 
c lantes mains aux fers d'un maître absolu qui 
€ daigne le délivrer de ses propres fureurs. 
c vous qui parlez encore de bonheur aux nations, 
c en prostituant ainsi à la multitude la suprême 
€ puissance, ouvrez les yeux : voilà le tableau en 

< action de la souveraineté du peuple I tel sera, 
c tel est déjà le règne de ce peuple français que 
c nous avons vu si tranquille et si grand sous 
c l'empire accoutumé de ses rois. » 

Nous avons donné une large et abondante ana- 
lyse de ce [discours, parce qu'il a les proportions 
d'un ouvrage et qu'il n'est pas connu, parce que, 
depuis soixante-cinq ans qu'il a été prononcé, il 
garde un profond intérêt, et que la durée de nos 



125 

révolutions fait éclater avec une frappante évidence 
la vérité des doctrines de l'orateur de 1790. Quoi- 
que Fensemble de ce discours porte le caractère 
tout vivant et en quelque sorte dramatique d'une 
œuvre de tribune, nous l'avons certainement plus 
complet, plus achevé qu'il ne le fut en sortant 
de la bouche du célèbre député de Péronne; on y 
sent le produit de réflexions profondes et d'une 
parfaite étude. Les mêmes pensées y reviennent 
quelquefois sous diverses formes; cette répétition 
tient à la nécessité de répondre à des interpella- 
tions fréquentes qui roulaient sur un même fond. 
Quel sens politique I quelle élévation et quelle jus- 
tesse d'esprit! quelle sûreté d'élégante érudition 
dans ce discours! Comme Maury tourne et re- 
tourne cette vaste et terrible question de la sou- 
veraineté du peuple et comme il en sonde les pro- 
fondeurs! Il pousse à bout Mirabeau, ainsi qu'il le 
dit lui-même; il le domine de bien haut et do- 
mine avec la fierté du vrai les murmures de la 
gauche et les huées des tribunes. 

Le principe de la souveraineté du peuple, d'in- 
vention moderne, habite près des lieux où se 
forme la foudre; aussitôt qu'il sort du vague loin- 
tain de l'abstraction, il est une menace; on ne 
peut en presser les conséquences sans mettre le 
feu aux empires, et le peuple, cet étrange souve- 
rain, tantôt si terrible et tantôt si résigné, est 



126 

condamné à n'être roi qu'un instant sous peine de 
ne plus être I Jamais souveraineté ne sut mieux 
pratiquer la soumission et ne fut moins exigeante, 
et jamais puissance ne ressembla plus à un instru- 
ment. 



CHAPITRE Vn. 



Les débats sur le droit de paix et de guerre ; Mirabeau^ Cazalès, 
BarnaTe; analyse et appréciation du discours de Maury; com- 
ment il répond à Pétion, à Fréteau, à Charles de Lameth; 
Henri IV Tengé à la Constituante ; difiPéreuce entre la royauté 
et le despotisme dans l'exercice du droit de guerre. 



Les débats sur le droit de paix et de guerre sont 
restés l'un des plus beaux souvenirs de TÀssemblée 
constituante, l'une des plus grandes gloires de la 
tribune française. Mirabeau, en qui la révolution 
ne reconnaissait plus un ami et que le peuple 
poursuivait de ses menaçantes injures, parla en 
homme fatigué des ruines et en homme d'État, et 
monta au plus haut point que son éloquence ait 
jamais atteint; Cazalès s'inspira de son patriotisme 
et de sa fermeté ; Barnave, orateur de la révolu- 
tion, plus coupable par un mot que par toutes ses 
harangues, et dont l'échafaud devait sitôt dévorer 
la jeunesse, prononça, sur la question de droit de 
paix et de guerre, son meilleur discours; mais Mi- 
rabeau, dans sa mémorable réponse, put dire en 



128 

toute vérité que si Barnave avait fait voir du talent, 
il n'avait pas montré la moindre connaissance 
d^homme d'Etat^ des affaires humaines. Maury 
était entré dans la lice avant ces trois orateurs ; 
ce fut le 18 mai 1790 qu'il prononça son discours 
sur cette question grave, pour laquelle il aurait 
&llu une assez longue préparation d'étude et dont 
TÂssemblée demanda soudainement la solution. 
L'abbé Maury se trouvait prémuni contre les sur- 
prises de ce genre par les trésors de son savoir et 
la promptitude de son esprit. Etait-ce au roi ou 
au Corps législatif que la nation devait déléguer le 
droit de faire la guerre, de conclure les traités 
d'alliance, de commerce et de paix? Voilà ce qu'il 
s'agissait d'examiner. 

L'orateur juge que Grotius, dans son Traité de 
la guerre et de la paix, et Puffendorf, dans son 
Traité du droit de la nature et des gens, se mon- 
trent plus jurisconsultes que publicistes; il leur 
reproche de ne pas avoir soupçonné les droits du 
genre humain nMes droits non moins sacrés de 
chaque peuple ; et^ quant aux souverains, de sup- 
poser toujours leurs prérogatives sans jamais les 
établir. Il reproche à Mably et à Guibert * trop d'à* 

^ C'est ce Guibert^ fort admiré de son temps^ fort peu la au- 
jourd'hui^ dont M"** de Staël a composé un Éloge en 1790> et 
dont La Harpe disait que^ dans ses saillies d'enthousiasme^ il vi- 
sait à remplacer Turenne, Corneille et Bossuet. Certaines admi- 



129 

mour pour les maximes républicaines et trop de 
prévention contre l'autorité royale : ces deux écri- 
vains oublient les nombreux exemples qui accusent 
les républiques dans l'histoire; ils dissimulent les 
erreurs et les passions auxquelles une Assemblée 
est exposée autant que le conseil d'un roi. Maury 
pourra paraître défendre le despotisme en plaidant 
la cause des rois, mais la crainte de la calomnie 
n'énervera jamais dans son âme le courage de la 
vérité. « Les mêmes hommes, dit-il avec une vé- 
rité que les révolutions nouvelles se sont chargées 
de rajeunir, les mêmes hommes que nous avons 
vu ramper lâchement aux pieds de tous les dépo- 
sitaires de l'autorité absolue, flattent aujourd'hui 
l'orgueil populaire, parce qu'ils encensent le pou- 
voir partout où ils le trouvent. Tous ces vils adu- 
lateurs de la multitude ne sont que des courtisans 
qui ont changé d'idole. » 

Maury trouve d'abord étrange que les membres 
d*une assemblée librement convoquée par le roi 
contestent à la couronne l'antique prérogative de 
faire la guerre et la paix; les prétentions sur les- 
quelles on se fonde lui semblent chimériques; il 
sommera celui qui voudra les défendre de produire 

rations le conviaient à celte difficile entreprise. Guibert, auteur 
de l'Essai général de Tactique et du Traité de la Force publique, 
fit aussi des tragédies, entre autres le Connétable de Bourbon, 
dont raffolèrent Paris et Versailles : c'était Corneille, Racine et 
Voltaire eux-mêmes, mais fondus et perfectionnés. 

9 



130 

le titre fondamental de sa députation, et la discus- 
sion ne sera ni longue ni sérieuse. Ce n'est pas la 
première fois que l'orateur rappelle à l'Assemblée 
son origine et attaque ses conquêtes d'autorité; il 
répète à ses collègues que pas un d'entre eux 
n'aurait été honoré de la confiance de la nation, si 
on avait professé dans les bailliages les principes 
qu'on étale tous les jours à la tribune. L'Assem- 
blée, ayant reconnu que la France est une mo- 
narchie, elle devrait, fidèle au moins à ses propres 
décrets, laisser au roi la puissance du glaive, l'u- 
nité de résolution qui forme le caractère essentiel 
de la monarchie : toutes les royautés de l'univers 
ont exercé le droit de la guerre et de la paix; ce 
droit est de l'essence même du pouvoir exécutif. 
Pendant tout le temps que le pouvoir exécutif fut 
confié au sénat de Rome, ce fut le sénat qui dé- 
cida de la guerre et de la paix et jamais le peuple : 
Rome républicaine était pourtant assez jalouse de 
sa liberté. Lorsque, à l'exclusion du roi, on veut 
attribuer le droit de paix et de guerre à la puis- 
sance législative, on oublie que la constitution a 
fait la part du souverain dans cette puissance, et 
qu'elle a associé le vœu du représentant hérédi- 
taire de la nation au vœu de ses représentants 
passagers. Cet argument de l'abbé Maury fut vive- 
ment développé par Mirabeau dans sa réponse à 
Barnave, 



131 

Les adversaires de la prérogative royale avaient 
cherché des armes dans le vieux droit public de 
notre pays. Maury établit sur ce point les vraies 
coutumes, les maximes anciennes du gouverne- 
ment français. Dès la première race, le roi seul avait 
le droit de faire crier en France le Lent-^vert, 
c'est-à-dire la proclamation militaire par laquelle 
il avertissait la nation qu'il venait de déclarer la 
guerre. Depuis le traité d'ÂndIau, qui fut notre 
premier traité national, jusqu'aux Carlovingiens, 
on ne trouve pas que la nation ait délibéré une 
seule fois sur le droit de la guerre et de la paix : 
les rois seuls en décident et traitent seuls avec 
l'ennemi. Les monuments de Charlemagne sont 
positifs sur cet article constitutionnel. Le droit de 
la paix et de la guerre s'y trouve exclusivement 
réservé au monarque; il est obligé, bien entendu, 
d'en conférer avec son conseil, car de tout temps 
les rois de France n'ont exercé leur puissance que 
de Vavis de leur conseil, et ces mots désignaient 
les ministres qu'on appelait les premiers des pre- 
miers. Pétion avait cité, à l'appui de son opinion 
antimonarcbique, l'assemblée des états généraux 
en 1356, après la défaite de Maupertuis, près de 
Poitiers. Cette assemblée ou plutôt cette grande 
conjuration, dirigée par Etienne Marcel, prévôt 
de Paris, entreprit d'interdire au Dauphin, régent 
du royaume, la décision de la guerre et de la paix. 



132 

Quel exemple et quelle époque ! Marcel, ce 6n- 
gand populaire y Siy M couvert la France de san- 
glantes horreurs; il avait livré aux Anglais et aux 
Navarrais la Porte Saint-Antoine; le roi Jean était 
captif à Londres, et le régent mineur. Ce fut au 
milieu d'un pillage universel et de l'envahisse- 
ment de tous les pouvoirs du roi qu'une séditieuse 
et coupable assemblée, se prévalant de la capti- 
vité du monarque et de la minorité du régent, 
si grand depuis sous le nom de Charles V, con- 
testa au roi le droit de décider de la guerre et de 
la paix. Mais cette vaste conspiration succomba 
bien vite; les Etats de 1359 reconnurent un droit 
essentiel à la monarchie, et s'ils refusèrent d'ad- 
hérer au traité conclu entre le roi Jean et Edouard, 
c'est que le roi n'était pas libre quand il le signa. 
Le député Fréteau soutenait que depuis cent 
soixante ans les rois de France avaient usurpé le 
droit de la guerre et de la paix ; il disait qu'il avait 
étudié l'histoire de France, pendant cinq ans, dans 
son exil; Maury tint à lui prouver qu'iZ avait be- 
soin de r étudier encore, au moins pendant cinq 
ans, dans une bibliothèque j s'il voulait avoir le 
droit d'en parler. Pendant que Fréteau citait la 
guerre de la Ligue, le traité de Madrid, les croi- 
sades, Maury l'avait interrompu pour demander 
que le discours de ce magistrat fût condamné à 
l'impression; le magistrat s'y étant modestement 



133 

refusé, Fréteau marchait appuyé sur Tautorilé de 
Mezerai. Maury n'a pas la même confiance que son 
collègue dans YHistoire de France de Mezerai, 
œuvre républicaine d'un pensionnaire de la cour. 
Il estime Y Abrégé chronologique de Mezerai et sur- 
tout son traité de VOrigine des Français, mais il 
s'étonne que son Histoire de France soit sérieuse- 
ment invoquée dans une assemblée. « Cet histo- 
« riographe du roi, plus hardi dans ses opinions 
« qu'exact dans ses récits, était superficiel, incor- 
« rect, et quelquefois son pinceau poétique s'éle- 
c( vait à la couleur et aux passions de l'éloquence. 
« Mais légèrement instruit de notre droit public, 
« il ne connaissait ni les véritables sources ni 
« l'esprit philosophique de Thistoire : il était ou- 
c vertement passionné dans ses opinions, et la 
« seule vivacité de son style lui attira des lecteurs 
c( durant la longue disette de nos historiens. » 
Après ce jugement rapide, Maury ne pense pas 
qu'on doive opposer l'opinion d'un seul écrivain 
aux actes fondamentaux de l'histoire, et défie en- 
suite qu'on puisse prouver que Mezerai ait jamais 
contesté au roi le droit de faire la guerre et la paix. 
Passant à l'examen des trois faits dont on s'était 
armé, il restitue à la guerre de la Ligue son vrai 
caractère, démontre dans quel sens les notables 
de la Bourgogne résistèrent au traité de Madrid 
signé par le royal prisonnier de Pavie, et ne trouve 



134 

pas que les croisades soient une preuve du droit 
attribué à la nation de faire la guerre et la paix. 
Maury a raison ici d'une façon générale, mais il se 
trompe en disant que « depuis le concile de Cler- 
« mont, depuis les missions de Pierre-rHermite, 
« depuis le règne de Louis-le-Jeune, aucune croi- 
< sade ne fut déterminée par le vœu national. » 
S'il avait été plus avant dans l'étude des monu- 
ments historiques de cette vieille époque, il aurait 
vu que le droit de paix et de guerre n'entra pour 
rien dans ces premières croisades; elles se pré- 
sentent dans riiisloire comme un mouvement im- 
mense qui emporte les peuples comme les princes 
et les rois ; dans la pensée universelle, ce fut Dieu 
lui-même qui, par la bouche du pape, déclara la 
guerre aux ennemis de la Croix; nulle puissance 
humaine n'eût été de force à empêcher ces explo- 
sions de la foi contre l'islamisme en Orient; et 
n'oublions pas que la question ne se passa point 
entre la France et son roi ; le signal partit de notre 
pays, mais l'Europe tout entière, toutes les nations 
de l'Occident se précipitèrent à la fois sur l'Asie 
musulmane. Il y eut donc profonde ignorance à 
citer les croisades comme un témoignage du droit 
attribué à la nation française de faire la paix et la 
guerre ; le grand mouvement de la fin du onzième 
siècle ne prouve rien, tant s'en faut, à cet égard ; 
dès que le mouvement des croisades se régularise, 



135 

le droit public de la France reparaît, et nos rois 
figurent seuls dans les relations politiques avec 
les princes d'Asie. 

Après avoir établi par les témoignages de l'his- 
toire le principe constitutionnel de l'Angleterre, 
qui attribue au roi seul le droit de faire la guerre 
et de conclure la paix et les alliances, Maury se 
demande s'il serait bon que les représentants de 
la nation française exerçassent ce droit, s'if serait 
bon que la démocratie devînt la forme de notre 
gouvernement. Il rappelle les grands efforts de 
Mazarin, lepbis habile ministre des affaires étran- 
gères qui soit jamais entré dans le conseil de nos 
rois, les grands efforts de ce ministre, après la 
mort tragique de Charles I", pour engager les An- 
glais à introduire dans leur île un gouvernement 
purement républicain : Mazarin avait compris com- 
bien cette forme de gouvernement, par ses len- 
teurs et par ses divisions intestines, aurait affaibli 
la puissance politique de nos voisins. « Serait-il 
^ patriotique d'exécuter en France, dans l'espoir 
« de la rendre plus florissante, le complot le plus 
« sinistre que le génie du cardinal Mazarin ait 
« jamais tramé contre la prospérité de l'Angle- 
« terre?» L'orateur fait observer que la perma- 
nence de l'Assemblée nationale est une garantie 
contre le despotisme ministériel , que les impôts, 
sans lesquels il n'est pas de guerre, tiennent au 



136 

consentement de rAssemblée, que le refus des 
subsides est en pareil cas le plus sûr bouclier de 
la liberté publique. Le Corps législatif userait mal 
pour la nation du droit de la guerre et de la paix; 
il ne pourrait pas, comme un roi, tout suivre, tout 
embrasser, tout surveiller; la lenteur inévitable 
des délibérations lui ferait perdre cette prompti- 
tude de résolutions, u sans laquelle le premier des 
€ avantages politiques, l'art de profiter du rao- 
€ ment, ne saurait exister... Vous avez encore 
c un autre danger à redouter; vous êtes en- 
c tourés de nations dont les cabinets vous dégui- 

< seront tous leurs desseins, et connaîtront avec 
c certitude tous les vôtres; de sorte que (pour me 
c servir ici d'une image familière), vous jouerez, 
« pour ainsi dire, à jeu découvert avec un adver- 
« saire qui cachera soigneusement le sien... Vous 
« n'aurez point de secret, et tout sera secret au- 

< tour de vous. Les décisions les plus mystérieuses 
c du gouvernement deviendront des décrets que 
€ la plus prompte publicité répandra dans toute 
€ l'Europe; et vous appellerez ainsi tous vos en- 
€ nemis à votre conseil national. > Tout à coup, 
portant ses yeux du côté des tribunes, Maury aper- 
çoit le ministre d'Angleterre, M, de Fitz-Herbert, 
et, avec cette puissance d'à propos qui faisait partie 
de son éloquence, il s'écrie : 

« Levez les yeux dans ce moment, et voyez au 



137 

« milieu de cette enceinte un ministre anglais qui 
€ va négocier en Espagne les intérêts de sa na« 
c tion. Plus ses talents et ses qualités morales 
c méritent d'estime, plus son caractère public 
c doit inspirer de défiance. C'est en présence d'un 
c tel témoin que nous discutons, dans cet instant, 
c les droits du trône ! Ce sera bientôt devant les 
k émissaires de toute l'Europe que les Français 
c délibéreront dans cette Assemblée, pour leur ap- 
« prendre qui ils ont à craindre, ou qui ils doivent 
c corrompre. Quel peuple voudra être notre allié, 
c et exposer ainsi ses secrets les plus importants 
c à la publicité inséparable de nos délibérations? > 
On avait dit à la tribune que le crédit public 
s'était rétabli par la lumière portée dans les ténè- 
bres des finances, et que, de même en déchirani 
les anciens voiles de la politique, un comité ferait 
mieux les affaires du royaume. L'orateur répond 
qu'il n'y a rien de commun entre l'administration 
du trésor public et les relations extérieures ; que 
le crédit, toujours fondé sur une confiance éclairée, 
exige la publicité de la situation pécuniaire, mais 
que les opérations politiques ne sont pas de la 
même nature. < Ici vient s'exercer la véritable 
« puissance de l'opinion ; ici l'empire de l'imagi*- 

< nation commence. Ici les personnes ont plus de 

< poids que les choses ; ici il faut de longues com- 
c binaisons, des détours multipliés, la patience 



138 

c des affaires et la prévoyance des événements, 
c Ici il faut prendre en considération , outre la 
4 force naturelle des états, le caractère moral des 
c rois, leurs talents, leurs vertus, leurs vices, 
€ ceux de leurs ministres, ceux de leurs généraux, 
ff ceux des alliés et des ennemis de l'Etat. Fau- 
€ dra-t-il transformer cette tribune nationale en 
c un tribunal journalier de médisance et de ca-* 
. c lomnie? faudra-t-il citer tous les hommes pu- 
€ blics de l'Europe et les y diffamer sans pudeur? 
€ Âuriez-vous osé lire dans une assemblée pu- 
€ blicpie les dépêches de Jeanin, de D'Ossat, de 
€ tous nos ambassadeurs enfin, dont les corres- 
c pondances, si elles eussent été publiques, au- 
€ raient allumé plus de guerres que leurs négo- 
€ cations n'ont pu jamais en étouffer? Ah ! si votre 
€ corps diplomatique était destiné à nous fournir 
c de pareils matériaux de satires et de détraclions, 
€ je vous inviterais à le supprimer dès ce moment, 
€ parce que vos ministres diffamateurs ne seraient. 
€ plus reçus dans aucune cour de l'Europe. > 

Les adversaires de l'opinion que soutenait Maury 
craignaient que les rois n'abusassent de ce terrible 
droit de la guerre ; mais quelle république, quel 
sénat n'en abusa dans tous les temps? Il ne suffit 
pas de jouir de la liberté pour respecter la liberté 
des peuples voisins; les Etats les plus libres ont 
été les plus ambitieux et les plus guerriers. Y eut*il 



139 

des conquérants plus injustes, plus opiniâtres que 
les Romains? < Voyez si les emportements popu- 
€, laires n'ont pas entraîné les guerres les plus ab- 
f surdes et les plus odieuses; et hâtez-vous de 
€ changer, par l'autorité de vos décrets, la nature 
c humaine, si vous voulez prévenir tous les abus 

< et atteindre à la perfection idéale d'un gouverne- 
c ment, dont l'histoire du monde ne peut fournir 
«t aucun modèle. > L'orateur trouve dangereux de 
soumettre les questions de paix et de guerre à l'opi- 
nion publique, lorsque sa souveraineté s'exerce dans 
une immense capitale où il est si aisé de la tromper. 
Nous transcrivons ici une bonne page d'hîstoire : 

€ Représentez-vous le cardinal de Fleury à la 
€ fin de sa carrière. Ce ministre vertueux, qui pré- 
c fera toujours la considération à la gloire ; qui, 
€ par son désintéressement, se préserva de tous 
€ les travers de l'opulence ; qui répara par la- sa- 
c gesse de son administration les malheurs glo- 
c rieux de Louis XIY et les folles prodigalités de 
c la Régence; ce ministre que l'Europe entière 
c révérait, comme le père commun de tous les 
c rois, satisfait d'avoir donné la Lorraine à la' 
€ France, refusait d'entreprendre, à l'âge de 
« quatre-vingt-dix ans, la guerre de 1741, qui 
a répugnait autant à son caractère qu'à ses prin- 

< cipes. L'ambitieux maréchal de Belle-Isle tra- 
c vailla l'opinion de Paris. Des clameurs univer- 



440 

€ selles s'élevèrent bientôt contre ce vieillard vé- 
€ nérable, qui se montrait plus sage que toute la 
€ nation. On l'accusait de toute part d'une poli^ 
c tique bornée, qui tendait à rétablir, sous un 
c autre nom, cette même maison d'Autriche, dont 

< le cardinal de Richelieu avait conjuré l'abaisse- 

< ment, comme la base la plus solide de la gran- 
€ deur de la France. Fleury résista longtemps au 
€ vœu et aux injustices de ses concitoyens : mais 

< enfin fatigué des persécutions de la capitale, 
c qui n'était, dans son délire, que l'organe d'un 
c courtisan, il se vit forcé, sur les bords de la 
c tombe, dans tous ses projets, et emporté au 
c delà de toutes ses mesures ; et il entreprit malgré 
c lui cette guerre dont Louis XY signa, pour ainsi 
c dire, la déclaration au milieu des acclamations 
c insensées de toute la France. Cette guerre de 
c sept années, après nous avoir coûté un million 
c de combattants et plus de six cent millions de 
c livres, fut terminée à Âix-la-Ghapelle par un 
c traité de paix qui renvoya les vainqueurs et les 
c vaincus dans leurs anciennes limite^, ou plutôt 
c sur leurs communs débris, pour y pleurer leur 
c désastre et payer leurs dettes. » 

Gomme Louis XIY avait été indécemment ou- 
tragé dans la discussion, l'abbé Maury rappela à 
ceux qui l'oubliaient que les guerres du grand roi 
ont ajouté six provinces à la France. Àhl nous con« 



naissons des héros populaires qui n'ont pas agrandi 
d'un pouce le territoire de la nation dont ils ont 
prodigué le sang et les trésors ! 

Charles de Lameth avait ramassé, je ne sais où, 
une odieuse calomnie et l'avait lancée au visage 
d'Henri IV- Il avait prétendu que ce roi, quand 
vint le frapper le poignard d'un forcené, se prépa- 
rait à porter la guerre dans toute l'Europe pour 
retrouver Charlotte de Montmorency, princesse de 
Condé, et dans l'intérêt unique d'un fol amour. 
Le nom de Sully s'était rencontré sur ses lèvres 
en témoignage contre le prince que le célèbre mi- 
nistre appelait son bon maître. Maury s'indigna de 
cette audace de son collègue, montra dans Sully, 
non pas un accusateur, mais un défenseur 
d'Henri IV, réduisit au néant la calomnie, et 
prouva à l'Assemblée nationale que la guerre pro- 
jetée, loin d'être l'œuvre coupable d'une passion 
insensée, était au contraire le produit d'une pensée 
longue et profonde, un projet médité depuis vingt 
et un ans, concerté avec la reine Elisabeth par 
une correspondance suivie et par une ambassade 
particulière, c Ce roi, général et soldat, qui savait 
€ calculer les obstacles parce qu'il s'était accou- 
€ tumé à les vaincre, voulait entreprendre une 
€ guerre de trois ans pour former de l'Europe une 
€ vaste confédération et pour léguer au genre hu- 
c main le superbe bienfait d'une paix perpétuelle. 



142 

Tous les fonds de cette entreprise étaient prêts, 
tous les événements étaient prévus. Pendant 
quinze ans, il n'avait pu persuader son ami 
Sully, dont le caractère sage et précautionné ne 
pouvait se livrer à aucune illusion, et encore 
moins aux illusions de la gloire; mais Sully, 
convaincu enfin par Henri lY, reconnut que le 
plan de son héros était juste, facile et glo- 
rieux. C'est cette sublime conception du génie 
d'Henri IV, c'est celte guerre politique et vrai- 
ment populaire dont le succès devait faire de 
notre Henri le plus grand homme de l'histoire 
moderne, disons mieux, le plus grand homme 
qui eût jamais paru dans le monde; c'est ce ma- 
gnifique résultat de vingt et une années de ré-* 
flexions qu'on ne rougit pas de nous présenter 
ici comme le monument de la plus honteuse 
faiblesse. Au milieu des préparatifs de son dé- 
part pour l'Allemagne, le bon Henri, le vain- 
queur de la Ligue, de l'Espagne, de Mayence, 
le héros d'Ivry, d'Arqués, de Fontaine-Fran- 
çaise, le seul conquérant légitime, le meilleur 
de tous les grands hommes, avait une si haute 
idée de son projet qu'il ne comptait plus pour 
rien toute sa gloire passée, et qu'il ne fondait . 
plus sa renommée que sur le succès de cette 
conquête immortelle de la paix. Quatre jours 
avant sa mort, il écrivait à Sully : Si je vis ew- 



143 

€ core lundij ma gloire commencera lundi. 

€ ingratitude d'une aveugle postérité I ô incerti- 

< tude des jugements humains! Si je vis encore 
c lundi, ma gloire commencera lundi. Hélas! il 
€ ne vécut pas jusqu'au lundi ; et ce fut le ven- 
€ dredi que le plus exécrable des parricides ren-^ 
€ dit nos pères orphelins, et fit verser à toute la 
€ France des larmes qu'une révolution de près de 
€ deux siècles n'a pas encore pu tarir. » 

Ici Maury fut interrompu par la vive émotion et 
les témoignages les plus prolongés de l'approba- 
tion unanime de l'Assemblée nationale, et, pour 
prendre acte de tous ces applaudissements au nom 
de Henri lY lui-même, il continua en ces termes, 
dès qu'il lui fut possible de se faire entendre : 

a Je croyais. Messieurs, devoir une réparation 
€ publique à la mémoire de Henri IV; mais c'est 
« vous qui venez de la faire d'une manière bien 

< plus digne de lui. Henri IV est vengé ! > 

Le Béarnais méritait ces beaux accents de la tri- 
bune française et les émotions d'une grande as- 
semblée; l'éloquence fitjainsi cortège à son souve- 
nir et le montra dans sa gloire; il y eut comme 
une apparition du Béarnais : que ne pût-il écarter 
les nuages chargés de la foudre qui devait frapper 
sa chère France et ceux de sa race ! Hélas ! trois 
ans plus tard, la révolution, non contente de porter 
la main sur la postérité vivante de Henri IV, allait 



144 

le chercher lui-même mort et l'arracher à Téler- 
nelle paix des tombeaux ! 

Dans cette grande question où Ton balançait les 
prérogatives de la couronne avec les intérêts des 
peuples, Maury, qui se déclarait en faveur de Tau- 
torité royale, repoussait toute pensée de retour de 
l'ancien despotisme ministériel; il disait que nul 
ne regrettaitcet ancien pouvoir des ministres, mais 
que tous sentaient le besoin d'un roi pour les pro« 
téger contre le despotisme de la force armée, contre 
le despotisme municipal, contre le despotisme po« 
pulaire. Il disait que le Corps législatif ne devait 
pas se réserver le droit de la guerre, parce qu'un 
corps qui ne répond de rien ne saurait garantir 
comme un roi la sûrpté et la dignité de la nation, 
parce qu'une assemblée, plus facile à surprendre 
et à tromper, ne peut pas, au moment d'une ex- 
plosion imprévue, faire sortir, comme autrefois 
Cadmus, des hommes tout armés du sein de la 
terre. Maury regardait comme un malheur qu'il 
pût y avoir des défiances et des malentendus entre 
la France et son roi; il rappelait que la France de- 
vait tous ses établissements et toute sa gloire à ses 
monarques, et qu'ils n^avaient jamais séparé leurs 
intérêts de la grandeur de la nation; qu'après 
avoir reconquis par la voie des armes la plupart 
des anciennes provinces démembrées de la mo- 
narchie, ils avaient réuni au royaume la Bretagne 



145 

par un mariage, la Bourgogne par un droit de 
.mouvance, le Dauphi né par un testament, le comté 
de Toulouse par une transaction, la Provence par 
droit d'héritage et par des sacrifices pécuniaires, 
TAlsace et la Lorraine par des traités. 

Ces vérités, glorieuses pour nos rois, mais toutes 
simples comme des pages d'histoire, échappaient 
de temps en temps au souvenir dans les luttes po- 
litiques de la fin du dernier siècle; aujourd'hui 
qui donc y songe, et qui s'en doute? Les gran- 
deurs du passé reposent solitaires dans l'histoire, 
et ce n'est pas pour elles que les temps nouveaux 
ont une justice. Les partis font la nuit autour de 
ce qui leur déplaît. 

Maury terminait son discours par une peinture 
de ce qu'était la France avant la convocation des 
états-généraux en 89, et de la situation où l'avait 
réduite une seule année de révolution ; au bout de 
ce lugubre tableau, il apercevait trois désastres 
menaçant notre patrie : le despotisme du gouver- 
nement-, l'invasion des étrangers, le démem- 
brement des provinces du royaume. La France a 
éprouvé les deux premiers fléaux : elle n'a pas 
subi le troisième et ne le subira pas, avec l'aide 
de Dieu et de notre épée. 

Le décret que l'orateur proposait à l'Assemblée, 
comme conclusion de son discours, laissait au roi 
le droit de déclarer la guerre et de conclure tous 

10 



446 

leâ traités avec les puissances étrangères ; les traités 
de paix devaient être ratifiés par le Corps légis- 
latif, s'ils stipulaient l'aliénation de quelques par- 
ties du territoire, de même que les tirai tés d'al- 
liance, s'ils portaient un engagement de payer des 
subsides, et les traités de commerce, s'ils réglaient 
une nouvelle diminution ou augmentation des 
droits de douane, pour l'entrée ou la sortie de cer- 
taines marchandises, aux frontières du royaume. 

Les orateurs du côté droit de l'Assemblée se 
rangèrent à la pensée de ces conclusions. Mira- 
beau imagina un parti mitoyen, proposa de délé- 
guer l'exercice du droit de la paix et de la guerre 
concurremment au Corps législatif et au pouvoir 
exécutif; ce fut son projet qui triompha. La pro- 
position de Maury était plus conforme aux prin- 
cipes monarchiques; celle de Mirabeau, plus 
rapprochée de l'état des opinions, pouvait seule 
réussir. 

Les deux discours de Mirabeau demeurent dans 
le cercle de la question, vont droit au fait et sont 
pressés de conclure; c'est Tallure et le langage 
serré, de l'orateur qui résume et parle le der- 
nier; le discours de Maury établit les principes 
généraux, déblaie le chemin, relève les erreurs, 
répand la lumière; il est large, élevé, plein de 
faits et ne languit pas : on y sent un vigoureux 
souffle d'éloquence et on le sent jusqu'au bout. 



U7 

On admire cet esprit en complète possession de 
tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à une 
question si considérable et si soudainement posée 
à la tribune. On doit bien se garder de croire que 
Maury, en réclamant pour le roi le droit de paix 
et de guerre, entende qu'un chef d'Etat puisse 
lancer de son seul mouvement, de sa seule volonté 
une nation dans les sanglantes aventures ; quand 
nos rois ont fait appel à la vaillance française, ils 
l'ont toujours fait de Vavis de leur conseil. La 
royauté prend conseil, le despotisme seul n'écoute 
que lui-même. Que Dieu préserve notre pays de 
ces décisions souveraines et solitaires qui précipi- 
tent dans des voies où l'honneur, le sang et les 
trésors, tout est fatalement engagé ! 



CHAPITRE VIII. 



Discussion sur les assignats; déû oratoire de Maury non accepté 
par Mirabeau. — Discours de Maury sur les assignats. — Mi- 
rabeau acclamé; Maury menacé au sortir de la séance. — 
Discours de Maury sur le rapport de la procédure du ChÀtelet^ 
relative aux événements des 5 et 6 octobre; intrépidité de 
Maury. -^ 11 s'oppose à la formation de la haute Cour natio- 
nale. — Il s'oppose à la suppression de l'impôt du tabac. 



Le discours sur les assignats, le 28 septem- 
bre 1 790, saisi à la prononciation par la société 
qui écrit aussi vite que la parole, est resté comme 
une des plus célèbres improvisations de l'abbé 
Maury. Le Moniteur j qui n'était pas encore devenu 
l'impassible dépositaire de la parole politique, mais 
qui se trouvait sous la main d'un parti, diminue 
ici l'abbé Maury au profit de Mirabeau ; on sait 
pourtant que le député de Péronne avait demandé 
au député d'Aix de vider entre eux ce grand dé- 
bat, et que Mirabeau, qui d'abord avait accepté le 
duel oratoire, finit par s'y refuser malgré les som- 
mations réitérées de son rival. L'abbé Maury rap- 



pdaît rîoBddité de Miraieiu i cet esgs^ment 
en commeoçuit son discours, non pas tel qu'on 
le trome dans le M^mitcKr. mais tel qu'il fut réel- 
lement prononcé : 

# Je m'étais préparé à soutenir aujourd'hui un 
« combat dans cette assemUée. et non pas i y 
« prononcer un discours. M. de Mirabeau, qui 
m avait d'abord loyalement ramassé le gant que je 
c loi avais jeté en Totre présence, s'est ensuite re- 
« fusé constamment à un mode de discussion qui 
m aurait résolu tous nos doutes, et qui aurait dis- 
m sipé tous les vains prestiges de l'éloquence. Je 
« r^retterai toute ma \ie ce dialogue intéressant 
m que nous avions annoncé à l'Europe entière; 
c et mes regards cherchent encore dans ce mo* 
« ment M. de Mirabeau sur cette même arène où, 
c au milieu de tant d'adversaires de mon opinion, 
« je me vois réduit avec douleur à la solitude du 
« monologue. * » 

On avait imaginé d'éteindre la dette rembour- 
sable et exigible par l'émission soudaine d'un pa- 
pier-^monnaie, élevé à la somme de deux milliards. 
Maury traita avec clarté, avec force, avec une verve 
chaleureuse les questions du change, du numé- 



* Le discours sur les assignats est an de ceux que Maury dicta 
plui tard à Montefiascone, et qui font partie des manuscrits restés 
entre les mains de ses héritiers. 



151 

raire et du crédit, et poursuivit Tagiotage comme 
étranger au véritable commerce territorial, au vé- 
ritable commerce national, au véritable commerce 
productif; il raconta l'histoire du papier-monnaie, 
sa naissance en Amérique en 1720, montra le pa- 
pier du congrès déshonoré par une banqueroute, 
le papier-monnaie de la Pensylvanie, le plus soli- 
dement hypothéqué, émis avec les plus vertueuses 
précautions, perdant 91 pour 100 au moment de 
son extinction. L'orateur regardait comme mora- 
lement impossible le phénomène d'un papier- 
monnaie ne perdant rien de son titre ; et du mo- 
ment que la dépréciation était inévitable, la hi- 
deuse banqueroute se trouvait comme autorisée. 
jLa véhémence de l'orateur dénonçait les agioteurs 
et autres marchands d'argent, qui menaçaient de 
faire en 1790 ce qu'ils avaient fait en 1720, ^t 
dont la conjuration pécuniaire étdiii un grave péril; 
ces agioteurs conseillaient un papier-monnaie re- 
poussé par la loyauté de la nation française, un 
papier-monnaie qui, soixante et dix ans aupara- 
vant, avait ruiné le pays; l'éloquence indignée de 
Maury montait à mesure qu'il se rapprochait de 
Law et des désastres de 1720 : « Ce perfide étraa- 
« ger qui ruinait le royaume n'avait, disait-on, 
« pour ennemis que les ennemis du genre hu- 
a main ; et c'était lui qui était l'ennemi de notre 
« patrie; c'était lui qui était l'ennemi du genre 



152 

« humain ; et ce sont ses successeurs, ce sont ses 
« pareils, ce sont ses échos qui sont les ennemis 
« du peuple... Que le peuple nous entende et 
« nous juge; je ne détruirai pas son jugement. » 
Maury, précipitant sa parole et comme hors d'ha- 
leine, demandait au peuple d'examiner où étaient 
ses amis, où étaient ses dangers, où était sa pro- 
chaine ruine ; il le conjurait d'examiner si c'est 
par des menaces que Von commande à la con- 
science publique, et si le royaume de France est 
restreint dans la rue Vivienne. « Le sort des pa- 
« piers monnaie nous est connu, disait-il; le sort 
€ des papiers-monnaie est encore récent. » Puis, 
tirant de sa poche des billets de Law, « J'ai extrait, 
« Messieurs, s'écriait-il, ces deux actes de Law 
<c d'un tas où il y en a des millions amoncelés. 
«^ Voilà, Messieurs, ces papiers encore couverts 
« des larmes et du sang de nos pères. Ces papiers 
« désastreux doivent être, Messieurs, comme des 
M balises placées sur des écueils pour nous avertir 
€ d'un grand naufrage et pour nous en éloigner. ' » 

* Nous donnons ces paroles teUes qu'elles semblent avoir été 
prononcées. Voici comment on les retrouve dans le même dis- 
cours revu par Tabbé Maury : a Hélas ! je presse dans ce mo- 
« ment même de mes tremblantes mains plusieurs de ces billets 
« de Law^ que j'ai tirés d'un vaste dépôt où l'on a accumulé^ 
(c pour l'instruction de la postérité^ ces gages fictif d'un capital 
« immense et dérisoire. En contemplant avec douleur ces pa- 
ie piers^ instrument de tant de crimes^ je crois les voir encore 



153 

Mirabeau fut plus applaudi que Maury dans cette 
lutte; l'un, au sortir de la séance, trouva les ac- 
clamations du triomphe, l'autre les clameurs de 
la menace; mais Mirabeau ne fut ni plus fort ni 
plus éloquent que Maury, et les catastrophes ame- 
nées par le papier-monnaie ne tardèrent pas à 
donner trop raison à Torateur de la droite. 

Quatre jours plus lard, le 2 octobre 1790, Maury, 
dans un de ses discours les plus intrépides, discutait 
le rapport de la procédure du Chàtelet; il s'agis- 
sait d'examiner s'il y avait lieu à accusation contre 
quelques membres de l'Assemblée nationale pour 
les événements des 5 et 6 octobre 1789, et le rap- 
porteur avait fait un mémoire justificatif dont la lec- 
ture remplit deux longues séances. Maury disait à 
l'auteur de ce panégyrique en faveur des accusés, 
comme autrefois Papinien à Caracalla : Il n'est 
pas aussi facile de justifier un crime, que de le 
commettre. Mirabeau, chargé dans plusieurs dé- 
positions, n'avait parlé au commencement de la 
séance que pour inculper les témoins et les juges; 
il s'était engagé à prendre à partie non-seulement 
ses accusateurs, mais tous les magistrats qui com- 
posaient le Chàtelet; Maury en appelait de la co^ 

« opuTerts des larmes et du sang de nos pères; et je les o£Ere 
« aujourd'hui aux regards des représentants de la nation fran- 
<c çaise comme des balises placées sur des écueils pour perpétuer 
« le souTenir d'un grand naufrage. » 



154 

1ère de Mirabeau à sa raison, et défendait à la fois 
les témoins et les magistrats du Ghàtelet ; il trou- 
vait les menaces de Mirabeau aussi puériles qu'ils 
lusoires. Il établissait la vraie doctrine sur le ca- 
ractère des investigations de l'Assemblée nationale, 
qui, à moins de confondre et d'usurper les pouvoirs, 
ne pouvait pas se réserver le ministère des juges. 
Le rapporteur avait dit que la procédure du Ghà- 
telet était uniquement dirigée contre la révolution, 
et Maury, après avoir énergiquement flétri les 
crimes des 5 et 6 octobre, dont il appelle les au-* 
teurs un vil ramas de brigands, faisait entendre 
ces courageuses paroles : « Je demande enfin si 
« Ton regarde comme ennemis de la révolution 
« tous ceux qui sont profondément révoltés des 
« horribles attentats de Versailles, et, dans cette 
« supposition, je déclare que je me mets à leur 
« tète. » Maury ajoutait qu'il s'agissait d'une ré- 
volte contre la constitution elle-même, dont le roi 
faisait essentiellement partie : « C'est déshonorer j, 
« disait-il, la chaîne de nos décrets que d'en sus- 
« pendre honteusement le premier anneau au 
a poignard des assassins. » Il voulait que cette 
affaire fût approfondie, et pensait que l'instruction 
d'une procédure criminelle ne pouvait être sus- 
pendue ou étouffée que par des tyrans ou des 
complices intéressés à V ensevelir dans les ténèbres. 
L'Assemblée constituante, après avoir détruit tous 



.155 

les privilèges, oserait-elle se réserver à elle-même 
le plus odieiuc de tom les privilèges, un privilège 
enmatièi^e criminelle? ^Isluv^ demandait qu'on se 
soumit à la seule égalité qui ne soit point une chi^ 
mère, à V égalité devant la loi. Il ne préjugeait pas 
la cause de ses collègues ; il les plaignait d'être sous 
le eoup des tristes perquisitions d'une procédure 
criminelle; mais il s'intéressait plus à leur hon- 
neur qu'à leur repos ; Montesquieu lui avait appris 
que la rigueur des formes est un tribut que chaque 
citoyen doit payer à sa propre sûreté. Maury es- 
pérait que l'Assemblée écarterait l'obstacle de l'in- 
violabilité, et qu'elle ne retracerait pas en action 
la fable si philosophique des animaux malades de 
la peste. Répondant ensuite au rapporteur, qui 
n'apercevait dans la journée du 6 octobre qu'un 
jeu cruel du sort et une fatalité, il prouvait que 
cette journée avait été l'œuvre d'un complot ; il 
croyait insuffisantes les charges articulées contre 
Mirabeau; mais, quant au duc d'Orléans, il le 
trouvait trop gravement accusé pour ne pas devoir 
ambitionner lui-même un prompt jugement. «Je 
« sens mieux, disait-il, ses véritables intérêts en 
« lui donnant un conseil sévère, que si je l'abusais 
a par de lâches adulations. 11 s'agit ici de l'hon- 
« neur d'un petit-fils d'Henri IV. Les égards qu'il 
< doit à ses ancêtres et à sa postérité, dont les re- 
« jetons peuvent être un jour appelés au trône, 



156 

< ne lui permettent aucune capitulation indigne 
« de son grand nom. » La motion de Maury fut 
appuyée par Cazalès, l'éloquent, le loyal et cou- 
rageux compagnon de ses luttes à la tribune. 

Le 25 octobre 1790, Maury s'opposait à la for- 
mation de la haute Cour nationale, proposée par 
le Comité de constitution ; il voulait d'abord con- 
naître le Code des délits et des peines dont l'exé- 
cution serait confiée à ce nouveau tribunal. « Je 
« ne veux reconnaître, » disait-il, « aucun juge 
« dans la nation, sans avoir lu auparavant le code 
« auquel il vient me soumettre. » Dans son exa- 
men des articles du projet, il établissait les vrais 
principes en matière de jury. D'après l'œuvre du 
Comité, les représentants devaient se rendre accu- 
sateurs auprès de la haute Cour nationale ; Maury 
voulait que le Corps législatif fût soumis à des 
dommages et intérêts envers tout citoyen qu'il ac- 
cuserait injustement, lorsque le prévenu serait dé- 
chargé d'accusation par le tribunal suprême. Il 
réclamait aussi pour le roi le droit d'accuser, par 
le ministère du procureur général de la couronne. 
En rappelant à l'Assemblée que ses décrets avaient 
dépouillé le roi dé ses plus essentielles préroga- 
tives, et qu'elle lui avait ôté le droit de nommer 
les juges, il disait : « Vous avez fait du roi de 
« France, que vous appelez encore, je ne sais 
« pourquoi, le roi des Français, un roi in partibu^. 



157 

« Il Qst un grand pensionnaire du royaume ; mais 
« il n'est plus le magistrat suprême de l'État; or, 
a je vous annonce qu'en affaiblissant ainsi conti- 
« nuellement son autorité par vos conquêtes con- 
a stitutionnelles, vous avez préparé vous-mêmes 
« la chute de votre constitution. Ce n'est point la 
« réunion, c'est l'équilibre des pouvoirs qui doit 
« le conserver; et il ne peut plus y avoir d'équi- 
fl( libre quand il ne reste plus aucun contre-poids 
« à cette puissance colossale que vous avez usur- 
« pée. Vous avez oublié que vous étiez les man- 
« dataires responsables du peuple français. Vous 
« avez agi comme les plénipotentiaires de toutes 
« les extravagances du jour, que vous appelez fié- 
« rement l'opinion publique. » 

Tous les articles du projet passent successive- 
ment à l'épreuve du jugement de l'orateur, et c^est 
merveille de le voir pulvériser tout ce qui blesse la 
raison et le bon droit; il relève les erreurs, sup- 
plée aux lacunes, ne perd pas de vue ce qu'on doit 
accuser, et l'on jouit à la fois du charme attaché 
à la vérité et de l'entraînante beauté de sa parole. 
Il raisonne avec force et se moque avec esprit; la 
variété des tons fait partie des richesses de son élo- 
quence. « Ce même Comité de constitution, dit-il 
€ en finissant, qui, pour paraître actif, met lôu- 
« jours les législateurs de la France au présent et 
« les lois au futur, joint à cette étrange proposition 



158 

€ (de révoquer Tattribulion accordée au Châtelet 
€ pour juger tous les crimes de lèse-nation) un 
« projet d'organisation de la haute Cour nationale, 
€ sans nous présenter ni Ténumération des crimes 
< qu'elle doit poursuivre, ni le tableau des peines 
« qu'elle pourra infliger, ni la marche judiciaire 
« à laquelle ses jugements seront soumis; en 
« sorte, Messieurs, que, dans la même séance, ce 
« Comité de l'avenir vous invile à laisser d'un côté 
c les accusés sans juges, et de l'autre le tribunal 
« suprême de la nation sans lois. Ses destructions 
« réelles mènent à l'anarchie, et ses prétendues 
€ créations au retour du chaos. » 

L'opinion de Maury, qui avait été triomphante 
à la tribune, le fut aussi dans le scrutin. 

L'esprit de Maury, souple et facile, ne reculait 
devant aucune élude, ne se laissait rebuter par 
aucune sécheresse -, il éclairait et approfondissait 
toujours, et semblait l'homme spécial de chaque 
sujet qu'il traitait. Le 15 novembre 1799, on l'en- 
tendit, avec une surprise bientôt mêlée d'admira- 
tion, plaider pour l'impôt du tabac, qu'il appelait 
le plus ingénieux, lejilus doux, le plus volontaire, 
et par conséquent le plus réparti de tous les im- 
pôts; en combattant les romans économiques, il se 
montra bon économiste. On avait demandé, au nom 
des trois comités d'imposition, d'agriculture et de 
commerce, la suppression d'un impôt indirect qui 



159 

rapportait alors trente millions ; Maury défendit 
le trésor public, déjà si malade, contre les rui- 
neuses entreprises des Constituants. Il repoussa 
par des calculs incontestables et des notions agri- 
coles précises la libre culture du tabac en France, 
et conjura l'Assemblée de ne pas écouter les ap^ 
plaudissements insensés d'une multitude aveugle 
qui implorait la famine en croyant conquérir ou 
étendre la liberté. Il prouva, comme il s'y était 
engagé, que le projet des trois comités ne pouvait 
pas soutenir les regards de la raison. Ce discours 
est considérable, plein d'idées et de faits : la lec- 
ture en est encore attachante : c'était la première 
fois que l'élégance du langage se mettait au ser- 
vice de Timpôt sur le tabac. 



CHAPITRE IX. 

La souTeraineté d'Avignon; soupçon absurde de l'abbé de Pradt; 
grand discours de Maury; le gouyernement papal à Avignon, 
et le gouyernement des rois au dix-huitième siècle; Iftaury, 
trois fois yainqueur dans l'affaire d'Ayignon; l'escamotage du 
5 mai 4791 ; mémorable réponse de Maury au rapport de Me- 
nou; Maury sous les poignards. 



: Nous sommes frappés de voir tant de grands 
discours de Maury si rapprochés les uns des au«- 
très; le précédent, qui ne forme pas moins de 
soixante-quatorze pages, est du 17 novembre 
1790; le premier discours sur la souveraineté d'A- 
vignon est du 20 novembre. Maury se remettait de 
la fatigue d'une harangue par une harangue nou- 
velle : il avait une vigueur de corps qui le dispen- 
sait du repos. Il lui arriva de monter treize fois à 
la tribune dans une seule semaine. Enfant du 
comtat Venaissin, c'est à Maury que revenait par- 
ticulièrement la mission de défendre les droits du 
pape à Avignon *. Ce discours, du 20 novembre 

* M. de Pradt, dans ses quatre concordats, a insinué fort à tort 
que le réqubitoire de M. de Castillon, ayocat général du Parle- 

11 



162 

1790, est un des grands discours deMaury, un des 
plus solides et des plus complets; quelle puissance 
de talent et de raison! L'histoire à la main, l'ora- 
teur prouve la légitimité de la possession du pape, 
possession de plus de cinq siècles reconnus par 
treize de nos rois depuis la réunion de la Provence 
à la couronne de France. Il raconte avec de vives 
couleurs et d'horribles détails comment sont nés à 
Avignon les pensées de réunion à la France, et met 
à nu cette tourbe d'aventuriers factieux qui n'a- 
vaient que des potences pour arguments, U'signale 
dans Paris un foyer de scélératesse savante, d'où le 
crime part pour se répandre partout. « La ligue 
€ exécrable qui s'est formée, dit-il, contre les sou- 
« verains , est une épée nue , dont la pointe se 
« montre en mille endroits différents, et dont la 
« poignée est dans cette capitale. » 

Maury rapprochait du tableau des violences ré- 
volutionnaires la douceur du gouvernement papal 



ment d'Aix, contre les droits du pape, à l'époque où Louis XV 
mit la main sur Avignon, a\ait été l'ouvrage de l'abbé Maury. Ce 
soupçon n'est pas soutenable. Maury, à la date de ce réquisi- 
toire, n'était plus h Avignon depuis trois ans; il vivait obscuré- 
ment dans l'étude à Paris, devait recevoir la prêtrise l'année 
suivante, et vraiment l'avocat général du Parlement d'Aix ne 
pouvait guère avoir l'idée d'appeler à son aide un ci-^vjnt sé- 
minariste d'Avignon. L'abbé de Pradt se montra jaloux de Tabbé 
Maury, et fut rarement ingénieux dans ses suppositions peu 
obligeantes. 



163 

à Avignon, et des gouvernements monarchiques au 
dix-huitième siècle : 

« Je suis né sous la domination paternelle du 
« Souverain-Pontife; et je ne crains pas d'être 
« démenti en publiant hautement que j'ai entendu 
a bénir, dès mon enfance, cette douce souverai- 
« neté comme le plus heureux gouvernement de 
€ l'univers. Nous ne payons à notre souverain 
€t aucune espèce d'impôt. Nous vivons libres sous 
« ses lois, et nous ne le connaissons que par sa 
« protection et ses bienfaits. Nous partageâmes, 
€ l'année dernière, avec tout le royaume, non 
« pas la disette, mais l'extrême cherté du pain. 
« Ia bonté prévoyante de Pie VI nous envoya d'I- 
« talie des grains en abondance ; approvisionnés 
« par ses soins, nous eûmes le bonheur de four* 
« nir à nos voisins l'excédant de ses largesses, sans 
c lesquelles le comtat et nos provinces méridio* 
c nales auraient été livrées à ce fléau terrible de 
« la famine,. qui en amène toujours tant d'autres 
« à sa suite. J'aime à rendre au Souverain-Pontife, 
ce dtfds cette assemblée, cet hommage public de 
« la reconnaissance que lui doit mon pays. Ehl 
« pourquoi faut-il qu'en lui offrant dans ce mo- 
« ment toutes les bénédictions qu'il a droit d'a- 
ce tendre de ses sujets, je sois forcé d'ajouter que 
« cet approvisionnement de grain ne lui a pas en- 
« core été payé; que l'on a profané avec la plus 



164 

c sacrilège ingratitude ce grand bienfait public 
c en employant le prix du blé, dont le pape avait 
^ nourri le comtat et la ville d'Avignon, à cor- 
c rompre la fidélité de son peuple, et à soudoyer 
c les insurgents qui se sont armés contre lui de 
c ses propres libéralités! Âh! gémissons, Mes- 
« sieurs, sur la nature humaine, gémissons sur 
c les décourageantes leçons que les peuples don- 
.c nent quelquefois aux rois, et surtout aux bons 
«t rois ! Ce n'est presque jamais contre les tyrans 
c que l'on se soulève; et par je ne sais quelle fa- 
c talité trop malheureusement attestée daus toutes 
€ les histoires, c'est la bonté, c'est cette douceur 
c trop souvent voisine de la faiblesse, qui enhar- 
c dit toujours les insurrections elles révoltes. Il 
c semble que l'on veuille désormais condamner 
€ les rois à se faire craindre, s'ils veulent être 
. € respectés, je dirai plus, s'ils veulent être aimés. 
€ Hélas I si la postérité jugeait un jour du carac- 
« tère moral des souverains qui régnèrent en 
« Europe vers la fin du dix-huitième siècle par les 
« révoltes continuelles qui semblent former au- 
« jourd'hui l'esprit public des nations, elle croi- 
c rait que tous les trônes étaient alors remplis par 
€ des tyrans. Eh bien ! il faut la détromper d'a- 
c vance. Il faut lui dire que la calomnie elti^même 
€ fut obligée de respecter la modération de ces 
€ mêmes princes, dont la rébellion ne cessa de fati- 



^. 



m 

t guer les vertus. Il faut lui dire qu'un petit nom- 
t bre de conjurés souleva les peuples, en flattant 
é bassement toutes les passions de la multitude 
c ou plutôt tous ses crimes. Il faut lui dire que les 

< nations les plus agitées n'eurent alors à repro- 
€ cher aux princes que d'avoir montré un désin- 
€ téressement excessif de puissance, et d'avoir 
« oublié que l'autorité du trône qui n'est qu'un 
« dépôt pour les souverains, est une propriété 
c commune et nécessaire à leurs sujets. Il faut lui 
c dire que, loin d'avoir à se plaindre du despo- 
c tisme, les insurgents profitèrent au contraire 
« de l'absence des despotes pour énerver l'auto- 

< rite légitime des rois. Il faut lui dire enfin et 
€ lui redire que le blé envoyé par le Pape aux 
i Avignonnais pour les empêcher de mourir de 
« faim, fut vendu au profit d'une faction qui en 

< employa le produit à fomenter une insurrection 
c contre le Pape, et que l'argent du souverain 
« forma le premier trésor des rebelles. > 

En parlant de l'inestimable prix de la ville d'A- 
vignon pour le siège apostolique, de cette posses- 
sion enclavée dans l'intérieur de la France, et par 
conséquent garantie au Pape contre toute inva- 
sion étrangère, l'abbé Maury disait ces mots dont 
on pourrait être particulièrement frappé dans ces 
temps où Rome garde si mal ses pontifes : (c Cette 
c cité est l'asile assuré et inviolable des vicaires 



.. ^ 



166 

c de Jésus-Christ. Comment pourraient-ils jamais 
€ oublier que leurs prédécesseurs n'ont trouvé 
« dans le quatorzième siècle que cet honorable 
€ refuge, et que la souveraineté d'Avignon est 
€ peut-être encore aujourd'hui pour eux le garant 
€ le plus assuré de la souveraineté de Rome? > 

"L'assemblée, qui deux fois avait écarté la motion 
ou ajourné sa décision sur Avignon, voulut ajour- 
ner encore. Trois défaites ne découragèrent point 
ce que Maury appelle la coalition de l'intrigue et 
les infatigables poursuites de l'esprit de parti; eil 
mai 1791, on espéra la majorité des voix qu'on 
n'avait jamais pu obtenir, et la question reparut, 
portée au bout des piques d'une députation des 
clubs d'Avignon : ces mandataires et les bandes 
nombreuses recrutées dans Paris, demandaient à 
grands cris et sous peine de mort que l'Assemblée 
décrétât la réunion d'Avignon à la France. « L'ar-^ 
€ gument est en forme, » disait Maury qui monta 
à la tribune le 24 mai 1 791 , et qui était accoutumé 
à entendre sans émotion de pareils syllogismes, 
€ et j'avoue que la liberté de nos opinions ne sau- 
€ rait être mieux constatée. > Le 4 mai 1791 , cent 
voix de majorité, à l'appel nominal, s'étaient pro- 
noncées pour les droits du Saint-Siège; le soir, 
tandis que des bandes poursuivaient jusque dans 
leurs demeures Maury et ses amis, la minorité, 
réunie au club des jacobins, combinait une petite 



467 

campagne pour le lendemain a la lecture du procès- 
verbal, et, le 5 mai, réussissait à faire réformer le 
décret de la veille en l'absence d'un nombre con- 
sidérable de membres de l'assemblée. 

Maury, dans la séance du 24 mai, répondant à un 
rapport de Menou, qui déjà avait été rapporteur de 
la même question le 30 avril 1791, commence j^ar 
dévoiler toutes les circonstances de l'escamotage 
du 5 mai; puis il prend corps à corps Menou, so^ 
phistique militaire qui ne sait faire des conquêtes 
qu'avec des décrets^ relève sa doctrine sur le droit 
du peuple de se débarrasser d'un souverain chaque 
fois que la fantaisie lui en prend, bafoue son sys- 
tème tendant à ménager les forts et à frapper les 
faibles, système trop semblable aux théories de 
Mandrin, caractérise le vœu de la ville d'Avignon 
réduite au tiers de sa population ordinaire, avec 
une municipalité entourée de potence, présidée 
par des bourreaux, et trace une peinture de l'ar- 
mée avignonnaise marchant sous les ordres de 
Jourdan coupe^tête, régicide en espérance, que /'é- 
éhafaud redemande à Paris. Cette municipalité 
avait porté en dépense, dans un état imprimé, une 
somme de soixante-six mille quatre cent quatre- 
vingt-quatre livres pour ce qu'elle appelait Y affaire 
du 10 juin (1790), c'est-à-dire pour le supplice de 
quatre citoyens honorables qu'elle fit pendre à la 
porte de l'hôtel de ville, moyennant une somme 



168 

de dix-sept mille li^Tes par tête! Ce Jourdan fai- 
sait circuler une formule de proscription et de 
mort ainsi conçue : Ceux qui voudront que les ct- 
après nommés soient pendus n'auront qu'à signer. 
Maury triompha de nouveau, et, le 24 mai 1791, 
à la suite d'un appel nominal, l'Assemblée natio- 
nale décida que la ville d'Avignon ne serait pas 
réunie à la France. Le 14 septembre suivant, elle 
devait décréter la réunion. On sait qu'une des con^ 
ditions imposées au Pape dans le traité de To- 
lentino, signé le 19Jévrier 1797, fut la renoncia- 
tion à la souveraineté d'Avignon et du comtat Ye- 
oaissin. Le traité de Vienne, qui restitua les léga- 
tions au Saint-Siège, laissa définitivement le comtat 
à la couronne de France. Pendant que Louis XV 
occupait Avignon comme gage, il avait offert au 
Pape quatre à cinq millions qu'il croyait être le 
prix juste de ce petit pays \ Mais les révolutions 
n*y mettent pas tant de façons. 

Maury, à l'Assemblée constituante , étonna par 
son courage, mais dans cette grande affaire d'A- 
vignon, où il se trouvait en face de la révolution 
vivante, hideuse et couverte de sang, il dénonça 
les crimes et brava la mort, non pas une fois, mais 
souvent avec une vaillance superbe, une verve au- 
dacieuse qui grandissait sous les poignards, une 

^ Lettre du duc de Choiseul à M. de Bernis^ du 12 novembre 
1770. 



169 

magnifique fureur d'attaque dont la vie civile d'au- 
cun homme ne montra jamais peut-être un exem- 
ple aussi soutenu. Ses discours sur la souveraineté 
d'Avignon, sans compter leur haute valeur ora- 
toire, ont une valeur historique ; ce sont des mo- 
numents sans lesquels il est impossible de bien 
connaître cette page moderne qu'on appelle la 
réunion d'Avignon à la France. 



CHAPITRE X. 



La eoosthution ciTile du clergé; incompétence de rÂs8emb144« 
— Analyse et appréciation du discours de Maury sur la consti? 
ttttion ciTÎIe du clergé. — La théologie de Mirabeau et la fausié 
érudition de Camus. — Le serment demandé au clergé. — » 
Belle déclaration ecclésiastique en face de la persécution. — 
Le clergé refuse le serment. — Le cardinal de Bemîs. 



Lorsque, après ai^oir mis la main sur tous lei 
droits, l'Assemblée entreprit sur les droits spiri* 
tuels de TËglise, les défenseurs de la religion re* 
fusèrent de prendre part à une délibération qui 
outrepassait les pouvoirs des législateurs politif* 
i^ues; ils proclamèrent l'incompétence de l'Assem-* 
blée en matière de juridiction ecclésiastique, de-- 
mandèrent un concile national pour accomplir ca- 
noniquement les réformes nécessaires, invoqué* 
renl en dernier lieu le recours au Pape et puis se 
renfermèrent dans un silence absolu. Le 27 no- 
vembre 1790, Maury, prenant la parole, annonça 
qu'après s*être interdit jusqu'à la discussion de là 
constitution civile du clergé, les membres ecclé- 
siastiques de l'Assemblée ne pouvaient pas, sans 



172 

Tintervention de TÉglise, concourir à son exécu- 
tion. Il demanda qu'on attendit patiemment la 
réponse du Souverain-Pontife, qui, dans une si 
grave matière , devait garder sa prudence accou- 
tumée : c On ne va pas si vite quand on ne doit 
c jamais revenir sur ses pas. > L'affaire était sou- 
mise à vingt cardinaux, à des canonistes et à des 
théologiens consultants. Maury invitait l'Assem- 
blée nationale à de sages tempéraments. « Âh ! 
c Messieurs, qu'un homme dont le pouvoir est 
« toujours précaire et passager, doute de sa force, 
<x et qu'il se hâte de mettre sa volonté à la place 
« de sa raison, je le conçois; mais qu'une nation 
à dont la puissance est permanente et éternelle, 
a craigne d'associer le temps, ce grand conseiller 
« des hommes, à l'exécution de ses desseins pour 
a les accomplir sans secousse et sans obstacle^ 
ic c'est une pusillanime précipitation, une hon- 
a teuse méfiance, indigne des représentants d'un 
« grand peuple qui doivent toujours ménager l'o- 
« pinion, même en opérant le bien, parce que 
« pour des législateurs la patience est le courage, 
a et la sagesse le génie. > 

Les auteurs de la constitution civile du clergé 
jugeaient purement arbitraire le refus d'adhésion 
des ecclésiastiques de l'Assemblée ; ils n'y voyaient 
qu'une aveugle jalousie de puissance, et accusaient 
cette résistance de compromettre, sans aucun vé- 



173 

ritable intérêt, la tranquillité du royaume. L'abbé 
Maury démontra que cette résistance était fondée 
sur le devoir, qu'il était de l'intérêt do la reli- 
gion, de l'intérêt des peuples eux-mêmes que les 
ecclésiastiques n'obtempérassent point, sans le 
concours de la puissance spirituelle, aux nouveaux 
décrets relatifs au clergé. L'Ëglise a nécessaire- 
ment une discipline; il appartient à elle seule d'en 
poser les règles; elle a joui de ce droit essentiel 
sous les empereurs païens, oc Ce serait une hérésie 
c en théologie et une absurdité en droit public, 
c que de méconnaître en ce genre son autorité 
« législative, puisque, sans cette prérogative in- 
« contestable, il lui serait impossible de gouver- 
« ner la société des fidèles. » Maury fait observer 
la différence entre les principes généraux et inva- 
riables de la discipline et des points particuliers 
de discipline qui peuvent changer selon les temps, 
les lieux et les personnes. La désignation des villes 
épiscopales, des cités métropolitaines ou patriar- 
cales fut toujours l'œuvre des canons. L'orateur 
rappelle que l'Eglise seule a érigé toutes les chaires 
épiscopales de l'univers et déterminé les juridic- 
tions, et qu'il n'y a d'autorité spirituelle que celle 
qui va prendre sa source au centre de l'unité ca- 
tholique. Supprimer des évêchés, en ériger de nou« 
veaux, étendre les limites des diocèses sans l'in- 
tervention du chef suprême de l'Eglise, ce n'est 



174 

fMis seulement porter la main à l'encensoir, c'est 
rarracher avec violence des mains des pasteurs lé- 
gitimes , et se précipiter dans le schisme; il n'y a 
plus ni fixité ni famille spirituelle pour l'ordre pas- 
toral : on pourra expulser et proscrire comme on 
voudra, 

« Ne vous êtes-vous donc proposés, disait Maury 
« à ses adversaires, que de déplacer le despotisme 
« en France, et de vous l'approprier au lieu de 
« l'auéantirî... Quoi! vous avez décrété qu'un 
c sous-lieutenant d'infanterie ne pourrait pas être 
« destitué de son emploi sans le jugement préa- 
« Jable d'un conseil de guerre, et vous prétendez 
< refuser la même inamovibilité et les mêmes ga- 
€ rantîes judiciaires à nos pasteurs? Par où ont-ils 
€ donc mérité cette exhérédation de la loi?... » 

<x Vous n'exigerez pas sans doute sérieusement, 
c disait l'orateur, que nous nous arrêtions à la 
c misérable difficulté dont on a osé se prévaloir à 
c cette tribune pour écarter l'invincible ascendant 
« de ce principe de droit public, quand on a dit 
c que le corps constituant était afi'ranchi de toutes 
c les règles. Si les règles n'existent plus, lorsque 
€ cette prétendue autorité, que vous vous arrogez 
c sans titre et sans mission, se déploie dans un 
c Etat, comment avez-vous pu être constitués 
« vous-mêmes? Si vous nous ramenez à l'origine 
« de la société, si vous supposez que nous sortons 



175 

€ des forêts de la Germanie, oîi est donc l'acte de 
« cette convention qui vous a constitués corps 
« constituant? Non, ce n'est pas de la nation fran- 
c çaise, c'est de vous seuls que vous tenez cette 
c prétendue et extravagante mission. Ne voyez- 
« vous pas qu'à force d'étendre votre autorité vous 
« la sapez par ses fondements? Nous vous décla- 
« rons que nous ne reconnaissons pas, que nous 
c ne reconnaîtrons jamais cette autorité consti* 
« tuante dans la réunion des députés du bailliage 
« que le roi seul a convoqués, sans prétendre ab^ 
« diquer sa couronne pour la recevoir de vos 
« mains. Nous vous répétons que si vous étiez un 
« corps constituant, vous auriez le droit de définir, 
« de diviser et de déléguer tous les pouvoirs, mais 
« que vous ne pourriez en retenir aucun, parce 
<x que la réunion des pouvoirs est Tessence du 
« despotisme et que le despotisme n'a jamais pu 
<x être institué légalement. Vous ne serez plus dan- 
« gereux. Messieurs, le jour où vous déclarerez à 
« la nation que cette autorité despotique vous est 
« dévolue. 11 nous sufGra que vous manifestiez 
« franchement vos prétentions pour établir invin»- 
a ciblement la nullité radicale de tous ces décrets. 

< Pardonnez, Messieurs, si ma raison ne fléchit 
c pas ici devant la logique des murmures. Je n'en- 
c tends pas la langue que vous me parlez en tu* 

< multe, lorsque vous n'articulez aucun mot. 



176 

€ C'est ainsi qu'on arrête un opinant, je le sais 
€ bien, ce n'est pas ainsi qu'on le réfute.... 

«... S'il est vrai que yous puissiez supprimer 
« de plein droit les cures et les éYêchés du royaume 
« et qu'une loi générale opère ces extinctions par- 
€ ticulières, vous agissez à la fois en législateurs, 
€ en pontifes, en juges, et il ne manque plus à votre 
« magistrature universelle que le manifeste des 
« huissiers. Ah ! si Ton disait, à cinq cents lieues de 
€ Paris, qu'il existe dans le monde une puissance à 
m laquelle sont dévolues les fonctions de pontife, 
« de législateur et de juge, ce ne serait pas sans 
« doute dans cette capitale, ce serait dans le divan 
€ de Constantinople ou d'ispahan que Ton croi- 
re rait devoir en chercher le modèle. > 

Haury dénonce l'action usurpatrice des comités 
de l'Assemblée établis pour l'Assemblée seule, et 
qui,' envahissant toutes les prérogatives, corres- 
pondaient avec les provinces et réglaient les des- 
tinées du royaume; il dénonce le comité ecclésias- 
tique, où l'on ne trouvait pas un seul évêque, où 
l'on rencontrait à peine un petit nombre de curés 
dont on connais^it les sentiments haineux et ja- 
loux ; ce comité excitait une fermentation dange- 
reuse par ses correspondances sans mijssÎQn avec 
les bénéficiers, avec les corps ecclésiastiques, avec 
les municipalités et les départements; il leur trans- 
mettait des ordres que l'Assemblée elle-même n'a- 



177 

vait pas le droit de donner; «c'est lui, disait Maury, 
« qui, par l'organe d'un chef de bureau qu'il ap- 
« pelle fastueuseraent son président, a écrit aux 
« corps administratifs: Osez tout contre le clergé, 
« vous serez soutenus. Vous avez beau m'i n terrora- 
« pre, vous ne perdrez pas un mot de ma censure, 
a Vous demandez à répondre ? vous avez en effet 
« grand besoin d'une apologie. Attendez donc que 
c l'accusation soit entière, car je n'ai pas encore 
« tout dit, et il faut tout dire aujourd'hui pour n'y 
« plus revenir. Je veux tirer enfin de vous la justice 
'< que me promet l'opinion publique en révélant à 
c cette assemblée l'esprit dont vous êtes animés. 
€ C'est votre comité ecclésiastique. Messieurs, qui 
€ a usurpé le pouvoir exécutif, et qui s'est fait 
a modestement roi de France, en préjugeant à son 
« profit la vacance du trône, pour toute la partie 
a des décrets qui nous concernent. C'est lui qui 
ce a écrit dans toutes nos provinces des lettres aussi 
« fastueuses que barbares, dans lesquelles, man- 
a quant aux lois les plus communes de la décence, 
« il a adopté les formules les plus hautaines des 
a chancelleries allemandes. C'est lui qui s'est 
« érigé en mandataire de l'Assemblée nationale, 
« qui s'est chargé de faire exécuter vos décrets 
d sous vos ordres, qui a prévenu la réponse du 
« Saint-Siège que vous sembliez attendre avec 
« tant de modération, lui qui a provoqué les pér- 
is 



178 

« sécutions et les soulèvements populaires qui 
« \ous sont dénoncés, lui qui s'est emparé de 
« toutes les autorités, qui a aggravé la rigueur de 
« sesMécrets en enjoignant aux municipalités de 
« fermer les églises des chapitres, d'interdire aux 
« chanoines Thabit canonial, l'entrée du chœur, 
€ et les fonctions de la prière pubUque. Qu'il parle 
« donc maintenant ce comité, et qu'il nous dise 
« en vertu de quel droit il a donné de pareils or- 
« dres, qu'il nous dise quel est le décret qui l'a 
« autorisé à renouveler les horreurs des Huns, des 
< Yisigoths et des Vandales en condamnant à la 
« solitude d'un vaste désert ces sanctuaires d'où 
a les lévites sont bannis comme des criminels 
« d'Etat, et autour desquels les peuples consternés 
« viennent observer, avec une religieuse terreur, 
€ les ravages qui attestent votre puissance : comme 
« on va voir, après un orage, les débris d'une en- 
ce ceinte abandonnée qui vient d'être frappée de 
c la foudre. x> 

L'orateur attaque ce qu'il appelle la théologie 
de Mirabeau, la chicane et la fausse érudition de 
Camus. Mirabeau qui, dans sou livre sur la ma^ 
narchie prussienne^ ne reconnaissait pas à la puis- 
sance politique le droit de toucher à la hiérarchie 
ecclésiastique, avait lu à la tribune une disserta- 
tion théologique où il professait des principes con- 
traires ; il y soutenait que, chaque évêque tenant 



179 

sa juridiction de son ordination, et le caractère 
divin ne souffrant aucune limite, le pouvoir épis- 
copal ne pouvait pas être circonscrit par les bornes 
d'un diocèse; il invoquait à cet égard, avec 
un parfait aplomb d'ignorance, le premier article 
delà déclaration du clergé en 1682. L'évidente 
conclusion de son raisonnement faisait de chaque 
évêque dans l'Eglise un évoque universel. Maury 
saisit ici Mirabeau qui l'avait interrompu de son 
banc aux grands applaudissements des tribunes; 
il le frappe des coups de sa logique, de son 
savoir et de son esprit, l'étreint et le cloue dans 
une silencieuse défaite. Il se tourne ensuite vers 
Camus, le principal inspirateur de la constitution 
civile, Camus, ci-devant avocat du clergé, fort at- 
taché à cette utile clientèle jusqu'au jour oîi l'E- 
ghse fut dépouillée de ses biens; Maury lui rap- 
pelle qu'il a soutenu le pour et le contre, et que, 
puisqu'il a deux avis, il ne lui en reste aucun. 
Camus avait montré avec force la nécessité de l'in- 
tervention du Pape pour procéder à la réunion des 
évêchés de Digne et de Sénez, et maintenant qu'il 
est question de la suppression de cinquante-trois 
évêchés, le même Camus juge inutile l'interven- 
tion du Souverain-Pontife. 

o II faut être bien étrangement encouragé par le 
« désir de nuire, disait l'orateur, pour se montrer 
« versatile dans son opinion . Pour nous, Messieurs, 



qui, aa lieu de nous £ûre des principes au be- 
ioin, dans chaque cause, sommes poséTéram- 
ment fidèles à la doctrine de nos pères, nous 
TOUS aTons déclaré, dès que ces projets nous ont 
été connus, que les suppressions et les unions 
de diocèses ne poufaient pas s*opérer sans Faii- 
torisation formelle du Vicaire de Jésus-Christ... 
Quand nous professons celle doctrine, nous 
n'innovons rien, nous nous conformons aux 
principes qui nous ont été transmis par l'anti- 
quité, aux principes que nos adversaires eux- 
mêmes ont constamment réclamés jusqu'à nos 
jours; aux principes qui ont toujours été et qui 
sont encore en vigueur dans la discipline de 
l'Église universelle; aux principes qui ont servi 
de base au contrat entre TEglise et l'Etat; et 
vous aurez beau. Messieurs, vous déclarer corps 
constituant, vous aurez beau vous arroger tous 
les pouvoirs, il en est un qui ne dépend ni de 
vos commettants, ni de vos systèmes, ni de vos 
invasions, c'est le pouvoir divin de l'Église. 
Voilà la borne où votre puissance doit s'arrêter!. 
Le tumulte de cette assemblée pourra bien 
a étouffer ma voix, mais elle n'étouffera point la 
a vérité. La vérité, ainsi repoussée et méconnue, 
c reste toute vivante dans le fond de mon cœur, 
c et la nation m'entend quand je me tais 1 > 
Après avoir justifié contre Camus la discipline 



181 

de l'Église par les monuments de l'antiquité ec- 
clésiastique et par le bon sens lui-même, Maury 
venge M. de La Laurencie, é\êque de Nantes, et 
M. de Juigné, des injures d'un obscur rapporteur. 
Chacun sait comment M. de Juigné, archevêque 
de Paris, fut payé de son dévouement aux pauvres 
dans l'hiverj de 1788 à 1789: sa vaisselle vendue, 
son patrimoine engagé, un emprunt de trois cent 
mille francs généreusement garanti par son frère 
aîné le marquis de Juigné, attestaient l'étendue 
des libéralités du pieux archevêque. De tels sou- 
venirs n'avaient pas trouvé grâce devant la mul- 
titude au mois de juin 1789, et, plus tard, n'arrê- 
tèrent pas de téméraires reproches contre le prélat 
forcé de chercher un refuge à Chambéry. « Quoi ! 
« disait Maury, M. l'archevêque de Paris, ce pré- 
« lat si régulier, si doux, si exact à fous ses devoirs, 
<x et dont les ennemis du bien public n'ont que 
« trop bien calculé le caractère pacifique et la 
«r trop facile résignation ; ce bienfaiteur du peuple, 
« que ses pieuses largesses ont encore plus appau- 
<c vri que vos décrets ; ce représentant de la nation, 
<c qui, dès le mois de juin 1789, a été lapidé im- 
« punément en plein jour, au milieu de Versailles, 
« à l'issue de l'une de ces séances, entre l'Assem- 
« blée nationale et le trône, sans qu'il se soit per- 
« mis de rendre aucune plainte contre ses bour- 
« reaux, sans qu'aucun procès-verbal ait constaté 



182 

c un attentat si mémorable, sans qu'il vous ait dé- 

c nonce cette proscription effrayante qui a donné 

« à l'Europe entière de si terribles doutes sur la 

c liberté de vos opinions; ce prélat qui, durant 

« trois mois entiers, a pris part à vos délibérations 

« après une pareille catastrophe, et qui ne trou* 

c Tant plus de protection suffisante dans les tri- 

« bunaux, s'est \u obligé, malgré son inviolabilité, 

m de demander à cette assemblée un congé qu'il 

« a obtenu, et d'aller chercher sa sûreté dans une 

c terre étrangère, c'est ce même homme que vous 

« osez accuser de s'être éloigné de son diocèse ! 

c c'est cette retraite, c'est cet exil involontaire 

€ qui lui a (ait verser tant de pleurs que vous lui 

c reprochez I et sans respect pour ses vertus, pour 

c ses malheurs, pour son silence du moins qui 

€ devrait vous être si précieux, vous le traduisez 

« devant vous comme le prévaricateur des lois de 

« la résidence ! » 

L'abbé Maury jugeait ainsi le nouveau serment 
demandé au clergé pour la Constitution civile : 

a Remarquez^ Messieurs, que les serments sem- 

a blent se multipUer parmi nous à mesure que 

a l'esprit de la religion s'éteint dans le royaume; 

a comme on ne parle jamais tant de fanatisme que 

a lorsqu'il n'y a plus de foi, et de despotisme que 

€ lorsqu'il n'y a plus d'autorité. Il semble, en 

ir effet, que l'on veuille faire dans la nation une 



183 

€ cérémonie purement verbale de cet acte reli- 
« gieux, qui est le plus ferme lien des sociétés hu- 
€ maines. Une inquiétude vague exige tyrannique- 
«( ment que la liberté s'établisse dans le royaume 
«( par les mêmes précautions que Ton prendrait 
« pour y naturaliser le despotisme. Quoi! cette 
« constitution qui devait assurer le bonheur des 
c Français^ cette constitution qui, en remplissant 
c tous les vœux des peuples, ne semblait appeler 
€ dans ce sanctuaire que des bénédictions et des 
c actions de grâces, a-t-elle donc besoin que cha- 
« cun de vos décrets aille chercher dans le ciel un 
« garant qu'il ne saurait trouver dans la recon- 
« naissance de la nation ? Pourquoi n'osez-vous 
« donc plus vous fier à l'opinion de vos concî- 
« toyens ? Pourquoi tant de serments pour nous 
c lier à nos intérêts ? Craignez-vous que nous ne 
«c puissions pas être heureux par vos nouvelles 
a lois, sans avoir fait à Dieu la promesse la plus 
t solennelle? Louis XI exigeait sans cesse des 
€ serments de ses sujets. Henri IV ne leur en dc- 
€ mandait point; il ne tourmentait pas la con- 
c science de son peuple-, il était juste et bon, il 
« se confiait à la sienne. Àh ! laissez, laissez aux 
« tyrans ces ombrageuses inquiétudes du remords 
« qui voudrait, à force de serments, s'associer la 
a religion même pour complice 1 » 
La constitution civile du clergé fut une coupable 




- IM 

erreur; laforoiedeHanry. qunefiitj 

bdle que dans cette cause, en a été le , 

k génie do bien Tenait en aide à son propre génie. 

Ecootonsla fin de ce céldire dtscnnrsde Maary; 

c'est l'Eglise de France eUe-méme qpiî ee joor-là 

pariait par sa booche : 

« Le régne de la justice n'est pas encore arrné; 
« mais le moment de la Térité est Tenu, et toos 
€ allez Tentendre. Noos dirons donc qoe. krsqœ 
« TOOS Tintes inviter le clergé, on ncm iTan Diem 
m de paix, à prendre place dans cette Assemblée 
« parmi les représentants de la nation, il ne de* 
€ Tait pas s'attendre à s'y Toir liTré do hant de 
€ cette tribune au mépris et à la rage des peuples. 
m Nous dirons qu'il y a autant de làchete qned'in- 
« justice à attaquer des hommes qui ne peuTent 
« opposer aux outrages que la patience, et à la fo- 
m reur que la résignation. Nous dirons à nos dé- 
c tracteurs que si le tombeau, dans lequel ils 
« croient nous avoir ensevelis, ne leur parait pas 
« encore assez profond pour leur répondre de 
« notre anéantissement, ce seront leurs persécu- 
« tiens qui nous en feront sortir avec gloire pour 
« reconquérir Testime et Tinlérèt de la nation, et 
c que la pitié publique nous vengera bientôt du 
< mal que nous a fait l'envie. Vous demandez 
€ qu'on me rappelle à Tordre? Eh ! à quel ordre 
c me rappelerez-vous ? Je ne m'écarte ni de la 



185 

< question, ni de la justice, ni de la décence, ni 
€ de la mérité. Les orateurs qui m'ont précédé 
€ dans cette tribune n'ont pas été rappelés à Tor- 
€ dre quand ils ont insulté sans pudeur et sans 
« ménagements nos supérieurs dans la hiérar- 
« chie ; je ne dois donc pas être rappelé à l'ordre 
€ quand je viens décerner au corps épiscopal une 
a juste et solennelle réparation. Tous les vertueux 
€ ecclésiastiques du royaume s'empresseront de 
« ratifier cet hommage public de respect, d*atta- 
it chement et de confiance que nous devons à nos 
a évêques. Nous avons vécu sous leur gouverne- 
« ment paternel, que l'on ose nous dénoncer 
« comme un gouvernement despotique. Pour nous, 
« nous déclarons que nous avons toujours chéri 
a leur autorité douce et bienfaisante, qu'il est bien 
« plus facile de calomnier que d'imiter. Nous dés- 
« avouons hautement les éloges insultants que 
« l'on a prodigués au second ordre du clergé, en 
« déprimant le premier. Le piège est trop grossier 
tf pour nous tromper. Nous ne nous séparerons 
«c jamais de nos chefs et de nos guides; nous nous 
« ferons gloire de partager tous leurs malheurs... 
« L'Europe et la postérité confirmeront ce témoi- 
« gnage incontestable que je leur rendis en votre 
« présence... Vous verrez par l'exécution même 
« du fatal décret que vous êtes prêts à prononcer, 
€ si vous ne devez pas regarder comme des enne- 



186 

€ mis de la patrie les fanatiques persécuteurs qui 
€ oppriment et tourmentent sans intérêt de fai- 
« blés pasteurs accoutumés à prier pour ceux qui 
« les insultent, et dont la patience a dû vous ap- 
€ prendre, dans la séance d'hier au soir, ce qu'ils 
« savent souffrir en silence, quand ils défendent 
c les intérêts de la religion. Nous imiterons avec 
€ enthousiasme le bel exemple de fermeté sacer- 
• dotale que vient de donner à toute la France le 
« brave et bon clergé de Quimper... Nous retrou- 
« verons cette énergie de courage qui ne compte 
« plus pour rien le sacrifice de la fortune et de 
« la vie quand il faut s'immoler au devoir. Pre- 
« nez garde. Messieurs, il est dangereux de faire 
c des martyrs ; il est dangereux de pousser à bout 
« des hommes qui ont une conscience, des hom- 
c mes qui sont disposés à rendre à César ce qui 
it appartient à César, mais qui veulent aussi ren- 
€ dre à Dieu ce qu'ils doivent à Dieu ; et qui, en 
€ préférant la mort au parjure, vous prouveront, 
« par l'effusion de leur saiig, que s'ils n'ont pas 
« été assez heureux pour se concilier votre bien- 
€ veillance, ils savent du moins mériter et forcer 
« votre estime. » 

Le monde n'a pas ignoré comment le clergé de 
France s'honora par l'héroïsme de sa résistance à 
des décrets contraires aux lois de l'Église. Il est 
beau de pouvoir répéter que sur cent trente évêques 



187 

français, il ne s'en rencontra que quatre qui se 
soumirent à la constitution civile : l'un de ceux-ci 
est mort à Charenton. Un homme du grand air et 
de beaucoup d'esprit qui, pendant plusieurs an- 
nées, fit à Rome les honneurs de la France à toute 
l'Europe, qui composa le poëme de la Religion 
vengée pour faire oublier la légèreté peu ecclésias- 
tique des poésies de sa jeunesse, et qui perdit plus 
de quatre cent mille livres de rente aux décrets de 
la Constituante et au refus du serment, le cardi- 
nal de Bernis écrivait de Rome, à la date du 
17 novembre 1790 : « Je me souviendrai que, 
« dans un âge avancé, on ne doit s'occuper qu'à 
<r rendre au Juge suprême un compte satisfaisant 
< de l'accomplissement de ses devoirs. » 



CHAPITRE XI. 



llaury est prêt pour toutes les questions. — Son discours sur la 
régence; défi accepté sur l'heure. — Le lendemain Maury dé- 
fend et sauve l'hâtèl des Invalides; analyse et appréciation de 
ce discours. — Visite de Maury à Mirabeau mourant. 



En lisant les discours deMaury à la Constituante, 
ce grand théâtre de sa gloire, on sent Thomme qui 
travaille toujours, qui veille sur tous les points, 
qui est prêt pour toutes les questions ; il parle 
avec la même abondance de fails et d'idées, avec 
la même force substantielle, avec la même pléni- 
tude lumineuse, soit qu'il touche aux études de 
son état ou à la politique générale, soit qu'il 
aborde les matières de finances, d'administration, 
d'économie, d'ordre judiciaire. Mais, en dehors 
des hautes et graves questions de religion, il sem- 
ble se plaire à dominer quand il s'agit d'évoquer le 
passé à l'appui de ce qu'il avance. Les exemples 
des âges écoulés, les citations heureuses font tou- 
jours de l'effet sur une assemblée, parce qu'une 



190 

assemblée, dans la disposilion générale de ceux qui 
la composent, ne se donne pas le temps et n'a pas 
la volonté de s^appliquer aux profondeurs histori- 
ques d'une question. Le discours de Maury sur la 
régence, le 22 mars 1 791 , frappa surtout Tattentioe 
par les témoignages de l'histoire. Le projet, pré- 
senté au nom du Comité de constitution, excluait 
les mères des rois, proposait de conférer la ré- 
gence au premier prince du sang qui serait ma- 
jeur, et déférait le choix du régent aux assemblées 
primaires de la nation, dans le cas où aucun pa- 
rent du roi n'aurait atteint l'âge de majorité. 
Maury combattit les deux mesures, et fit voir tout 
ce qu'il y avait de superficiel et d'imprévoyant, 
d'incomplet et de faux dans l'œuvre du Comité. 
En traitant cette grande question de droit public, 
il s'éleva bien au-dessus des auteurs du projet. Ce 
fut au milieu des marques d'une extrême surprise 
qu'il cita vingt-quatre exemples de régences de 
femmes dans notre pays. < C'est précisément 
€ parce qu'une loi fondamentale de l'État, disait 
€ Maury, exclut à jamais du trône les mères de 
c nos rois, et qu'elles ont moins de droit pour y 
€ monter que le dernier des Français, que la na- 
€ tion, rassurée par cette exhérédation même, les 
€ a toujours. vues sans inquiétude, chargées d'ad- 
< ministrer l'autorité royale, pendant la minorité 
c de leurs enfants. Notre amour naturel pour nos 



< 



191 

< rois nous invitait à mettre leur enfance sous ia 
c garde du sentiment le plus profond du cœur hu- 
c main.» L'orateur ne supportait pas Tidée qu'on 
enlevât à une mère la tutelle de son fils, c Nous 

< croirions l'égaler, la surpasser en tendresse^ en 
€ vigilance; nous oserions entrer en concurrence 
« avec son cœur, et soustraire à l'œil maternel le 
« berceau de son enfant I Eh ! Messieurs, ne voyez- 
c vous pas que si vous accoutumiez votre roi à ne 

pas connaître la première des vertus domesti- 
c ques, la piété filiale, il n'aurait jamais aucune 

< vertu publique?... Ah! il lui reste une mère, et 

< vous voudriez en faire un orphelin I . . . Vous avez 
c eu tous une mère, et vous ne décréterez jamais 
€ une loi qui outragerait la nature. > 

Le discours de Maury sur la régence fut une 
grande et mémorable improvisation ; après la lec- 
ture du rapport de Thou;ret, Mirabeau malade avait 
demandé l'ajournement de la discussion; Cazalès 
l'avait appuyé, rappelant avec une courtoisie qui 
honorait Mirabeau, que le parlement d'Angleterre 
décida l'ajournement d'une importante question 
pour attendre le rétablissement de la santé de Fox ^ 
Maury s'était joint à eux; il déclarait, en passant, 
son intention d'attaquer le projet de tout point; 
plusieurs voix du côté gauche le pressèrent aussitôt 
de prendre la parole, lui lancèrent les provocations 
et les défis ; Maury n'était jamais plus fort que sous 



192 

le coup de ces défis passionnés; avec la permission 
de l'Assemblée, il alla chez lui prendre ses notes, 
revint dans moins d'un quart d'heure, et, montant 
à la tribune au milieu d'une vive et curieuse at- 
tente, prononça le discours très- applaudi dont 
nous n'avons pu donner qu'une bien faible idée. 

Le lendemain du jour où il avait attaqué le pro- 
jet du comité de constitution sur la régence, Maury 
reparaissait à la tribune ; le comité militaire me- 
naçait l'hôtel des Invalides, monument d'un grand 
roi et d'un grand siècle ; il voulait supprimer cette 
institution qui naquit d'une noble pensée, d'un 
généreux respect pour de vivants débris. Maury ne 
perdait jamais l'occasion de défendre Louis XIY; 
il y avait ici à défendre plus que le prince et le 
patriotisme de ses longues pensées : c'était la gloire 
même de notre pays qu'on allait atteindre. Elle 
inspira Maury, et la journée du 23 mars 1791 est 
une de ses plus belles journées. L'orateur démon- 
tra les avantages et l'indispensable nécessité d'un 
établissement pareil dans une grande monarchie, 
fît l'histoire de l'hôtel des Invalides et reconnut 
la majesté de la France dans la majesté du monu- 
ment. Mais laissons Maury répondre aux détrac- 
teurs de Louis XIV ; 

€ Oh ! s'il existait des hommes assez malheu- 
< reux pour être centristes du bien même qu'un 
c grand roi fit à la France, si leur lâche jalousie 



193 

se flattait de faire oublier à la nation française 
l'àme de Louis XIY en renversant tous les mo- 
numents de son règne, comme on \it, dans le 
dernier siècle, les ennemis de Le Sueur se flat- 
ter d'étouffer le génie de ce peintre à jamais 
célèbre, en essayant d'effacer ses immortels tra- 
vauxy ne \ous flattez pas, leur dirons-nous, non, 
ne vous flattez pas dans votre superbe délire de 
retrancher ce nom glorieux de nos annales. 
Plus vous ferez d'efforts pour le dévouer à l'oubli, 
plus vous lui susciterez des panégyristes et des 
vengeurs. Sa gloire n'a plus besoin de tous ces 
monuments que vos mains sacrilèges veulent 
renverser. Vous ne pouvez plus rien lui ôter; 
car il est retranché dans sa tombe contre vos 
attentats. Vous n'ôteriez donc qu'à sa nation ce 
qu'il a fait pour elle, et ce qu'elle n'oubliera ja- 
mais. Mais, que dis-je? ce beau nom et sa vaste 
influence tiennent à tout ce qui est grand dans 
cet empire. L'innombrable multitude des éta- 
blissements de Louis XIY échappera toujours 
au vain projet que vous avez formé de conquérir 
sa renommée et d'envahir sa gloire. La disci- 
pline militaire, la création des corps de l'artil- 
leriOt de la marine et du génie ; la construction 
de tant de forteresses qui forment un rempart 
autour de la France pour la ceindre comme une 
seule cité *, les six provinces qu'il a réunies à son 

13 



194 

< empire, les routes qu^il a ouvertes dans ses 
€ Etats, et cent autres monuments indestructibles 

< qu'il n'est plus au pouvoir ni des hommes ni du 

< temps de séparer de son nom, tous condamne- 
c ront à le laisser jouir en paix de ce titre de grand 

< qui raccompagnera jusqu'à la postérité la plus 
€ reculée. Eh! que gagneriez-vous? Eh! que per- 
c drait-il si vous chassiez vos anciens guerriers 
c de cet asile auguste oii Ton croit voir errer par- 
« tout son ombre ? Malheureux ! quand vous au- 
c riez détruit Thôtel des Invalides, iriez-vous 
c combler le canal du Languedoc et ensuite les 
c ports de Toulon, de Brest et de Rochefort ! > 

Maury cite le témoignage de Montesquieu, con- 
temporain de ces détracteurs qui croyaient prou- 
ver que Louis XIV n'avait pas été grand en démon- 
trant qu'il n'avait pas été parfait : c Je fus hier 
€ aux Invalides, disait l'illustre publiciste dans sa 

< 84* lettre Persane; j'aimerais autant avoir fait 
€ cet établissement, si j'étais prince, que d'avoir 
€ gagné trois batailles. On y trouve partout la 
« main d'un grand monarque. Je crois que c'est 
€ le lieu le plus respectable de la terre. » Voilà, 
s'écriait l'orateur, voilà comment les grands hom- 
mes se sentent et se jugent les uns les autres! 

a Mais, ajoutait Maury, le témoignage d'un 
« Français, quel qu'il soit, doit disparaître ici au- 
« près du jugement qu'a porté l'Europe entière 



195 

« sur cette sublime institution. L'Europe l*a donc 
c jugée, ou plutôt elle a bien mieux fait : elle a 

< voulu Timiter : c'est le suffrage eu action, c'est 

< cette glorieuse émulation des nations les plus 
<c éclairées, qui repousse à jamais tous les ingrats 
« détracteurs, obstinés h ne voir dans l'hôtel des 
« Invalides qu'un monument du faste et de la va- 
c nité de Louis XIV. Quand les Anglais, qui certes 
c ne flattent guère les rois, se hâtèrent d'imiter et 
€ d'égaler la magnificence de l'hôtel des Invalides, 
« à Greenwich et à Chelséa ; quand le roi d'An- 
« gleterre, Guillaume d'Orange, l'éternel rival de 
« Louis XIV, fit à sa nation le sacrifice de ce beau 
ce château de Greenwick, qu'il se plaisait tant à ha- 
« biter, sur les bords de la Tamise, à deux lieues 

< de Londres, pour en former l'asile de dix mille 
« matelots, les Anglais et le roi Guillaume cher- 
€ chaient-ils donc à flatter la vanité de Louis XIV ? 

< Quand la Russie, après avoir pris place, au com- 
« mencement de ce siècle, parmi les nations po- 
« licées, a fait construire sur les bords de la Neva 
« ce même monument d'hospitalité militaire, dont 
t elle avait trouvé le modèle sur les rives de la 
c< Seine, l'impératrice de Russie cherchait-elle à 
« flatter la vanité de Louis XIV? Enfin, quand le 
€ roi de Prusse Frédéric, qui a créé une nouvelle 
a école dans l'art de la guerre; qui avait passé sa 
a vie à la tête de ses soldats, et qui connaissait si 



196 

«[ bien tout ce qui était relatif à radministration 
« militaire, a fait construire à Berlin un hôtel des 
« Invalides, sur le même plan qu'avait adopté 
i( Louis XIV, avec cette belle inscription : Lœso 
« sed invicto mi/i(i; lorsqu'il élevait dans la ville 
« de Werdel, près de sa résidence de Postdam, 
a un asile particulier pour les invalides de ses 
« gardes, ce prince si peu imitateur, si économe, 
« si habile dans Tart de conduire les hommes par 
« le ressort de l'espérance et accoutumé, disait-il, 
< à exiger d'eux l'impossible, pour en obtenir tout 
« ce qui était vraiment possible : ce héros, ce 
« grand roi, ce grand homme, qui s'est ouvert de 
« nouvelles routes dans toutes les carrières de 
« la gloire, chercha-t-il à flatter la vanité de 
«Louis XIV? Eh! Messieurs, en sera-t-il donc 
« de nos monuments comme de nos modes, et 
€ suffira-t-il que l'Europe entière les imite, pour 
c que notre inconstance se hâte de les abandon- 
« ner?» 

L'orateur discute le plan du [comité militaire 
avec un esprit pratique, une sûreté d'aperçus et 
un lumineux bon sens; le comité concluait à 
transformer l'hôtel des Invalides en hôpital com-. 
mun pour tous les malades pauvres de Paris ; 
Maury prouve que ce projet n'est ni dans l'intérêt 
des malades, ni dans l'intérêt de la ville de Paris, 
ni dans l'intérêt de la nation *, il en signale les 



1«7 

vues étroites et bornées, et parle de Yimpatiente 
vanité de détruire, qui ne se donne pas te temps de 
réfléchir quand elle s'avise de créer; il dit encore 
avec une fine intention qui porte coup, que ces 
projets qu'il combat nont pas même toujours, 
comme les systèmes du bon abbé de Saint^Pierre, 
Vinsuffisant mérite d'être au moins les rêves d'un 
homme de bien. Dans sa dernière partie, consacrée 
à la réforme des abus aux Invalides, Maury parle 
le langage de l'administration, langage ferme, sub- 
stantiel et précis, et sous sa main les détails per- 
dent leur aridité. Ce discours sur l'hôtel des Inva- 
lides, un des plus remarquables par le savoir, l'é- 
loquence, l'esprit et l'habileté modérée, surprend 
aussi par l'abondante diversité des faits qui s'y trou- 
vent exposés; il atteste les recherches sérieuses et 
les soins complets dont s'était armé l'abbé Maury 
pour sauver une institution magnifique. L'orateur 
finissait ainsi : 

< Le plus profond et le plus immoral publiciste 
€ des temps modernes, Machiavel, a observé qu'il 
c fallait revenir de temps en temps aux premiers 
c éléments de toutes les institutions humaines, et 
c revoir de distance en distance les établissements 
c publics, les associations et les lois. Soumettons 
€ donc cet asile national à un examen sévère, et 
€ donnons-lui, après plus d'un siècle d'expérience, 
< toute la perfection que Louis XIV voulait y éta- 



198 

t blir : plus nous examinerons les bases de cet 
€ établissement, plus nous nous convaincrons de 
t la nécessité de le conserver. Des soldats accou- 
« tumés à la discipline militaire ont besoin de ce 
c frein qui devient en quelque sorte, par l'habi- 
c tude, toute leur morale sociale. Il faut donc les 
« centenir par ce lien d'autorité dont ils ont con- 

< tracté le besoin, et les soumettre dans leur vieil- 

< lesse à une discipline douce, mais observée avec 
€ la plus invariable exactitude. 11 est d'autant plus 
€ important de ne pas confier leur subsistance à 
c leur aveugle prodigalité qu'il ne leur resterait 
€ plus aucune ressource s'ils dépensaient à l'a- 
c vance le traitement qui leur serait assigné. Ne 
€ nous dissimulons pas que la source des grandes 
€ aumônes est tarie dans le royaume par la sup- 
€ pression des monastères,... 

« Déjà deux fois l'opinion seule des bons ci- 
c toyens a protégé cet établissement contre les 
« systèmes ministériels qui en sollicitaient la sup- 

< pression. Nous avons vu ce noble asile, dont la 
c splendeur intéresse essentiellement la gloire de 
« la nation française, nous l'avons vu deux fois 
« ébranlé jusque dans ses fondements ! Un cri 
€ universel s'est fait entendre pour proscrire tous 

< ces novateurs qui ne parlaient que d'économie 
€ à une nation à laquelle il faut aussi parler d'hon- 
€ «leur; et qui, en dernier résultat, après avoir fa- 



199 

€ tigué notre patriotisme par leur misérable jfer- 
€ cimonie, n'avaient pas même pour eux l'autorité 
€ des calculs.... Conservez et améliorez l'établis- 
€ sèment, et j'ose vous promettre les bénédictions 
« de cette grande famille, dont vous êtes les pro- 
€ tecteurs et les pères. Hélas ! à peine avais-je 
« annoncé dans cette assemblée le projet de m'op- 
€ poser à cette suppression sollicitée, avec une 
« ardeur très-suspecte, par le rapporteur de votre 
« comité, qu'un très-grand nombre de ces braves 
€ invalides, rassemblés et pressés sur mon pas- 
« sage, ont daigné m'en manifester leur recon- 
« naissance, avec une sensibilité si touchante qu'il 
€ ne m'est permis ni de l'oublier ni de l'expri- 
€ mer!... » 

Le décret de l'Assemblée nationale fut conforme 
aux conclusions de ce discours ; l'abbé Maury sauva 
l'hôtel des Invalides, et, plus tard, lorsque, après 
de longues années passées à l'étranger, il rentrera 
dans sa patrie, il retrouvera encore la vive grati- 
tude de ces braves dont les acclamations recon- 
naissantes avaient déjà salué en mars 1791 comme 
un triomphe de leur cause, la seule promesse de 
sa parole ! La conservation de l'hôtel des Invalides 
demeure inséparable du nom de Maury, et rien au 
monde ne doit pouvoir diminuer le souvenir des 
services qui tiennent si fortement à la grandeur 
nationale. 



T«. 




m. T^miK DE 
vuresm m mnrL 
f^B tA -"oi; ïB fia ier rrsi^ s^at stm 

hoL isc lins ànsce^ âs-m* ok sî&e âe 

fK y snry •smi §'5l iOIbx Js jk 

iMiJ, ^a otauttE Knftesx bk 'àHSt : c T«iâ 



CHAPITRE Xn. 

Matiry à la Constituante; hommage des contemporains; lettre de 
Burke sur l'abbé Maury; jugement de M. de Bonald; senti- 
ment de Marmontel sur l'abbé Maury. — Parallèle de l'abbé 
Bfaury et de Mirabeau. — Les bons mots de l'abbé Maury. — 
Les pamphlets contre l'abbé Maury. — Jugement sur la Con- 
stituante. 



La grandeur d'une cause fait la grandeur de 
l'homme intrépide qui la défend. Maury à la Con- 
stituante nous apparaît comme sur les cimes so-* 
ciales, luttant contre une immense destruction, 
s*épuisant en efforts, trop souvent inutiles, pour 
barrer le chemin à l'ouragan. Les hommages des 
contemporains de tous les pays ne manquèrent 
point à ces combats dont le Moniteur ne fut pas 
toujours le narrateur fidèle, et dont la postérité ne 
connaîtra qu'un faible écho. Parmi ces témoi- 
gnages, il en est un qui les résume tous, celui de 
Burke, bonjuge en éloquence et en courage. Dans 
une lettre de Londres le 11 février 1791 ', J^ se 

' Lettre à M. Woodfort, aide-major des gardes de Sa Majesté 
iBritannique. 



202 

félicitait d'avoir pu lire un certain nombre de dis- 
cours de Tabbé Maury qu'il ne connaissait jusque 
là que par morceaux détachés et altérés; « j'y vois 
partout, disait-il, une éloquence fière, mâle et 
hardie, haute et dominatrice, libre et rapide 
dans ses mouvements, pleine d'autorité, et 
abondante dans ses ressources. Mais en admi- 
rant, comme je le fais, un si beau talent, j'ad- 
mire plus encore sa persévérance infatigable, sa 
constance invincible, son inébranlable intrépi- 
pidité, et son indomptable courage à braver no- 
blement l'aveugle opinion et les clameurs po- 
pulaires. Ce sont là, Monsieur, de solides fon- 
dements d'une grande gloire. Dites-lui de ma 
part que lorsqu'il pourra se soustraire aux dan- 
gers dont sou inviolabilité l'environne, et qu'il 
voudra prendre quelque repos, et trouver quel- 
que délassement dans la libre communication 
d'un commerce intime, je le prie de venir jouir 
de sa renommée dans ce pays d'esclavage où il 
n'aura rien à redouter d'un comité des recher- 
ches, ni de l'excellente loi contre les crimes de 
lèse-nation. Je lui donnerai d'un cœur franc et 
sincère l'accolade chevaleresque qu'il veut bien 
recevoir de moi, car je vois en lui un preux 
chevalier, et un vaillant champion de la cause 
de l'honneur, de la vertu, de tous les sentiments 
nobles et généreux, de la cause de son roi et 



203 

c des lois, de la religion et de la liberté de son 
« pays. :» Comme Burke en des années précé- 
dentes avait reçu Mirabeau dans sa maison, il pro- 
mettait de la faire purifier avant d'en ouvrir la 
porte à son nouvel hôte, et d'y employer toutes 
les cérémonies expiatoires, connues depuis Homère 
jusqu'à nos jours. A la fin de sa lettre, il mêlait au 
nom de Maury le beau nom de Cazalès. 

JVI. de Bonald, dans son premier ouvrage * pu- 
blié à Constance sous le Directoire, la mêmeannée 
où paraissaient à Neuchâtel les Considérations sur 
la Révolution française^ par M. de Maistre, a jugé 
le rôle de Maury à la Constituante en des termes 
qui méritent d'être rappelés : 

€ L'abbé Maury déploya une puissance de ta- 

< lent, une force et surtout une prestesse d'élo- 
€ quence, une force de caractère qu'on n'avait 

< vues jusqu'à présent dans aucune assemblée po- 
f litique, ancienne et moderne. Démosthènes par- 
c lait devant le peuple d'Athènes, de tous les peu- 
c pies le plus difficile à fixer, mais le plus aisé à 
€ entraîner; Cicéron devant un sénat grave, ins- 
€ truit, prévenu presque toujours pour l'orateur; 
€ l'un et l'autre n'avaient à parler que sur de 
c grands intérêts politiques, ou dans de grandes 
<f causes particulières. Mais raisonner devant des 

* Théorie du PouToîr politique et religieux dans la société ci- 
vile, 1796. 



204 

€ sophistes ! avoir des philosophes à émouvoir et 
c de beaux esprits à persuader ! Parler avec élo- 
€ quence, avec grâce sur la vente exclusive du ta- 
f bac, sur les assignats, sur la constitution civile 
€ du clergé, sur Timpôt, sur la succession, etc.; 
c résister pendant deux ans à des assauts de tous 
c les jours, à des dangers de tous les instants, à 
€ des contradictions de tous les genres ! Surmonter 
t l'insurmontable dégoût d'une lutte opiniâtre, où 
€ la raison et le génie étaient condamnés d'a- 
€ vance, où l'orateur persuadait sans convaincre, 
< touchait sans émouvoir, ébranlait sans entraî- 
€ ner; c'est ce qu'on n'avait jamais vu ; c'est sans 
€ doute ce qu'on ne verra plus. » 

Grâce à de nouvelles révolutions, cela s'est vu 
encore; elles nous ont donné le spectacle de l'é- 
loquence solitaire ' ébranlant sans entraîner, et bien 
souvent condamnée à avoir inutilement raison. 

Il y a dans les Mémoires de Marmontel deux 
pages ' sur Maury dont le souvenir nous revient ; 
Marmontel, qui aimait le talent, s'était attaché à 
Maury, l'avait défendu contre ses ennemis, l'avait 
beaucoup aidé à entrer à l'Académie, avait joui 
avec enthousiasme de ses grands succès à la tri- 
bune, et, jusqu'à la fin de sa vie, demeura de tout 
cœur son ami; témoin de ses travaux et de son élo- 

' M. Berrycr sous le gouvernement de juillet. 
* Mémoires de Marmontel, livre XVIII. 



205 

quence, de ses luttes de chaque jour et même de 
ses habitudes, il a laissé une appréciation el des 
détails d'un véritable intérêt. 

< En vous parlant de lui (de Tabbé Maury), dit 
Marmontel, je ne vous ai donné, mes enfants, que 
ridée d'un bon ami, d'un homme aimable; je dois 
vous le faire connaître en qualité d'homme public, 
et tel que ses ennemis eux-mêmes n'ont pu s'em- 
pêcher de le voir, invariable dans les principes de 
la justice et de l'humanité; défenseur intrépide du 
trône et de Tautel; aux prises tous les jours avec 
les Mirabeau et les Barnave ; en butte aux clameurs 
menaçantes du peuple des tribunes ; exposé aux 
insultes et aux poignards du peuple du dehors, et 
assuré que les principes dont il plaidait la cause 
succomberaient sous le pins grand nombre; tous 
les jours repoussé, tous les jours sous les armes, 
sans que la certitude d'être vaincu, le danger d'être 
lapidé, les clameurs, les outrages d'une populace 
effrénée l'eussent jamais ébranlé ni lassé. Il sou- 
riait aux menaces du peuple ; il répondait par un 
mot plaisant ou énergique aux invectives des tri- 
bunes, et revenait à ses adversaires avec un sang^ 
froid imperturbable. L'ordre de ses discours, faits 
presque tous à l'improviste, et, durant des heures 
entières, l'enchaînement de ses idées, la clarté de 
ses raisonnements, le choix et l'affluence de son 
expression juste, correcte, harmonieuse et toujours 



• 206 

animée, sans aucune hésitation, rendaient comme 
impossible de se persuader que son éloquence ne 
fût pas étudiée et préméditée, et cependant la 
promptitude avec laquelle il s'élançait à la tribune 
et saisissait l'occasion de parler, forçait de croire 
qu'il parlait d'abondance. 

< J'ai moi-même plus d'une fois été témoin 
qu'il dictait de mémoire le lendemain ce qu'il avait 
prononcé la veille, en se plaignant que dans ses 
souvenirs sa vigueur était affaiblie et sa chaleur 
éteinte. // n'y a, disait-il, que le feu et la verve 
de la tribune qui puissent nous rendre éloquents. 
Ce phénomène, dont on a vu si peu d'exemples, 
n'est explicable que par la prodigieuse capacité 
d'une mémoire à laquelle rien n'échappait, et par 
des études immenses; il est vrai qu'à ce magasin 
de connaissances et d'idées que Ciçéron a regardé 
comme l'arsenal de l'orateur, Maury ajoutait l'ha- 
bitude et la très-grande familiarité de la langue 
oratoire : avantage inappréciable que la chaire lui 
avait donné. 

« Quant à la fermeté de son courage, elle avait 
pour principe le mépris de la mort et cet abandon 
de la vie sans lequel, disait-il, une nation ne peut 
avoir de bons représentants, non plus que de bons 
militaires. 

<c Tel s'était montré l'homme qui a été cons- 
tamment mon ami, qui l'est encore et le sera tou- 



207 

jours, sans que les révolutions de sa fortune et de 
la mienne apportent aucune altération dans cette 
mutuelle et solide amitié. 

c Le moment où, peut-être pour la dernière 
fois, nous embrassant, nous nous dîmes adieu, eut 
quelque chose d'une tristesse religieuse et mélan- 
colique. Mon amiy me dit-il, en défendant la bonne 
cause^j'ai fait ce queyaipu;fai épuisé mes forces, 
non pas pour réussir dans une assemblée où fêtais 
inutilement écouté, mais pour jeter de profondes 
idées de justice et de vérité dans les esprits de la 
nation et de V Europe entière, fai eu même Vam-- 
bition d'être entendu de lapostéinté. Ce n'est pas 
sans un déchirement de cœur que je m'éloigne de 
ma patrie et de mes amis, mais j'emporte la ferme 
espérance que la puissance révolutionnaire sera 
détruite. > 

Ces paroles de Maury sont de nobles paroles, et 
bien à la hauteur de la position morale qu'il s'était 
faite en 1791. 

Avant de mettre en scène l'abbé Maury à l'as- 
semblée des Etats généraux, nous avons essayé de 
le peindre en quelques lignes comme orateur, et 
nous avons rapproché son nom de celui de Mira- 
beau; en plus d'une rencontre nous avons carac- 
térisé son éloquence; mais en achevant le récit, 
trop imparfait, de celte partie éclatante de la car- 
rière de Maury, de ce bel endroit de sa vie, il im- 



208 

porte d'insister sur les différences de génie et de 
renommée des deui plus grands lutteurs de la 
Constituante. « On ne peut parler de^'abbé Haury 
« sans rappeler son rival Mirabeau, dit un témoin 
c de leurs mémorables combats de tribune \ pas 
c plus qu'on ne peut faire Thistoire de Charles XII 
« et du czar Pierre, sans que l'une ne rentre dans 
« celle de l'autre. » 

Nous avouons qu'il est malaisé d'apprécier avec 
une complète exactitude les grands orateurs qu'on 
n'a pas entendus, parce que l'éloquence ne se sé« 
pare pas de l'action oratoire; mais apparemment 
les orateurs ont l'ambition de vivre par delà l'heure 
qui les écoute, et doivent se résigner au jugement 
de ceux qui n'ont pu que les lire. Nous ne connais- 
sons pas autrement les orateurs de l'antiquité 
grecque et romaine, les premiers orateurs sacrés 
de la chaire française, et cependant chaque jour 
nous les apprécions et nous marquons leur rang. 

Mirabeau, nature fougueuse, âme de feu, doué 
d'un organe qui tantôt roulait comme le tonnerre, 
et, tantôt souple et varié, retentissait comme une 
magnifique musique ; Mirabeau, dont la pronon- 
ciation si belle était un enchantement, et dont la 
massive et repoussante personne resplendissait à 
la tribune; Mirabeau, ce prodige de passion et 

* L'abbé de Pradt, dans les Quatre Concordats^ tom. H, p. 39. 



209 

d'audace, remuait l'assemblée par son action ora- 
toire. Elle était plus belle que sa parole; la posté- 
rité doit donc l'admirer moins que ses auditeurs. 
Ses discours parlés étaient une merveille ; impri- 
més, ils n'étonnent ni n'entraînent. L'œuvre de 
Mirabeau, réduite à elle-même, ne frappe pas vi- 
vement. Nous estimons trop l'éloquence pour ne 
pas y chercher autre chose que le geste, le son 
de la voix, les rayonnements -de la physionomie; 
nous voulons y trouver la beauté du langage et le 
sérieux de la pensée, la puissance de la dialec- 
tique et l'étendue du savoir; ces grandes qualités 
se rencontrent peu chez Mirabeau. Lorsque , à 
quarante ans, il prit place aux États-Généraux, 
il n'avait pas connu les tranquilles loisirs de la 
méditation et de l'étude; il avait lu et travaillé 
au hasard au milieu des tortures des cachots et 
des inquiétudes de l'exil ; après ce qu'il appelait 
lui-même Y infamie de sa jeunesse, il ne tira au- 
cun noble fruit de la maturité des années; ses 
travaux, toujours précipités, étaient encore une 
manifestation de ses vices ; génie esclave des appé- 
tits grossiers, appétits monstrueux dans cette ar- 
dente et vaste nature, il ne montait pas vers la ré- 
gion des aigles; mais, aux heures où il échappait 
au délire des sens, il allait, chargé de ses vices qui 
ne l'écrasaient pas, il allait contre l'obstacle et 
contre l'adversaire. Député, il se rua sur un monde 

14 



210 

qui le méprisait et sur des institutions qui ne dé- 
plaisaient pas à sa \anité; ce ne sont pas des cou-* 
viciions, mais des blessures, qui firent de Mira- 
beau l'Hercule de la révolution. 

La flamme deja parole ne suffit pas à qui veut 
aborder les grandes questions religieuses, po- 
litiques et sociales; Mirabeau, cet ignorant su- 
perbe, si habile à faire croire qu'il savait, ne pou- 
vait pas se cacher à lui-même, et s'entoura d'auxi- 
liaires instruits et laborieux. De plus, un grand 
nombre de députés de son opinion compulsaient 
les auteurs ou écrivaient pour lui. Un collègue de 
Mirabeau disait que le célèbre orateur était une 
espèce de tronc où beaucoup de personnes dépo^ 
saient leurs productions. Mirabeau marquait de son 
empreinte ce qu'on lui fournissait, mais le fond 
de beaucoup de ses discours a été l'œuvre d'au- 
trui; on lui apportait des faits et des témoignages, 
des raisons et des idées ; il les pétrissait, soufflait 
dessus, et tout cela devenait de l'éloquence. Re- 
marquons du reste qu'il n'eut besoin de personne 
pour ses succès les plus éclatants, et que sa ré- 
ponse à Barnave dans la question du droit de paix 
et de guerre sortit de son génie et non pas du tra- 
vail des fournisseurs. 

L'abbé Maury a pu, dans sa jeunesse, ne pas 
toujours garder la sévérité de son état, mais le 
mandat dont il fut investi, en 1789, ne tomba 



2il 

point sur «ne \ie incertaine, flottante et dévastée ; 
il dut à son éducation ecclésiastique les précieuses 
habitudes de la réflexion, les fortes études et le 
goût des sujets graves ; il connaissait bien les gé- 
nies de Rome et de la Grèce, T histoire des temps 
anciens et modernes, les lettres françaises et étran- 
gères, les législations de TEurope et le droit pu- 
blic, tous les rouages des gouvernements, et, quoi- 
qu'il ne fût pas grand théologien, il possédait assez 
les matières religieuses et ecclésiastiques pour les 
défendre contre la brutale ignorance ou l'habileté 
rusée des agresseurs. Malgré l'obscurité de son ori- 
gine, il appartenait par ses goûts, par les pen-^ 
chants de son esprit, par ses croyances, à la so- 
ciété dont on méditait la ruine ; son amour pour 
la monarchie s'accroissait de tout son culte pour 
le dix-septième siècle ; les lettres, qui étaient les 
joies de sa vie, lui avaient inspiré l'horreur du des- 
ordre et de la destruction. Comme nous l'avons 
dit déjà, Maury semblait créé pour la lutte ; le ca- 
tholicisme et la royauté à défendre, c'étaient là 
deux clients bien dignes de tenter les plus grands 
cœurs. 

Maury qui, dans sa fougue studieuse, dévorait les 
livres, avait beaucoup lu et n'avait rien oublié. 
Son esprit facile et pénétrant était richement ap- 
provisionné pour toute question lancée dans l'im- 
mense arène de la Constituante ; il en naissait de 



212 

nouvelles chaque jour, et l'orateur n'était jamais 
pris au dépourvu ; nul n'était là autour de lui pour 
suppléer à l'insuffisance du savoir ou à l'inexpé'- 
rience ; nulle main ne s'ouvrait pour enrichir son 
incompétence de ces travaux préparatoires qui re- 
présentent la grande besogne du fond ; c'est de lui- 
même qu'il tirait toutes les lumières et tous les ar- ' 
guments pour des débats qui se renouvelaient sans 
cesse. Ces trésors de faits et de vérités s'échap- 
paient ensuite de la tribune en un fier et noble 
langage, que ne déparaient ni fautes de gram- 
maire, ni mauvaise construction de phrase, et que 
relevaient une voix sonore, des formes robustes et 
d'intrépides regards. 

Mirabeau appelait les passions à son aide ; à ses 
heures de tribune, il était comme soulevé par l'en- 
thousiasme frénétique des factieux; Maury avait 
toujours à triompher de ces flots mugissants ; il 
n'était pas soutenu, mais outragé et menacé ; à 
force décourage, d'esprit et d'éloquence, il lui fal- 
lait dominer les murmures de la gauche, les huées 
et les imprécations des tribunes. On a dit que 
Maury ne voyait dans les hommes qu'un auditoire, 
que Mirabeau, dans un auditoire , ne voyait que 
des hommes et des machines de guerre, et on a 
ajouté : voilà l'homme d'État !... Tout en avouant 
que Mirabeau est plus homme d'État que Maury, 
ce n'est point par de telles raisons que nous lui re- 



213 

connaissons cet avantage. Il était dans le rôle de 
Mirabeau^ grand entrepreneur de ruine, de ne voir 
dans les hommes que des machines de guerre ; la 
passion était son génie, et les passions son instru- 
ment. Tel n'était pas le rôle de Maury; orateur de 
Tordre, il avait pour génie la raison, pour appui le 
bon sens, l'expérience et l'autorité des siècles; on 
ne peut pas dire de lui qu'il ne voyait dans les 
hommes qu'un auditoire, car jamais éloquence ne 
ressembla plus que la sienne à un combat, et ja- 
mais orateur ne paya plus constamment de sa per- 
sonne. Maury, à la Constituante, est un magni- 
que souvenir de notre histoire. On prête à Mirabeau 
ce mot sur son antagoniste : Quand il a raison, 
nous nous battons ; mais quand il a tort, je Te- 
crase. Il y a, dans ce mot, moins de vérité que 
d'orgueil. Lorsque Maury avait raison, Mirabeau 
ne le battait pas; on n'a qu'à comparer les dis- 
cours des deux orateurs dans les questions où ils 
ont vigoureusement lutté l'un contre l'autre ; le 
vainqueur dans les assemblées n'est pas nécessai- 
rement celui qui l'est au scrutin, mais le vainqueur 
est celui qui ne laisse debout aucun des syllogismes 
de son adversaire et qui a raison devant l'histoire, 
la logique et le bon droit. Quant aux questions 
où Maury avait tort, elles ne se présentent pas 
en grand nombre. Mirabeau avait plus d'origina- 
lité, d'imagination et de poésie; Maury, une parole 



214 

plus parfaite, de plus abondantes ressources Htté- 
raireS; plus de science et de justesse, une plus 
grande force de raisonnement. Mirabeau avait une 
plus grande sûreté de coup d'oeil pour juger les 
hommes ; Maury était plus improvisateur et mieux 
armé pour une discussion inopinée. Tous les deux 
avaient beaucoup d'esprit ; Maury avait l'esprit plus 
prompt. 

Pourquoi, à l'heure qu'il est, Mirabeau jouit-il 
de plus de renommée que l'abbé Maury? parce 
que Mirabeau est mort en 1791, et que Maury 
a trop vécu pour sa gloire. La renommée du 
tribun a été autant Touvrage de la révolution 
que l'ouvrage de son propre génie ; il est devenu 
lui-même une grande image de la révolution, et 
comme celle-ci a été triomphante, elle a tenu vic- 
torieusement par la main l'homme à qui elle de- 
vait tant. L'âge où nous sommes n'ayant pas cessé 
d'être révolutionnaire, il a gardé bon souvenir à 
Mirabeau; c'est un chef de race qui fit son œuvre 
avec un diadème d'iniquités autour du front, mais 
les démolisseurs en ce monde ne sont pas exigeants 
pour leurs ancêtres. Ajoutons que Mirabeau, sem- 
blable à cet artiste de l'antiquité, qui eut peur de 
son œuvre, ayant dévoué, à deniers comptants il 
est vrai, mais enfin avant dévoué les derniers mois 
de sa vie à des pensées d'ordre et de réparation, ce 
suprême et inutile effort lui a valu, de la part des 



215 

amis de la monarchie, je ne sais quels ménage- 
ments indulgents. Maury a eu contre lui la popu- 
larité des idées et des conquêtes révolutionnaires, 
les persistantes rancunes de ses adversaires et celles 
du noble parti dont il n'a pas suivi jusqu'au bout 
la destinée : c'est ainsi que la solitude s'est faite 
autour de son nom. Ce qui l'a surtout diminué, 
c'est sa défection, dont le récit viendra trop tôt 
affliger notre plume : la dignité du caractère n'est 
donc pas inutile à la gloire. 

Durant ce combat de deux ans, qui plaça l'abbé 
Maury sous le coup de tous les factieux, les bons 
mots furent une des formes de son courage et en- 
trèrent dans ses moyens de défense. On en a beau- 
coup cité sans les citer tous assurément, et sans 
doute aussi on a libéralement ajouté au vocabulaire 
de ses soudaines reparties; lorsqu'il s'agit. d'un 
homme si riche en saillies, il semble qu'on ne lui 
prête pas, mais qu'on lui rend ] toutes les saillies 
possibles semblent lui appartenir. M. de Pradt a 
dit qu'un bon mot valait à Maury un mois de sécu- 
rité; il ne faut voir ici qu'un bon mot de M. de 
Pradt lui-même ; à ce compte, l'abbé Maury eût 
trouvé sa position trop aisément tenable et ses 
jours trop facilement protégés. Il avait cru pru- 
dent de ne jamais sortir sans une paire de pisto- 
lets; un jour, à l'issue d'une séance, il traversait 
les Tuileries, suivi d'une foule vociférant contre 



ii6 

lui ; soudain un misérable, armé d'un couperet, 
s^approche et s'écrie : Où est cet abbé Èlauryîje 
vais l'envoyer dire la messe aux enfers. L'abbé 
s'arrête, et, saisissant ses deux pistolets : Tiens, 
lui dit-il, si tu as du cœur y voilà les burettes pour 
la servir. L'homme, épouvanté, s'échappa, et la 
multitude battit des mains autour de celui qu'elle 
huait auparavant. Un autre jour, les cris : A la 
lanterne! à la lanterne 1 partent d'un groupe de 
bandits; ils commençaient les sinistres prépara- 
tifs, quand l'abbé Maury leur dit : Ehl si vous me 
mettiez à la lanterne, y verriez^-vous plus clair ? 
Les bandits se mirent à rire, et l'orateur, qui al- 
lait être leur victime, continua librement son che- 
min. Tiré violemment par derrière en montant les 
escaliers de l'Assemblée, au milieu d'une foule 
épaisse, il n'avait dû son salut qu'à la rupture des 
cordons de son petit manteau ; furieux, il s'était 
retourné, bien décidé à châtier ; mais l'acte brutal 
avait été l'œuvre d'une femme : Oh! madame^ lui 
dit Maury d'une voix tout à coup radoucie, que 
vous êtes heureuse ! Le 21 juin 1791, jour du dé- 
part de la famille royale pour Montraédy, la tran- 
quille apparition de Tabbé Maury dans la salle de 
l'Assemblée, vivement agitée, frappa tous les as- 
sistants. Mirabeau ne l'intimida jamais; Maury le 
bravait, le harcelait, lui portait des défis de tri- 
bune qui n'étaient pas toujours acceptés, et ne lui 



211 

épargnait aucune flèche de son esprit; il lui lan- 
çait quelquefois, de son banc, des traits qui exci- 
taient les rires de l'Assemblée. Mirabeau, du haut 
de la tribune, lui ayant annoncé qu'il allait l'en- 
fermer dans un cercle vicieux : Votis voulez donc 
m' embrasser j lui dit Maury, qui l'interrompait de 
sa place. 

Quelque chose eût manqué à la gloire de Maury 
à la Constituante si les pamphlets, si les outrages 
en vers et en prose et sous toutes les formes, n'a- 
vaient pas poursuivi la popularité de son nom. 
Parmi ces écrits, il en est dont on peut juger par 
les titres, et ces titres seuls les vouent au mépris; 
les citer c'est en faire justice ; par-là aussi on re- 
produit quelques couleurs de la physionomie d'une 
époque : 

La Descente de Vabbé Maury aux enfers, ou sa 
Lettre au clergé chez Pluton. 

Le Père Duchesne en vendange, ou sa Rencontre 
avec l'abbé Maury, à Suresne. 

Complainte de Vabbé Maury. 

Cazalès, Malouet, Mounier, Wallet-Dupan, Ga- 
lonné, M. de Juigné sont enveloppés dans les 
mêmes outrages. 

Couplets sur le bruit qui court de la prochaine 
excommunication que Ion va nous lancer au com^ 
mencement de la semaine-sainte; le Triomphe de 
Vabbé Maury. 



218 

Le Gardien des capucins, ou V Apôtre de la li- 
berté; Brouillerie de l'abbé Maury avec quarante 
cinq aristocrates ; Dispute de M. le curé Dillon et 
V archevêque d'Aix; Libraires et auteurs soudoyés 
par les aristocrates, saisis et dénoncés ; Fable, épi- 
gramme y charade; le mol de cette charade est lan- 
terne. 

Détail du combat qui a eu lieu ce matin au bois 
de Boulogne entre M. Vabbé Maury et M. de Mi-- 
rabeau. 

Correspondance secrète entre Vabbé de Ver-^ 
mont, l'abbé Maury et madame de Polignac. 

Messe du H juillet 1790, célébrée par Vabbé 
Maury ^ de fameuse mémoire. C'est une abomina- 
ble profanation des mystères chrétiens au profit des 
passions révolutionnaires de ce temps. 

Testament de J.-F. Maury ^ prêtre de la sainte 
Eglise romaine , etc. Mort civilement. De Vimpri-" 
merie des ex-calotins. 

Lettre de Vabbé Maury à Vincomparable de- 
moiselle Suzette Labrousse, prophétesse périgour- 
dine, résidante à Paris, chez madame la duchesse 
de Bourbon. On date cette lettre de Rome, au pa- 
lais de S. E. Mgr le cardinal Zelada, 10 jan^- 
vieril^l. 

L'abbé Maury figure avec Philippe d'Orléans, 
Cazalès et Barnave, dans un proverbe intitulé : A 
qui sera pendu le premier par notre jury. 



219 

La Lettre de l'abbé Maury au vicomte de Mi'' 
rabeau, à son régiment^ offre quelques traits assez 
piquants. Dans cette lettre, adressée au frère de Mi- 
rabeau, on fait parler Maury sur les affaires, sur la 
cour, les partis, le clergé, les principaux person- 
nages de la scène politique; l'écrivain révolution- 
naire lui prête un langage de fantaisie dont Fépi- 
gramme fait tous les frais. 

Le plus important des pamphlets de cette épo- 
que contre le célèbre orateur de la droite de TAs- 
semblée est l'écrit intitulé : Petit Carême de Vabbé 
Maury ^ ou Sermons précités dans V Assemblée des 
enragés. Les Sermons^ publiés chacun séparément, 
sont au nombre de dix : le premier est pour le 
premier dimanche de carême de l'année 1790; le 
dernier est un sermon de la résurrection de Varisto^ 
cratie pour le jour de Pâques. Le tout comprend 
un Cours complet de morale aristocratique à l'u^ 
sage des jeunes gentilshommes de ce siècle. Voici 
les sujets de chacun de ces petits discours : Causes 
de la chute des grands ; les grands considérés sous 
les rapports d'autorité et de religion; malheurs des 
grands; humanité des grands envers le peuple: 
instabilité des choses humaines; exemples des 
grands; Sermons de controverse entre Vabbé 
Maury et Vabbé Fauchet sur la suppression des 
cours de justice; motifs présents de consolation et 
d'espérance des grands; la passion de Varistocra- 



220 

tie ; triomphe de V aristocratie. Ce qu'il y a de plus 
coupable dans c^ discours d'une forme sérieuse, 
c*est l'emploi irrespectueux des saintes Écritures, 
c'est le mélange des plus solennelles vérités, des 
plus augustes souvenirs du christianisme avec de 
menteuses paroles sur des intérêts humains. 

La Vie privée de Vabbé Maury, écrite sur des 
mémoires fournis par lui-méme^pour joindre à son 
Petit Carême, est un inlisible tissu d'ignobles et 
de plates inventions. La Suite de la vie privée est 
du même ton ; il y avait alors des plumes qu'ion 

pillait avec des poignards et qu'on trempait dans 

Ta fange. 

Dans cette foule d'écrits dirigés contre un homme 
qui, pendant deux ans, fut en bulte à des fureurs 
extraordinaires, nous remarquons un Por^rai^ his^ 
torique du cardinal Maury, par le citoyen Car. . . . , 
publié à Paris en 1798. C'est une brochure répu- 
bhcaine écrite avec une certaine modération et où 
domine un sentiment d'admiration pour Maury, 
sentiment mêlé de regrets et de récriminations. 
L'auteur, jetant un coup d'œil sur la carrière du 
grand orateur, exalte les travaux de sa jeunesse et 
surtout ses panégyriques, loue son courage, sou 
éloquence à la tribune, qu'il trouve trop vive et 
provocante , il lui reproche de s'être opposé à la 
ventedesbiensduclergé,quirfet;ai^ame/2er/ere^oî£r 
des vertus évangéliques, de n'avoir combattu les 



221 

assignats que pour combattre à l'avance rétablis- 
sement de la république, d'avoir porté des pisto- 
lets comme le cardinal de Retz portait un poir- 
gnard, et de ne s'être pas résigné à la pauvreté ; il 
le félicite en passant d'avoir sauvé l'hôtel des In- 
valides. € Il se vit à peine revêtu de la pourpre 
« romaine, dit la brochure, qu'il commença par 
c regretter Paris, celte vie indépendante qui a tant 
€ d'attrait pour un philosophe. » Ce regret de 
Paris, qui tombe là sous la plume de l'écrivain de 
1798, est comme un présage des défaillances poli- 
tiques de 1804. Mais ne devançons pas les temps; 
nous sommes ici aux jours les plus brillants de 
l'abbé Maury. 

Les belles journées se pressent dans le passage 
de Maury à la Constituante ; il en est une où l'é- 
loquence et le courage ne furent pour rien, et que 
nous ne devons pas oublier, parce qu'elle eut sa 
grandeur et qu'elle honora ce qu'il y a de plus ex- 
cellent dans l'homme : le cœur. Le vieux père de 
Maury vivait encore quand la tribune de la Consti- 
tuante apparaissait aux regards du monde comme 
le piédestal de sa gloire; il avait voulu, avant de 
mourir, embrasser une dernière fois ce fils dont la 
renommée remplissait l'Europe ; arrivé à Paris, il 
frappe à la porte de celui qu'il cherche avec tant 
d'amour; c'était le soir; l'abbé Maury n'était pas 
chez lui ; le père ne peut se résigner à attendre, et 



222 

demande qu'on lui indique la maison où il trou- 
vera son fils. Le cordonnier de Valréas, bien ren- 
seigné, s'inquiétant peu de la simplicité de son 
costume, va droit à la maison où le célèbre orateur 
passait la soirée; il dit aux serviteurs qu'il est le 
père de Tabbé Maury, et prie qu'on avertisse son 
fils. A peine est-il informé de la nouvelle, que 
Maury quitte précipitamment le salon, va se jeter 
dans les bras de son père et l'amène avec une joie 
triomphante au milieu d'une nombreuse et bril- 
lante compagnie ; il présente à ses amis son véné- 
rable père, qu'il tient par la main, qu'il environne 
de témoignages de tendresse et de respect, et tous 
les assistants laissent voir une vive et sympathique 
émotion. Cette scène retentit beaucoup dans les 
journaux, et le public, qui admirait l'orateur, se 
plut à admirer le bon fils. 

Au moment où va disparaître celte Assemblée 
nationale où l'abbé Maury s'est fait une place ma- 
gtiifique, il conviendrait déjuger son œuvre poli- 
tique et législative. La postérité qui aura ses pas- 
sions, mais qui n'aura pas les nôtres, qui contem- 
plera les hommes et les faits avec la tranquille sé- 
rénité de la distance, n'acceptera point la plupart 
des jugements portés jusqu'ici sur la Constituante ; 
dans notre Histoire de la Révolution française, 
publiée en 1848, peu de semaines avant la révo- 
lution de février et au milieu des entraînements 



223 

de Topinion excitée par des livres d'un coupable 
éclat, nous avons apprécié les travaux de la célèbre 
Assemblée en quelques lignes rapides qui nous 
sembleraient exprimer assez la vérité, et que nous 
demandons la permission de reproduire : 

c L'Assemblée nationale traduisit par des actes 
* les idées du dix-huitième siècle ; elle se préci- 
€ pita sur le vieil édifice social comme un taureau 
« dans une maison de verre, et bientôt tout vola 
€ en éclats. On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne 
€ sait pas où Von va; c'est Cromwell qui a dit cela. 
€ 93 était caché derrière 89 mal dirigé. Le ma- 
« gnifique élan de 89 était profondément monar- 
K chique ; s'il y avait eu à la tète du gouverne- 
tf ment de véritables hommes d'État, l'initiative 

< d^ la royauté accomplissait toute réforme, et 
c rendait impossible toute révolution. A défaut 
€ d'un gouvernement régulateur, l'Assemblée prit 
€ elle-même l'initiative à chaque question, gou- 
c verna, usurpa, se jeta en avant tête baissée; et, 
c comme il n'est rien de plus rapide que la pente 
€ des théories, elle y roula à d'incalculables pro- 

< fondeurs. 

c L'assemblée nationale, qui fut un si grand 
« spectacle pour l'Europe, et dont l'élan embras- 
c sait les destinées de l'humanité tout entière, 
c renfermait de beaux talents et de nobles coeurs. 
« Nous lui devons de la reconnaissance pour beau- 



224 

coup d*utîles changenents et beaucoup d'actes 
réparateurs en matière administratÎYe et civile. 
Mais D'ouMions point que ce qu'elle a feit de 
bon est tout simplement la réalisation des vœux 
de la majorité des cahiers de 89, tels que nous 
les avons exposés; elle aurait pu Tobtenir par 
des moyens paisibles, raisonnables et l^ux. 
Elle avait affaire non pas à un tyran, mais au 
plus libéral des rois; en procédant avec pru- 
dence et mesure, elle remplissait sa mission sans 
ébranler le monde. 

« En religion l'Assemblée marehait avec Vol- 
taire, en politique avec Rousseau ; c'était se con- 
damner aux erreurs et aux chimères. L'Assem- 
blée se plongea dans les utopies et s'y noya; il 
n'y a pas de gloire à détruire, c'est une omvre 
trop facile ; il n'y a de la gloire qu'à fonder. Or, 
la Constituante constitua peu et démolit beau- 
coup. Nous le répétons, le bien qu'elle décréta 
ne fut que l'exécution du mandat des électeurs. 
Elle viola ce mandat pour ce qui touche TËglise 
et le roi, et cette violation la conduisit à d'é- 
normes fautes. En créant le schisme religieux, 
« elle créa un trouble profond ; en réduisant la 
royauté à je ne sais quel rouage inutile, elle bâ- 
tissait dans les airs sa constitution. La souve- 
raineté populaire inscrite dans le Code consti- 
tutionnel était une excitation dangereuse. Ce 



225 

« Code, qui exagérait tous les droits, n'atteignait 
€ qu'un pouvoir, celui du prince ; et c'est au 
€ prince seul qu'on rappelait les devoirs. Cette 
€ spoliation de la royauté, vice radical de la con- 
c stitution de 91, préoccupait l'Assemblée dans 
« les derniers moments de son existence; les 
« Constituants reculaient devant leur œuvre; Bar- 
n nave, Chapelier et Malouet, auraient voulu une 
c révision sévère. Mais les passions ne se laissent 
€ pas facilement corriger, et l'Assemblée s'en alla 
c sans avoir pu réparer ses fautes produites par 
« l'oubli des mœurs, des traditions et de l'his- 
€ toire nationale. Elle s'en alla après avoir folle- 
« ment décrété que nul de ses membres ne pour- 
« rait faire partie de la prochaine législature. 
« L'Assemblée constituante laissait ainsi le champ 
« libre à l'ignorance, à l'incapacité, à la démago- 
« gie et aux tempêtes. Le jour de la clôture, le 
€ peuple avait en main des couronnes de chêne; 
€ mais il les décerna à Robespierre et à Pélion *. v 

* Voir notre Histoire de la Révolution française, tome I, 
chap. ÎX^ p. 269 et suiv. 



i::i 



CHAPITRE XIII. 



Maury quitte la France après la clôture de la Constituante; lettre 
Je Louis XVI h l 'abbé Maury . — Le pape Pié VI l'appelle à Rome ; 
son Toyage est un long triomphe ; il est nommé archcTèque 
de Nicée in partibus. — Sa mission à Francfort ; accueil qu'il 
reçoit de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse. — Il est 
nommé cardinal et évéque de Monteôascone ; l'Europe s'asso- 
cie à son élévation ; lettres des rois et des princes. — Le car- 
dinal Maury à Montefiascone. — 11 est persécuté par le Direc- 
toire. — Ses services au conclave de Venise en 1800. — Élec- 
tion de Pie VU. 



L'Assemblée constituante ayant mis fin à son 
œuvre, Maury songe à quitter Paris. Il ne pouvait 
plus y rendre des services, et ne s'y trouvait pas 
en sûreté. Il n'y avait alors rien de plus grand 
que lui dans l'opinion européenne. Une lettre de 
Louis XVI, du 3 février 1791, lui payait magnifi- 
quement sa dette de reconnaissance. Voici celte 
lettre : 

« Monsieur l'abbé, vous avez le courage des 
« Ambroise, l'éloquence des Chrysostome. La 
<c haine de bien des gens vous environne. Comme 



228 

« un antre Bossuet, il vous est impossible de tran- 
« siger avec Terreur-, et vous êtes, comme le sa- 
« vant évêque de Maux, en butte à la calomnie. 
€ Rien ne m'étonne de votre part. Vous avez le 
« zèle d'un véritable ministre des autels, et le 
« cœur d'un Français de la vieille monarchie. 
« Vous excitez mon admiration ; mais je redoute 
« pour vous la haine de nos ennemis communs ; 
« ils attaquent à la fois le trône et l'autel, et vous 
a lés défendez l'un et l'autre. Il y a quelques 
a jours, sans votre imperturbable sang-froid, sans 
« vos ingénieuses reparties, je perdais un Fran- 
< çais totalement dévoué à la cause de son roi, et 
« l'Ëglise un de ses défenseurs les plus éloquents. 
« Daignez songer que nous avons besoin de vous, 
c que vous nous êtes nécessaire, et qu'il n'est pas 
€ toujours utile et toujours bien de s'exposer à 
« des périls certains. Usez avec modération de ces 
€ talents, de ces connaissances, de ce courage, 
« dont vos amis et moi tirons vanité. Sachez tem- 
(V poriser; la prudence est ici bien nécessaire; 
a: votre roi vous en conjure : trop heureux s'il 
« peut un jour s'acquitter envers vous, et vous 
« prouver sa reconnaissance, son estime et son 
« amitié. 2> 

Quel honneur qu'une telle lettre I qu'il eût été 
beau de maintenir sa vie politique à la hauteur 
d'un pareil souvenir I Ce n'est pas seulement à la 



229 

tribune que Maury avait servi la cause du malheu- 
reux roi; il l'avait conseillé dans des mémoires 
fort bien faits, qui eurent inutilement raison et 
qui furent inutilement énergiques. Dans un de ces 
mémoires il examinait l'influence du papier-mon- 
naie sur l'abolition de la puissance royale. Le pape 
honorait, comme le roi, tant de luttes éclatantes; 
il lui appartenait surtout de reconnaître les ser- 
vices religieux. Pie VI adressait à Maury les témoi- 
gnages les plus expressifs. Par son ordre, le 
cardinal Zelada, secrétaire d'État, le proclamait 
au-dessus de toute louange, et lui reconnaissait 
un droit absolu à V estime de l'Europe entière. 
Pie VI parlait avec émotion de ce qu'il appelait un 
dévouement héroïque. « Souvenez-vous, écrivait à 
« Maury le cardinal secrétaire d'État, qu'il (le pape) 
« brûle d'envie de vous voir, que sa reconnais- 
« sance lui en fait un besoin, et que vous ne pour- 
ce rez jamais vous] refuser à son impatience, sans 
€ faire semblant de méconnaître, je dirai de mé- 
€ priser presque ses bontés. > Le Souverain-Pon- 
tife lui offrait une noble hospitalité, une patrie. 

Le voyage de l'abbé Maury, depuis Bruxelles et 
Coblentz jusqu'à Rome fut un long triomphe, et son 
entrée dans la ville des Pontifes fut celle d'un roi. 
Il présenta le même jour ses devoirs au pape et à 
mesdames Victoire et Adélaïde, tantes de Louis XVI. 
Le cercle de mesdames de France le mit tout d'à- 



230 

bord en relation avec les personnages les plus 
considérables de Rome; les cardinaux et les prin- 
cesses romaines se disputaient l'honneur d'avoir 
Tabbé Maury dans leurs assemblées ; c'était une 
fête de le voir et de l'entendre. Les dignités l'at- 
tendaient. Il fut nommé archevêque de Nicée 
inpartibus le 17 avril 1792. Pie VI, en lui an- 
nonçant son élévation à l'épiscopat, lui dit : c Vi 
« chiediamo scuse di levarvi il nome; ma vélo 
« restituiremo presto (nous vous demandons ex- 
€ cuse de vous ôter votre nom, mais nous vous 
» le rendrons bientôt). » C'était lui faire pres- 
sentir sa prochaine promotion au cardinalat. Les 
ineffables bontés du pape pour Maury ne s'épui- 
saient pas ; le cardinal Garampi, véque de Monte- 
fiascone, étant mort, Pie YI fît acheter une bague 
et une croix enrichie de diamants , qui avaient 
appartenu à ce cardinal, et les donna à celui 
qu'il appelait son cher Maury; en lui mettant 
l'anneau au doigt, « Voici l'anneau, lui dit le pon- 
< tife avec une grâce charmante, nous vous des- 
« tinons l'épouse. Vi diamo Vanello, vi destiniamo 
€ la sposa. L'abbé Maury fut sacré le 1*' mai à 
Tautel de la Chaire de saint Pierre par le cardinal 
Zelada, en présence de mesdames Victoire et Adé- 
laïde, et au milieu d'un nombreux concours de 
Français. 
Une diète allait s'assembler à Francfort pour 



231 

l'élection de Tempereur François II ; le pape donna 
au nouvel archevêque la mission de l'y représenter. 
Maury reçut à Francfort un accueil enthousiaste ; 
l'empereur François et le roi de Prusse le comblè- 
rent de bontés; ils remerciaient le Souverain- 
Pontife de leur avoir envoyé un tel nonce, et re- 
gardaient cette nomination comme une marque de 
Vintérêt que prenait le pape à la cause de tous les 
souverains. Quand Maury, à sa sortie de France, 
avait visité les princes à Coblentz, six cents gentils- 
hommes français s'étaient placés sur deux rangs 
pour battre des mains à son passage; les mêmes 
hommages se renouvelèrent à Francfort dans la 
galerie de l'électeur de Mayence. Pie VI chargea 
aussi l'abbé Maury d'une mission à Dresde. 'Le 
nonce extraordinaire trouvait partout de l'empres- 
sement, mais le génie diplomatique n'était pas le 
sien; il n'avait pas la tenue réservée qui sied à un 
ambassadeur. Son retour à Rome devait être mar- 
qué par les témoignages les plus solennels que lui 
gardait le cœur de Pie VI. Maury fut décoré de 
la pourpre, sous le titre de la Sainte-Trinité, au 
mont Pincius, et nommé en même temps évêque 
de Montefîascone et de Corneto, dans le con- 
sistoire du 21 février 1794. Son élévation au car- 
dinalat eut un immense retentissement; quelques 
mesquines jalousies qui éclatèrent en épigrammeS 
dans la ville de Rome n'ôtèrent rien à la popularité 



232 

européenne de cet événement; c'était la récom- 
pense des grands services rendus à la cause de 
l'Église et à la cause des rois; c'était comme un 
triomphe pour tant d'illustres proscrits et tant de 
gens de bien qui souffraient. Les lettres de satis- 
faction et de reconnaissance adressées au Souve- 
rain-Pontife nous font comprendre le degré de 
considération auquel Maury était alors monté; ces 
lettres étaient écrites par le comte de Provence 
(Louis XVIII), par le comte d'Artois, par le prince 
de Condé, par Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, 
et ces princes avaient aussi adressé directement au 
nouveau cardinal leurs félicitations. Le comte de 
Provence lui disait, de Turin, à la date du 19 fé- 
vrier 179'i, qu'il avait demandé pour lui cetfe 
grâce, mais que l'abbé Maury ne la lui devait pas 
pour cela, qu'il la devait à l'intrépidité de ses luttes. 
« Vous êtes maintenant, disait encore le prince, 
€ à perlée de servir notre patrie (car tout né sujet 
€ de Sa Sainteté que vous êtes, la France vous re- 
€ vendiquera toujours) d'une manière peut-étr^ 
«t moins brillante pour vous, parce qu'elle sera 
« moins dangereuse, mais non moins utile pour 
« elle, et je suis sûr que vous continuerez à lui 
« conserver les grands talents que Dieu vous a 
^ donnés. Ils lui sont plus nécessaires que jamais, 
« et l'église de Montefiascone ne doit pas seule- 
« ment vous occuper en entier. L'empressement 



233 

< de jouir d'une chose si désirée m'avait fait pen- 
« ser à adresser cette lettre à mon cousin M. le 
€ cardinal Maury, et à l'écrire en conséquence ; 
€ mais la date * m'en a empêché, et quoique je 
€ sache bien qu'elle sera reçue par M. le cardinal 
« Maury, c'est encore à M. l'archevêque de Nicée 
€ qu'elle doit être adressée. » 

Le comte d'Artois, écrivant de Hamm, le 25 fé- 
vrier 1794, à son cousin le cardinal Maury, disait 
que € le vicaire de Jésus-Christ sur la terre est le 
€ digne ministre de ses volontés, lorsqu'il récom- 

< pense le vrai courage autant que le vrai talent. » 
Dans une seconde lettre, a la même date, où il ne 
lui écrivait pas en cérémonie, mais où il l'appelait 
mon cher cardinal, le comte d'Artois veut reprendre 
tout de suite avec lui la manière qu'il ne quittera 
pas. Il lui dit que, dans toutes les occasions, il 
comptera sur lui comme stir un de ses amis 
fidèles. « Plaignez-moi, ajoutait l'auguste frère de 
« Louis XVIII, tant que je resterai dans la cruelle 
« inaction où je gémis encore; mais bénissez 
<c Dieu le jour où vous saurez que je suis en ac- 
« tivité. C'est ce à quoi je travaille de tout ce que 
« j'ai d'àme et de forces, et, si je ne m'aveugle 



' A cette date Tabbé Maury n'était pas encore cardinal; mais 
le pape Pie Yl avait chargé le cardinal de Bernis d'annoncer au 
comte de Provence qu'il allait décorer de la pourpre le célèbre 
orateur de la Constituante. 



234 

c pas, l'horizon commence un peu à s'éclaircir. » 
Nous citerons, pour la grandeur et l'énergie du 
langage, la lettre que le prince de Gondé adressa 
au pape à l'occasion de l'événement dont tous les 
proscrits prenaient leur part. Ne perdons pas de 
vue la date ; la letlre est écrite de Rothembourg- 
sur-le-Necker, le 15 mars 1794, et c'est la no- 
blesse de France qui parle : 
« Très-Saint-Père, 
« J'espère que Votre Sainteté me permettra de 

< lui présenter, à titre de'prince, de gentilhomme 
« et de fidèle sujet, l'hommage de mes remercî- 
€ ments particuliers de la grâce qu'elle vient d'ac- 
« corder à M. l'abbé Maury. Il n'est point de mi- 
c nistre des autels, de prince sur la terre, de no- 
€ blés dignes de l'être, de gens honnêtes de tous 
« les états, qui ne doivent regarder ce bienfait de 
€ Votre Sainteté comme leur étant personnel. 
« Grâces lui soient rendues ! Ge Dieu terrible qui 
€ nous accable de son courroux, laisse percer par 

< elle un rayon consolateur de sa justice : c'est 
€ un soulagement à nos maux. Il semble nous per- 
€ mettre d'espérer que le bras de ce Dieu vengeur 
€ cessera de s'appesantir sur nous, et fera bientôt 
K rentrer dans le néant les impies, les régicides et 
c les scélérats qui couvrent de sang et de crimes 
« le patrimoine des Bourbons et le superbe royaume 
€ du fils aîné de l'Eglise. La noblesse qui m'en- 



235 

€ toure, très-Saint-Père, me charge de mettre aux 

€ pieds de Votre Sainteté sa vive et respectueuse 

« reconnaissance de l'éminente dignité qu'elle 

< vient de conférer au courageux défenseur de son 
c roi. Cette noblesse, si pénétrée de l'amour de ses 
c devoirs, forme, ainsi que moi, les vœux les plus 
(c ardents pour le rétablissement d'une religion si 
c indignement outragée, pour celui d'un trône si 
€ cruellement ravagé, pour la splendeur du Saint- 
€ Siège que Votre Sainteté occupe si dignement, 

< et dont au milieu des plus violents orages, elle 
c sait si bien soutenir l'éclat par la sagesse de ses 
€ choix, la prudence de sa conduite et la constance 
* de son inaltérable fermeté. > 

Dans sa lettre au cardinal Maury, à la même 
date, le prince de Gondé lui disait : « Enfin nous 

c voyons donc une fois la pureté des principes et 

€ l'énergie récompensées. Qu'il soit à jamais béni 

« ce juste et pieux souverain qui décore de la 

€ pourpre romaine l'éloquent défenseur de l'E- 

« glise, de la royauté, de la noblesse et de la vertu 

€ souffrante La noblesse française, armée pour 

« la cause de son roi, pénétrée comme moi de re- 

« connaissance et d'admiration pour vos mâles 

€ vertus, me charge de dire à Votre Éminence 

.« que sa nomination lui fait sentir un moment de 

€ bonheur : depuis longtemps elle n'en connais- 

€ sait plus d'autre que celui de verser son sang 



236 

< pour son roi. Gomme elle. Monsieur, vous avez 
€ risqué plus d'une fois votre vie pour le servir, 
€ et par des circonstances rares dans votre état, 

< vous avez su joindre à tous les titres que vous 
« vous êtes acquis à notre vénération, celui du plus 

< grand courage dans les dangers qui vous mena- 
ce çaient tous les jours, Ce mérite de plus est vi- 

< vement senti, comme vous pouvez le croire, par 
€ des gentilshommes français, à qui le crime n'a 
€ laissé pour patrie que des camps, pour fortune 
« que l'honneur, pour ressource que leur épée. » 

On lit ces belles lettres avec émotion et tris- 
tesse : la grandeur de ces divers témoignages re- 
tombe sur la mémoire de celui qui ne sut pas en 
rester digne ! 

C'est à Rome que Maury avait appris les san- 
glantes horreurs de 1793, tant de fois annoncées 
dans ses discours comme les conséquences d'abo- 
minables principes. Lorsque le nouveau cardinal 
prit possession de son siège de Montefiascone, il 
voyait de loin, comme il le leur avait prédit, les 
chefs de la révolution se dévorer entre eux; il 
voyait son ancien collègue Robespierre, dont il 
avait deviné la froide scélératesse, pousser sous la 
hache les victimes et les bourreaux, en attendant 
que le dictateur couvert de sang roulât lui-même^ 
dans l'abîme. En allant de Sienne à Rome par Vi- 
terbe, quand on a dépassé Bolsène, on aperçoit, à 



237 

quelque distance, une petite cité bâtie au sommet 
d'une montagne : c'est Montefîascone. La ville est 
peu de chose et n*a pour elle que la renommée de 
ses vins, mais son site dominateur semble com- 
mander à de vastes contrées ; du haut de ce som- 
met, le regard embrasse de magnifiques horizons : 
d'un côté le lac et le pays de Bolsène qui forment 
un des plus beaux tableaux du monde ; de l'autre 
la vieille cité de Viterbe avec son riche territoire, 
et, vers un autre point, les Apennins. Un génie 
contemplatif aurait pu se trouver à sa place dans 
cette humble résidence sans bruit et en face de 
ces éternelles beautés d'une grande nature; il 
était à craindre que Maury, esprit actif et ardent, 
esprit du monde, ne finit par regretter quelque 
chose sur sa montagne. 

Le cardinal Maury, dans ses premières visites 
pastorales à travers son diocèse, étonna les assis- 
tants par sa facilité d'improvisation en différentes 
langues ; à Yalentano, il reçut les compliments du 
gouverneur en français, les compliments de l'ar- 
chiprêtre en italien, et une autre harangue en la- 
tin, prononcée en chaire ; il répondit successive- 
ment dans ces trois langues, au grand ébahissement 
des auditeurs. Chaque fois qu'il officiait à Monte- 
fiascone, il prêchait en italien ; il s'était fait une 
petite patrie avec une colonie d'ecclésiastiques 
français. Un de ses frères, ancien curé de Saint- 



238 

Brice et ancien prieur de Boves, en Picardie, 
remplissait auprès de ]ui les fonctions de vicaire 
général. Parmi les prêtres français qui entouraient 
le cardinal >'aury à Montefiascone, il y en avait un 
dont le nom rappelait les premiers crimes de la 
révolution : c'était l'abbé FouUon, fils de la victime 
du 22 juillet 1789. Ainsi placé sur la route de 
Rome, Maury ne manquait pas de visiteui^s de 
notre nation ; sa demeure passait pour hospita- 
lière; il eut l'honneur de recevoiràMontefiascone 
le duc de Berry et le roi de Sardaigne. La prise de 
Rome par les Français, en 1798, amassa des ora-* 
ges sur sa tête ; il partagea avec les cardinaux Al- 
bani, d'York et Busca les honneurs d'une perse- 
eution particulière, et lui-même fut plus maltraité 
que les autres par les représentants du Direc-* 
toire, qui saisirent tout ce qu'il possédait dans son 
diocèse de Montefiascone. Parti précipitamment 
pour la Toscane, il n'échappa que de quelques heures 
aux dragons chargés de l'arrêter. Arrivé à Sienne, 
il espérait pouvoir y trouver un asile, mais le bruit 
se répand que le pape captif doit y être transféré, 
et Maury s'éloigne; il ne trouve pas à Florence l'abri 
qu'il s'est promis, et se sauve à Venise, déguisé en 
domestique d'un coumer de cabinet expédié par le 
grand duc Ferdinand III. Les biographes qui l'ont 
fait voyager en Russie ont été induits en erreur ; le 
comte Mocenigo, ministre de Russie à Florence, 



239 

lui fit des offres au nom de l'empereur Paul V\ 
mais le cardinal ne les accepta pas. Louis XYIII 
lui écrivit à la date du 12 août 1798 : < L'offre gé- 
c néreuse que l'empereur vous a faite me cause 
€ une grande satisfaction 9 mais je crois qu'il n'en 

< faut pas profiter en ce moment. Ce n'est pas à 
c jouir tranquillement de votre gloire que vous 
« êtes appelé, ce bonheur est réservé pour votre 
€ vieillesse. L'âge du Saint-Père, ses infirmités, 

< les cruelles épreuves auxquelles il est soumis, 
a tout annonce que sa carrière ne sera pas lon- 
€ gue, et c'est au choix de son successeur que 
c vous devez veiller. » Tels étaient les sentiments 
et les illusions do Louis XYIII à l'égard de Maury, 
qu'il avait souhaité de le voir devenir pape. Mais 
le cardinal rendit d'importants services religieux 
dans ce conclave de Venise, qui nous apparaît 
comme un miracle à cette époque de perturbation 
profonde, et d'où sortit l'élection de Pie VII, ré- 
servé à des épreuves dont la grandeur ne surpassa 
point ses intrépides vertus. 

Voyons la part de Maury dans ce conclave de Ve- 
nise, composé de trente-cinq cardinaux, et qui 
dura cent quatre jours. Deux factions (c'est la dé- 
signation reçue) s'étaient dessinées autour du 
scrutin : l'une, conduite par le cardinal Braschi, 
neveu de Pie VI, l'autre, par le cardinal Anto- 
nelli, préfet de la Propagande ; la première réu- 



240 

nissait vingt-deux voix, qui, pendant près de deux 
mois, se portèrent sur le cardinal Bellisomi, évé- 
que de Césène et originaire de Pavie ; la seconde 
réunissait treize voix, qui, pendant tout ce temps, 
demeurèrent fidèles au cardinal Mattéi , né à 
Rome, archevêque de Ferrare, signataire du traité 
de Tolentino, par lequel trois légations étaient 
cédées à la république cispadane. Il avait donné la 
mesure de sa piété courageuse, lorsque, répon- 
dant aux menaces de Bonaparte, il demanda un 
quart-d'heure pour se préparer à mourir. Les 
épreuves au scrutin se renouvelaient chaque jour^ 
sans qu*elles devinssent profitables à l'un des deux 
vénérables candidats. Deux voix manquaient au 
cardinal Bellisomi ; il fut un jour à la veille de les 
obtenir; son élection paraissait certaine ; comme 
le sacré-colIége était réuni dans une ville desËtats 
de l'empereur d'Allemagne, il crut devoir, avant 
le vote définitif, faire une politesse à l'empereur 
et lui confier le choix qui semblait arrêté. On 
expédia le courrier; on pensait que ce serait l'af- 
faire de quelques jours ; mais un mois s'écoula 
sans réponse. Ces longs jours d'attente ne servirent 
point la candidature du cardinal Bellisomi ; il per- 
dit la moitié de ses suffrages, et le cardinal Mat- 
téi, dont on aimait la piété, mais dont on jugeait le 
caractère un peu faible, ne gagnait rien au scrutin. 
Ce fut alors que le prélat Consalvi, secrétaire gé- 



241 

néral du concla\e, homme d'une habileté rare et 
qui s'est fait sa place comme négociateur dans 
l'histoire de cette époque, frappé de la longue im- 
puissance des factions et des inconvénients des 
diverses candidatures proposées, frappé aussi des 
dangers de l'Église, conseilla victorieusement le 
choix du cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, 
humble fils de saint Benoît. Consalvi ne triompha 
des résistances du modeste et saint évêque d'Imola 
qu'après quinze jours de lutte ; il s'était assuré de 
dix-neuf voix j ii en fallait quelques-unes de plus ; 
le cardinal Maury se trouvait à la tète d'une petite 
faction de six voix, mais il ne présentait aucun, 
candidat. Son concours pouvait faire l'élection du 
cardinal Chiaramonti ; Consalvi tenta une démar- 
che auprès de l'Eminence française *. Nous lais- 
sons parler ici l'historien de Pie VII, toujours si 
bien renseigné et si respectueusement exact : 

« Après avoir parlé avec lui (avec le cardinal 
Maury) de la situation de l'Europe et de ses rap- 
ports avec le Saint-Siège, terrain sur lequel Maury, ^ 
ancien nonce à Francfort, n'avait pas de peine à 
le suivre parce qu'il étudiait depuis longtemps ces 
matières avec toute la force de son génie ; après 
avoir parlé de la France avec un tel interlocuteur, 
plutôt sur le ton de la crainte que sur celui de 

* Les cardinaux La Rochefoucault, Rohaa, Montmorency-La- 
val n'ayaieui pas pu se rendre au conclave de Venise. 

16 



kwn 'dbk i suc it taer -çk fî 

^KT Imt it œaç pi^ k aï biner fe ] 




TMB a eino;é à ce covim 

« Iâa dM»» id sont ph» 

ne crr>j<z ; imus avoDs des traditîoai de 

daTe^ qm tous oBDqoeiit à tous adres^ nés 

loinde tHadie ! Id Foo s*^oçoil ba-nte^^vn 

pape la être éio Ainsi tooIcz-toos tout sh 

Toir de moi? On jette Oiianunonti là, ina%ié 
loi, parce qo^on ne reot pas des hommes de 
Tempereur, ni de celai de Parie, ni de tant 
d'autres, et on a raison ; Chiaramonti doit aroir 
cessé de résister aujourd'hui ; on lui a repré- 
senté qu'il ne devait pas se manquer à lui* 
même. Ce n'est pas un ambitieux que nous tous 
amenons, mais un esprit pieux, modéré et rési- 
gné, qui obéit... Vous et avec vous vos six voix, 
vous ne présentez personne ; quel est votre se- 
cret? Âccordez-nous la confiance dont je vous 
donne l'exemple ; avec cela, je suis découragé; 
j'ai appris à l'instant que Joseph Doria, qui est 



243 ' " rr-^ 

un de vos six, parce qu'il a été en France, et 
qui croit conduire votre escadron formé de- 
puis peu, et que vous conduisez très-habile- 
ment vous-même, je le sais ; j'ai appris que Jo- 
seph Doria doit vous parler pour ce que nous 
désirons ; je lui rends cette justice, il est con- 
vaincu ; mais , quand on a gâté les affaires des 
autres, comme il a gâté les nôtres à Rome, on 
croit se faire moins coupable et plus grand, en 
prenant trop tôt un air assuré qui a ses dan- 
gers; j'ai dû venir vous parler le premier ; après 
cela, vous prendrez avec lui le ton que vous 
voudrez : moi, j'aurai d'abord traité avec le 
général. Enfin, nous désirons Chiramonti; ce- 
pendant, je parlerais peut-être mieux si je di- 
sais que nous le désirions, car je suis si déter- 
miné à ne plus rester dans cette incertitude, 
que je joindrai aux vôtres les voix dont nous 
disposons, si vous nous révélez un choix ; je 
m'exprime ici en honnête homme, en ami du 
Saint-Siège. La guerre va ravager de nouveau 
l'Italie, ou peut-être se trouver portée même en 
France. Si l'Autriche s'avancedans la Provence, 
« plus que jamais elle n'ordonnera pas à Naples 
de nous rendre Rome ^ si l'Autriche est repous- 
sée, elle nous laissera encore moins sortir de 
Venise, à moins que Thugut n'ait une grande 
peur 5 encore une fois, Votre Éminence n'a en 



244 

c vue ni les sujets soutenus à Vienne, ni les Ita- 
c liens de la Lombardie ; voilà aussi ce que nous 
« repoussons. Un chef tel que vous a des idées 
€ arrêtées. — Combien avez-vous de voix? ré- 
c pondit vivement Maury. — Mais seulement , 
€ après nous être adressés aux deux partis, seule- 
€ ment dix-neuf. — Non, reprit le spirituel Fran- 

< çais, vous en avez vingt-cinq, nos six voix sont 

< à vous. A présent quittons-nous, et allons an- 
c noncer à Chiaramonti ce dont nous sommes 

< convenus; et puis cette fois-ci, ce sera sans cour- 
« rierà Vienne j n'est-ce pas?'. » 

Le cardinal Chiaramonti fut élu pape le 14 
mars 1800. Maury avait vu dans cette élection 
l'honneur et l'intérêt de l'Eglise ; il lui donna un 
assentiment aussi prompt que décisif. Chiaramonti 
devait, sous le nom de Pie VII, montrer au monde 
la force morale aux prises avec la force brutale à 
son degré le plus terrible : il devait être trouvé in- 
vincible dans la persécution. 

* Histoire de Pie MF, par le cbcTalier Artaud de Monlor, 
tome I, chap. V. 



CHAPITRE XIV. 



Lettre de Louis XVIII au cardinal Maury; il le nomme son mi- 
nistre auprès de Pie VII. — Une conversation du cardinal 
Maury avec le comte de Maistre à Venise; réflexions à ce sujet; 
ce qu'on a dit de l'avarice du cardinal Maury. — Son retour à 
Rome et à Montefiascone; belle et curieuse lettre inédite qu'il 
adresse en 1800 à M. de Boisgelin. — Le premier consul ob- 
tient du pape que le cardinal Maury no paraisse plus à Rome. 



Louis XVIII, à la date du 21 avril 1800, écrivait 
à Maury pour le féliciter de sa conduite au con- 
clave de Venise, et lui disait ensuite en noble et 
touchant langage : « Le roi mon frère est mort 
« sans avoir pu reconnaître le courage héroïque 
« avec lequel vous avez défendu ses droits. Je n'ai 
« pas plus de puissance qu'il n'en avait; mais du 
« moins je suis maître de ma confiance, et je vous 
« la donne. » Maury recevait, en même temps 
que cette dépêche, la réponse du roi au nouveau 
pape qui lui avait annoncé son avènement au 
pontificat, et les lettres de créance qui l'accrédi- 
taient auprès de Pie VII en qualité de ministre de 
Louis XVIII. Pendant les derniers jours qu'il passa 



246 

à VeDise. il eut rbonoeur de présenter au pape le 
doc de Berry, le prince de Condé et le jeune duc 
d*Enghien. dernier rejeton du grand Condé, qui 
derait tomber dans les fossés de Vincennes sous 
le plomb des bourreaux. 

Le séjour de Maury à Venise nous rappelle un 
piquant morceau du comte de Maistre dans ses 
Lettres et opuscules. L'auteur des Considérations 
sur la France j tombé dans une pénible vie et ré- 
duit à des ressources précaires, passa ThiTer de 
1799 à Venise, où les émigrés français se rencon- 
traient en foule, où Maury était Tobjet de l'em- 
pressement universel, c À la première visite que 
« je lui fis, dit M. de Maistre, il me parla avec in- 
€ térêt de ma position embarrassante, et toujours 
« avec le ton d'un homme qui pouvait la faire ces- 
c ser. En vain je lui témoignai beaucoup d'incré- 
c dulité sur le bonheur dont il me flattait : nous 
€ arrangerons cela^ me dit-il. 

« Peu de jours après je le vis chez la baronne 

< de Juliana, française émigrée, qui avait une 

< assemblée chez elle. Il me tira à part dans une 
€ embrasure de fenêtre ; je crus qu'il voulait me 
« communiquer quelque chose qu'il avait imaginé 
« pour me tirer de l'abîme où je suis tombé. Il 
€ sortit de sa poche trois pommes qu'on venait de 
« lui donner, et dont il rae fit présent pour mes 
c< enfants. 



247 

€ Après avoir \u ma femme et mes enfants, il 
€ en fît des éloges si excessifs, qu'il m'embarrassa. 
€ Je n estime jamais à demi, me dit-il un jour 
« en me parlant de moi (je ne comprends pas ce- 

< pendant pourquoi l'estime ne serait pas graduée 
« comme le mérite.) 

« Le 16 février (j'ai retenu cette date), il vint 
« me voir et passa une grande partie de la mati- 
« née avec moi. Le soir, je le revis encore^ nous 

< parlâmes longuement sur différents sujets qu'il 
€ rasa à tire d'aile ; j'ai retenu plusieurs de ses 
« idées. Les voici mot à mot : » et M. de Maistre 
reproduit avec une fidélité inexorable cette con- 
versation de Maury, décousue , étourdie et tran- 
chante sur V Académie française et V Académie des 
sciences^ sur les langues, sur les Anglais et les 
Français, les bibliothèques et les livres. 

On comprend que cette manière de parler et 
de juger ait surpris et dérouté M. de Maistre ; l'idée 
qu'il s'était faite du célèbre orateur de la Consti- 
tuante se trouvait soumise à une rude épreuve ; 
mais, quand on connaît Maury, il faut bien conve- 
nir qu'il était supérieur à cette conversation de 
1799. Maury portait un grand talent dans une na- 
ture grossière ; les salons de Paris et le commerce 
des gens de lettres l'avaient façonné sans toutefois 
lui donner jamais une parfaite mesure ni la délica- 
tesse de l'esprit 5 arrivé en Italie dans tout l'éclat de 



2fe 

MG DoeiL. il xi'£T£ji qu'à yt manîxr pour recncîffir 
des Lc*mtT»ref: FadmirstMai rDeUiît toHies ses 
ffiroSe^: <:'3 féa^utait «4 il n'ecntait perscMme; il 
a^^ii bHajDDcnp ii dii«« os De se kssiîl pas de Foi- 
tendre. ei se& ce iiTersiikiDs defws sc4i départ de 
Pêiii o'ébkfit plus giière qu'on moncdogiie; ses 
dé£uils pnmitl&. qoe plos nea ne rrtenaît et ne 
CGPfniiallajt. frouTèrent le champ libre. Lorsque 
M. de Maidtre ^ît Jiamy^ les huit ans passés hors 
de Franche avaient reoda au cardinal ces allures li- 
bres et originales qui mettaient tout en dehors et 
ne prenaient pas la peine de se régi». Quant à 
rhistoire des trois ponmies, est-ce un trait qu*on 
doive ajouter à la comédie de Tarare? Nous ne le 
pensons pas. Il y avait au fond de Maurj, malgré 
les ardeurs et Foi^eil brutal de sa nature, quelque 
chose de profondément simple; il donna les trois 
pommes par un mouvement de bonté familière qui 
sentait beaucoup plus Yalréas que Thabilude du 
monde, et c'est surtout le laisser-aller du bon- 
homme qui domine dans cette anecdote. On a dit 
que >Iaury était avare , peut-être y avait-il chez lui 
plu» de bizarrerie que d'avarice. Il combla sa fa- 
mille, et quand une de ses nièces se maria, il mit 
deux cent mille francs dans la corbeille ; il rendit 
quelquefois service à des évoques émigrés, fit pré- 
sent à Téglise de son lieu natal de beaux vases sa- 
crés et d'orncmcnls que Ton conserve encore, et 



249 

fonda ou enrichit de ses deniers une bibliothèque 
au séminaire de Montefiascone. Le cardinal de 
Clermont-Tonnerre, évêque de Châlon, s'en allant 
à Rome en 1803, s'arrêta chez son collègue de 
Montefiascone ; celui-ci s'étant aperçu que le prélat 
\oyageur n'avait pas d'anneau épiscopal, lui pré- 
senta son écrin, et M. de Clermont-Tonnerre choi- 
sit une topaze orientale : un avare accompli aurait, 
en pareille occurrence, soigneusement caché son 
écrin. 

Le cardinal Maury avait suivi de près le pape 
Pie VII se dirigeant non sans obstacles vers Rome 
pour aller prendre possession de la chaire de saint 
Pierre ; il fut témoin de l'entrée du nouveau pon- 
tife dans la ville éternelle le 3 juillet 1800, au mi- 
lieu des acclamations et de l'attendrissement du 
peuple. Les Romains, opprimés par la domination 
napolitaine, saluaient à la fois dans Pie VII le Vi- 
caire de Jésus-Christ et leur libérateur : il passa 
sous un arc-de-triomphe, sur cette même place 
del Popolo où une couronne avait été présentée à 
Berthier. 

Rentré à Montefiascone, Maury reprit l'adminis- 
tration de son diocèse et ses habitudes laborieuses. 
Il allait souvent à Rome, où le rappelaient ses de- 
voirs envers le Saint-Siège, ses relations et ses 
amitiés; il y recourait aux magnifiques ressources 
des bibliothèques et s'y occupait des intérêts de 



250 

TËglise de France que Téchafaud ou Teul a^ait 
pméede la plupart de ses pasteurs; il était auprès 
de Pie Yll Fintennédiaire de beaucoup de nos éyê- 
ques proscrits. La correspondance du cardinal 
Maury avec ces prélats, si nous en jugeons par ce 
qui nous est connu, était digne de l'ancien défen- 
seur du Saint-Siège et de la religion à l'Assemblée 
constituante. Nous avons sous les yeux une très- 
curieuse et très-belle réponse à M. de Boisgelin, 
datée de Montefiascone le 26 octobre 1800; M. de 
Boisgelin, archevêque d'Aix, où il marqua son pas- 
sage par des bienfaits, collègue de Maury à la Cons- 
tituante et son confrère à l'Académie, vivait alors 
en Angleterre comme d'autres évêques de France; 
nous n'avons pas sa lettre au cardinal Maury, et 
nous ne pouvons pas dire avec une pleine vérité 
quel était son contenu ; mais la réponse nous l'in- 
dique suffisamment; nous nous hâtons de la re- 
produire et parce qu'elle mérite les regards, l'at- 
tention de la postérité, et parce qu'elle n'a jamais 
vu le jour; c'est à la fois de l'éloquence et de la 
biographie, et Ton est heureux de retrouver en- 
core, à la date de 1800, le beau caractère de l'o- 
rateur de 1791. 

a La lettre, mon très-cher seigneur, dont vous 
€ avez bien voulu m' honorer, le 9 du mois der- 
€ nier, exige, de ma reconnaissance autant que 
a de ma franchise, une réponse détaillée et à cœur 



251 

« ouvert. Je \iens m'acquitter de ce devoir avec 
c rempressement d'un homme qui vous respecte, 
c vous aime et vous admire de toute son âme, et 
€ qui n'a rien à dissimuler avec vous.... D'abord, 
€ Monseigneur, vous ne me devez aucun remer- 
€ ciment pour avoir fait expédier en faveur des 
<c religieuses de votre diocèse le même induit que 
€ j'ai obtenu pour tous les évêques de France qui 
€ occupent de grands sièges. Depuis l'année 1 755, 
« les membres de notre illustre clergé ont eu, plus 
€ d'une fois, le tort ou la maladresse de préjuger, 
€ et même de se diviser entre eux sur des ques- 
c tions qu ils savaient être soumises à l'examen du 
€ pape, ou qu'ils déféraient eux-mêmes à son ju- 
« gement. La raison ne permet pas de décider 
€ quand on consulte, et la saine politique suffit 
€ pour conseiller aux membres d'un grand corps 
€ de ne pas se prononcer d'avance et sans néces- 
« site quand ils ne sont pas tous d'accord. C'est 
€ une erreur très-déplorable et très-commune 
€ de croire qu'attendre c'est perdre du temps et 
€ du terrain, surtout quand un sage délai, loin 
« d'étouffer la vérité, ne tend qu'à lui mieux assu- 
€ rer son triomphe. Je regrette que notre clergé 
« n'ait pas ainsi calculé les véritables intérêts de 
< sa gloire, en s'imposant une circonspection 
€ inaltérable sur la promesse de fidélité, dès que 
« le pape eut annoncé à toute l'Eglise, immédia- 



252 

c temeiit après son exaltation, qu'il s'occupait de 
€ cet examen, et qu'il donnerait une décision.... 

€ Personne ne vous conteste la gloire d*avoir 
c parfaitement bien exposé les véritables principes 
c de FEglise; mais on a été affligé de voir que 
c( vous vous sépariez de la très-grande majorité 
« de vos collègues dans les conséquences prati- 
c ques que vous en tiriez... Mais, dites-vous, je 
€ n'ai jamais voulu composer que sur les moyens. 
€ C'est là, Monseigneur, la question. Est-ce donc 
a un simple moyen, et un moyen légitime de com- 
€ position, ou bien n'est-ce pas sacrifier les prin- 
€ cipes que de promettre fidélité à une constitu- 
c tion ' qui autorise l'action des lois les plus con- 
te traires à l'Évangile et à la discipline générale 
€ de l'Église?... 

« Je vous avais demandé à quoi avaient servi 
« les conciliations. Vous rétorquez cet argument 
« contre moi, et vous me demandez à quoi ont 
« servi les plus fortes oppositions?... Elles ont 
€ servi à nous sauver de toutes les capitulations 
€ absurdeset infâmes qui nous auraient déshonorés 
« gratuitement. Elles ont servi à faire reculer hon- 
€ teusement devant nous tous ces perfides hypo- 
< crites que nous avons chassés de poste en poste, 
€ toutes les fois qu'ils ont feint de se rapprocher 
« de nous pour nous tromper, nous opprimer et 

* Il s'agit ici de la constitution de Tan VIII. 



2S3 

nous avilir. Elles ont servi à sauver notre hon- 
neur, avec lequel, tôt ou tard, on sauve tout. 
Elles ont servi à retenir ou à mettre dans nos 
intérêts l'opinion publique qui se serait totale- 
ment séparée de nous, si nous nous étions lassés 
de porter partout nos désastres en témoignage 
de la vérité dont nous étions les martyrs, si nous 
avions cessé de combattre pour cesser de souf- 
frir, si nous avions été les dupes intéressées des 
accommodements les plus illusoires, les plus 
absurdes et les plus infâmes. Elles ont servi à 
nous conserver debout au milieu des ruines qui 
nous environnaient, et nous accablaient sans 
pouvoir nous abattre. Enfin elles ont servi à 
mûrir le catholicisme renaissant au fond de tous 
les cœurs, à nous reconquérir Testime, la pitié, 
l'amour des Français, à nous conserver notre 
vie politique", car nous serions anéantis depuis 
longtemps, et la religion aurait péri en France 
avec nous, si par notre fermeté, notre courage, 
notre patience, notre invincible fidélité à nos 
devoirs, nous n'avions donné à nos concitoyens, 
trop malheureux pour n'être pas personnels sous 
le régime qui les écrasait, le temps de se sou- 
venir de nous, après s'être soustraits à l'oppres- 
sion, de s'intéresser à notre sort, et de rappeler 
avec nous la religion qui semblait anéantie, et 
qui, heureusement associée à notre sort, n'a 



' T-T^na*M*. nLUK 



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Kr l«li tOHBK Ct 

€ ViMK av^cz ccrtUBCflicBt beoBCfMip trop d'cs- 
prft pOBT De p» Toe» être eiplûpié k diffiêrcDoe 
de notre sort. Je ne sûogcais aBcoDement à la 
fortone. quand je me dércoais. durant le cours 
de notre première assemblée, à la défense de 
tous les droits Intimes. L'avenir, qui se rédui- 
sait alors pour moi à chaque jour ou tout au 
plus au lendemain, ne me montrait qu'une mort 
inévitable à laquelle je m'attendais et dont la 
Providence m'a préservé par une affluence de 
miracles journaliers. Le sacrifice de ma vie était 
fuit (le très-lionne Toi dans le fond de mon cœur, 
et ce n'est pas celui qui m'avait le plus coûté. 



255 

€ Si j'attribuais mon inconcevable conservation à 

c des moyens humains, je croirais fermement que 

CE c'est à mon mépris franc et continu pour la 

a mort, que je suis redevable de ma vie. J'ai vu 

< la lanterne et les poignards levés sur moi d'assez 

< près pour me souvenir des plaisanteries et du 
c sang-froid dont je me servais pour désarmer la 
c multitude. J'étais étonné moi-même de cette 
c présence d'esprit qui me venait du parti bien pris 

< et bien arrêté de ne compter ma vie pour rien.| 
« Surpris de me trouver encore vivant à la fin 

c de nos séances, je ne le fus pas moins quand je 
€ sus que l'immortel Pie VI m'appelait auprès de 
c lui pour me créer cardinal. Je ne suis donc nul- 
« lement responsable de ma fortune. L'heureuse 
c circonstance d'être né sous la domination tem- 
c porelle du Saint-Siège me mettait dans une 
« classe à part, et cette considération était déci- 
c sive en ma faveur dans l'esprit de Pie VI, qui, 
€ sous ce rapport, ne voyait personne en France 
» sur ma ligne. Je me souviens que, touché, dans 
€ mon premier entretien avec lui, de ma confu- 
€ sion et de ma reconnaissance, il me rappela que 
c son prédécesseur saint Pie V avait créé cardinal 
« Thomas Soucher, abbé de Clairvaux, pour avoir 
ç été l'un des plus illustres et des plus utiles théo- 
« logiens du concile de Trente. Ce qu'il fit pour 
c un Français, ajouta-t-il, nous le ferons, à plus 



256 

c forte raison, pour un sujet de Tltlglise romaine, 
c Voilà le mot de Ténigme et l'explication de la 
€ préférence que j'ai obtenue. 

c Quant à tous, Monseigneur, tous ne pouTiez 
« reccToir des récompenses qu'en France ou par 
€ la France. Cette seule différence, qui ne saurait 
« échapper à Totre sagacité, ne me permet pas de 
c douter que tous n'ayez applaudi sincèrement à 
€ mon bonheur, qui aurait doublé de prix à mes 
« yeux, si j'aTais pu le partager avec tous et plu- 
« sieurs de tos collègues. J'ai pris souTent la li- 
« berté de plaider auprès du feu pape tos droits 
« communs à ses faTeurs les plus signalées. Je 
c TOUS ai, plus d'une fois, défendu auprès de lui. 
a On lui aTait donné, de longue main, des im- 
a pressions défaTorables contre tous, et j'en con- 
a naissais l'origine. Il se plaignait.... Mais j'ajoute 
a que je TaTais ramené sur votre compte, et que 
c je lui avais persuadé enfin, comme je le crois, 
« que TOUS méritiez une grande récompense. Il 
€ TOUS l'aurait accordée, s'il eût assez Técu pour 
« pouToir TOUS décorer, sans être obligé de tous 
a doter, ce qui lui était véritablement impossible. 
« Verte fida mea hœc sunt quirites. » 

M. de Boisgelin fut nommé cardinal deux ans 
après cette lettre. Il est vraisemblable que les bons 
offices du cardinal Maury, alors très-influent à 
Rome, le servirent beaucoup auprès du Souverain- 



257 

Pontife. On aura remarqué dans celte lettre avec 
quelle gi'ande \igueur de parole Maury explique à 
quoi ont servi les oppositions, et ce n'est pas sans 
un vif intérêt qu'on l'aura entendu lui-même par- 
ler de ses jours de lutte périlleuse en face de la 
révolution. 

En 1801, pendant que Consalvi, devenu cardi- 
nal et secrétaire d'État du gouvernement pontifi- 
cal, négociait à Paris le concordat avec le premier 
consul, et que M. Cacault, habile ministre de Bo- 
naparte à Rome, attendait à Florence le résultat 
des négociations, le cardinal Maury sentit autour 
de lui la main du nouveau maître de la France. Il 
nous faut ici donner la parole au secrétaire de lé- 
gation, que M. Cacault avait laissé à Rome ; car le 
secrétaire est l'historien même de Pie VII. 

« Ce fut alors, dit M. Artaud, qu'il arriva, on 
« ne sait comment, que des agents étrangers à la 
a diplomatie écrivirent au premier consul contre 
« le cardinal Maury, qui, de Montefiascone, venait 
« quelquefois passer plusieurs jours à Rome pour 
« des raisons fort innocentes, souvent pour achè- 
te ter des livres. Bonaparte, animé par ces rap- 
« ports, et déjà dévoré d'une grande haine contre 
«( la maison de Bourbon, voulut que le pape dé- 
€ fendit à ce cardinal de paraître désormais à 
« Rome. 11 est pénible de dire que le gouverne- 
«c ment romain donna, à ce sujet, toute salisfac- 

47 



256 



forte raison 9 pour un sujet de 



r 



€ Voilà le mot de Fénigme c'/ ^' i 

€ préférence que j'ai obleni*;^/ ,a 

« Quant à vous, Mon8e'//J j. 

« recevoir des récompç;/ -^ ^ 
a la France. Cette se^v/ ^ '' , „ 

<i échappera votre*.// : 
« douter que vo^ /? 
«monlKmlMf ' . allait jusqu a 

« veut *î|* ' "'^^"^y ^'^** P^^** ^ ^^^ 

« sienrli^ " ^^' ^^"* ^*^^^ P^^^ ^^ °^^^* 

« lUiUiiy après la manière de compter des 

^ ^^,. ^ quatre heures du matin. Je ne con- 
t W' jss»^^ P^^ '^ cardinal Maury; mais j'avais de 

r ^J^ration pour lui, et je pensais avec peine 
; ^*i[ venait d'éprouver un chagrin. Ce cardinal 

'n'avait jamais eu une conduite reprochable, 

0]éme dans le sens de ses opinions alors oppo- 
^ sées à celles de Bonaparte. La correspondance 
tf avec Louis XVIII avait presque cessé, et ce car- 
€ dinal, qui venait de rendre de grands services 
< dans le conclave, et à qui on adressait alors des 
c promesses magnifiques, méritait que l'on parût 
(( se souvenir de ces circonstances. » 

Depuis qu'un ambassadeur du premier consul 
avait été accrédité auprès du Saint-Siège, Maury 
ne se présentait plus à Pie VII comme ministre de 
Louis XVIII; un moment il espéra voiler cette 



259 

sou s le titre de protecteur des églises de 

' Flome; la difficulté restait la même : la 

^^le craignait de déplaire au jeune vain- 

Hlie. Maury se trouvait ainsi placé 

'te circonspection du pape et les 

sérieuses de Bonaparte. Nous 

'l où rhonneur politique de 

.ge. 



CHAPITRE XV. 



Usage du Sacré-GoUége d'écrire chaque année auxsouTerains; 
le cardinal Maury croit devoir exposer & Louis XVIII son em- 
barras; réponse du roi. — Lettre du cardinal Maury à Napo- 
léon; sa défection; immense retentissement de cette lettre. — 
Inutiles efforts du cardinal Maury pour se justifier. — Il s'en- 
nuyait à Montefiascone et regrettait Paris. — Il va au devant de 
Pie Vn à Radicofeni. — Il voit Napoléon à Gènes. — Lettre 
de M. de Talleyrand au cardinal Consalvi au sujet du cardinal 
Maury. — Retour du cardinal Maury à Paris. — 11 rentre à 
TAcadémie; son discours de réception; il lit dans la môme 
séance l'éloge de l'abbé de Radonvilliers ; appréciation de ces 
deux discours. 



Il était d'usage que chaque année, à l'occasion 
des fêtes de Noël et du jour de Tan, le Sacré-Col- 
lége écri\it aux souverains ; en 1803, les cardinaux 
songeaient à adresser au premier consul les com- 
pliments d'usage, comme ils l'avaient déjà fait en 
1802; chacun d'eux reçut du pape un formulaire 
pour le trattamento adopté à l'égard du premier 
consul. Maury écrivit à Louis XVIII pour lui ex- 
poser son embarras. 11 ne devait pas y avoir d'em- 
barras pour un homme fermement décidé à rem- 



262 

plir son devoir ; l'hésitation de la part de celui que 
le roi avait honoré de ^ confiance était déjà pres- 
que une désertion. Voici la réponse que lui adressa 
Louis XVIII à la date du 22 octobre 1 803 : « Le roi 
<i voit avec une peine bien vive la position per- 
c sonnelle du cardinal Maury. Il faudrait être sur 
> les lieux pour bien juger des sacrifices que cette 
« position et l'unanimité des démarches du Sacré* 
€ Collège peuvent imposer'au cardinal Maury. Ce 
€ qu'il y a de sûr, c'est que le roi n'en sera pas 
c plus scandalisé qu'il ne le fut jadis de lui voir 
« porter un ruban tricolore. > Ce ruban tricolore 
était un souvenir de la fête de la fédération; on 
avait pu le porter sans se compromettre ; mais il 
est tout simple que Louis XVIII en ait gardé une 
impression différente. 

Maury n'adressa aucune lettre à Bonaparte en 
1803; au mois d'août de l'année suivante, ayant 
reçu, par ordre du pape, comme tous les autres 
cardinaux, une lettre officielle qui lui annon- 
çait que le Saint-Père venait de reconnaître la 
souveraineté de Napoléon, il écrivit au nouveau 
maître de la France une lettre de félicitation. On 
va la lire : 

« Sire, c'est par sentiment autant que par de- 
« voir, que je me réunis loyalement à tous les 
€ membres du Sacré-Collége pour supplier Votre 
€ Majesté Impériale d'agréer avec bonté et con- 



263 

a fiance mes sincères félicitations sur son avéne* 
c ment au trône. Le salut public doit être, dans 
€ tous les temps, la suprême loi des esprits rai- 
€ sonnables. Je suis Français, Sire; je veux l'être 
€ toujours. J'ai constamment et hautement pro- 
€ fessé que le gouvernement de France étoit, sous 
a tous les rapports, essentiellement monarchi- 
« que. C'est une opinion à laquelle je n'ai cessé 
« de me rallier avant que la nécessité de ce ré- 
> gime nous fût généralement démontrée par tant 
n de désastres, et que les conquêtes de Votre Ma- 
« jesté, qui ont si glorieusement reculé nos fron- 
ce tières, eussent encore augmenté dans un si vaste 
€ empire le besoin manifeste de cette unité de 
f pouvoir. Nul Français n'a donc plus que moi le 
(( droit d'applaudir au rétablissement d'un trône 
€ héréditaire dans ma patrie, puisque j'ai toujours 
f pensé que toute autre forme de gouvernement 
€ ne seroit jamais pour elle qu'une intermittente 
€ et incurable anarchie. Je me trouve ainsi à la fin 
< de notre révolution sur la même ligne des prin- 
€ cipes que j'ai défendus au fréquent péril de ma 
€ vie depuis le premier jour de son origine et du- 
<t rant tout son cours. Je sens vivement, Sire, dans 
€ ce moment surtout, le bonheur de n'être que 
« conséquent et fidèle à mon invariable doctrine, 
€ en déposant aux pieds deVotre Majesté Impériale 
€ l'hommage de mon adhésion pleine et entière 



264 

c au vœu national qui vient de l'appeler à la su- 
c prème puissance impériale, et d'assurer solide- 
c ment la tranquillité de l'avenir, en assignant à 
« son auguste famille un si magnifique héritage, 
c Un diadème d'empereur orne justement et di- 
c gnement à mes yeux le front d'un héros qui, 
ce après avoir été si souvent couronné par la vie- 
il toire, a su se soutenir par son rare génie 
« dans la législation, dans l'administration et dans 
« la politique, à la hauteur de sa renommée tou- 
c jours croissante, en rétablissant la religion dans 
a son empire, en illustrant le nom français dans 
« tous les genres de gloire, et en terrassant cet 
<x esprit de faction et de trouble qui perpétuoit 
c les fléaux de la révolution en la recommençant 
« toujours. » 

Il y a dans cette lettre de grands efforts pour 
paraître conséquent et fidèle; mais cette continuité 
de sentiment monarchique, en changeant d'objet, 
était tout simplement une défection. Il n'apparte- 
nait pas à l'ami des princes, a l'ambassadeur de 
Louis XVIII à Rome d'oublier qu'il y avait encore 
en Europe une maison de Bourbon : on aurait pu 
croire, à la lecture de cette lettre, que les descen- 
dants de saint Louis et de Louis XIV étaient effa- 
cés de la terre. 

Le Moniteur se hâta de la reproduire ; Bona- 
parte en fit trophée; le retentissement en fut im- 



265 

meose. Les royalistes de France stupéfaits refusè- 
rent d'abord de croire à l'authenticité de la lettre, 
et n'y virent qu'une imposture. L'Europe s'étonna, 
et, dès ce jour, le nom de Maury cessa d'être pro* 
nonce avec respect'. Les beaux caractères sont 
comme un patrimoine d'honneur pour tous les 
gens de bien ; leur chute soudaine est une sorte 
de banqueroute faite aux âmes honnêtes. Maury 
craignait de se « sacrifier sans espérance , sans 
< nécessité, comme sans fruits,... par un re- 
€ fus isolé, inutile et très-désastreux pour lui dans 
c sa solitude, où il se trouvait à la merci de la 
c France alors toute puissante en Italie '. » Si, à 
cette époque, il s'était sacrifié sans espérance, ce 
n'eût pas été sans nécessité ni sans fruit; il est tou- 
jours nécessaire de rester fidèle, et l'on n'a pas 
souffert sans fruit, quand on a gardé l'honneur de 
son nom. Dans une lettre à un ami, où il exposait 
les motifs de sa nouvelle attitude, Maury parlait du 
salut publiCy d'assentiment universel au nouveau 
pouvoir ; ce sont les éternels prétextes aux défail- 
lances, ce ne sont pas des justifications. Le cardi- 
nal répétait souvent qu'il n'avait écrit à Napoléon 
que pour obéir à un ordre du pape; soit; mais le 
pape ne lui avait pas commandé l'expression d'un 

^ Un bon mot fit alors fortune à Toccasion d'un poiHrait du 
cardinal Maury : « Je Taime mieux avant la lettre. » 
* Mémoire de Maury^ imprimé en 1814. 



2M 

enthousiasme si vif et d'un dévouement si ardent 
et si nouveau. 

D'ailleurs Maury, dans ses laborieux efforts 
pour se faire absoudre, n'a pas voulu, n'a pas osé 
dire le vrai mot : il s'ennuyait à Monlefiascone ! il 
regrettait ce Paris où s'était écoulée sa brillante jeu- 
nesse, Paris, où il avait trouvé la gloire et les joies 
de l'esprit < Je ne connais pas d'autre bonheur 
c que mes souvenirs, écrivait-il de Montefiascône, 
c et je me regrette souvent moi-même dans mon 
€ exil solitaire. » Maury, prince de l'Église, ho- 
noré de l'estime et de l'amitié du pape et des rois, 
jouissant d'une gloire conquise par le noble em- 
ploi d'un grand talent, que pouvait-il désirer? à 
quel sentiment d'ambition pouvaii-il s'abandon- 
ner? Il ne lui manquait rien, excepté Paris ; c'est 
à Paris que le ramenait sa pensée ; et, quand Paris 
lui sembla habitable, sous la puissante main qui 
avaitrétabli l'ordre, ^îaury chercha l'occasion d'en 
reprendre le chemin. Il avait d'ailleurs peu de goût 
pour les Italiens. L'ennui triompha misérablement 
de cette âme que n'avait pu vaincre ni émou- 
voir les plus terribles menaces de la révolution ; 
plus patiente dans l'épreuve, elle aurait mieux 
compris les desseins de la Providence au milieu 
des événements qui ébranlaient l'univers. 

C'est à Aix-la-Chapelle que Napoléon reçut la 
lettre de Maury ; il lui répondit pour c l'assurer 



267 

« de rintérêl qu'il prendrait dans tous les temps 
« à sa satisfaction, et de l'estime particulière qu'il 
« avait pour lui. i> 

Lorsque Pie VII, en route pour venir sacrer Na- 
poléon, arriva à Radicofani, le 3 novembre 1804, 
il y trouva le cardinal Maury, qui était venu le 
complimenter à la tête de son clergé. « Ils s'entre- 
« tinrent longtemps ensemble, » dit l'historien 
de Pie VII. « Le cardinal pria le pape d'aller un 
€ jour, sans prévenir personne, dire la messe 
« dans l'église des Carmes, à Paris, où avaient 
€ péri tant de prêtres ; il lui dit qu'une telle vi- 
« site, en un tel lieu, produirait un effet très-re- 
€ marquable sur Tesprit des catholiques. Il parait 
€ que le pape ne put pas donner suite à cette pen- 
€ sée si grande, si religieuse. Malheureusement, 
« dans le cours de cet entretien, en parlant des 
€ griefs que le cabinet de Paris assurait avoir con- 
« tre Rome, le pape dit au cardinal : Ma perché? 
€ voi siete tanto odiato da questi Francesi\ » 
Cette détestation, dont parle ici le Saint-Père, est 
celle qui poursuivait officiellement toute hostilité 
contre le gouvernement de Napoléon 5 le pape ou- 
bliait en ce moment que le cardinal Maury n'était 
plus un ennemi du gouvernement français, et que 



' Histoire de Pie Vil , par M. Artaud de Monter^ tome I^ 
ohap. XXXVllI. 



268 

sa lettre de félicitation à Napoléon faisait le tour 
du monde. 

Maury, après sa soumission à l'empereur ne 
se hâta point de retenir dans sa patrie; il fit 
une réponse éTasive à la première invitation de 
Napoléon et ne se rendit même pas à des in- 
stances répétées; il semblait vouloir reculer le 
moment où devait s'achever sa défection. Au mois 
de juin 1805, Cambacérès lui écrivit que l'empe- 
reur, après son couronnement à Milan, s'arrête- 
rait à Gènes, qu'il ferait ainsi la moitié du che^ 
min, et qu'on espérait que le cardinal Maury ferait 
Vautre moitié. Ce fut donc à Gênes que le cardi- 
nal présenta en personne ses premiers hommages 
à Napoléon, le 1" juillet 1805. Napoléon, ce grand 
fascinateur, n'eut pas besoin d'un long effort pour 
séduire Maury : « Après cinq minutes de conver- 
c( sation, » disait plus tard le cardinal, » je fus 
« ébloui et je me sentis tout à lui. » L'hostilité de 
Maury contre Bonaparle avait plus d'une fois attiré 
des plaintes à la cour de Rome de la part du gou* 
vernement français ; sa nouvelle démarche lui as- 
surait des droits auxquels le ministère de Napoléon 
donna officiellement satisfaction. M. deTalleyrand, 
dans une lettre adressée au cardinal Consalvi et 
datée de Gênes, le 4 juillet 1805, s'exprimait 
ainsi : 

« Votre Éniinence a su que Mgr le cardinal 



269 

c( Maury se rendait à Gênes ; elle ne sera pas sur- 
et prise d'apprendre que Sa Majesté, à qui il a été 
« présenté le H de ce mois (le H messidor), et 
€ qui aime à rapprocher tous les partis, dès qu'on 
« se montre Français, Ta reçu avec beaucoup de 
« bienveillance. Les événements qu'il a traversés 
« et les honneurs qu'il a mérité d'obtenir du Saint- 
ce Siège, ne pouvaient que faire paraître encore 
€ plus recommandables les talents qu'il a con- 
« stamment montrés. J'ai eu personnellement 
« grand plaisir à me retrouver avec l'un des 
c< membres distingues d'une Assemblée, où la dif- 
« férencc d'opinion n'a pas empêché qu'on ne 
a s'aimât et qu'on ne s'estimât. > 

Le ministre termine sa lettre en recommandant 
avec insistance au cardinal Consalvi le neveu du 
cardinal Maury, qui avait été élevé, à Rome, au 
collège de l'Académie ecclésiastique. 

Maury se retrouva dans Paris à la fin de mai 1 806 ; 
ses amis d'autrefois ne lui cachèrent point leur sur- 
prise. Mais la présence de ce fameux abbé Maury, 
dont le nom avait tant retenti, et qui, depuis quinze 
ans vivait hors de France, excita une très-grande 
curiosité ; le peuple se rassemblait pour le voir et 
suivait sa voiture. Trois mois après son retour, il 
était nommé aumônier de Jérôme, et recevait en- 
suite, le traitement de cardinal français. Maury 
n'appartenait plus à l'Académie ; il n'avait pas été 



J70 

compris parmi les membres de l'Institut à Fépoque 
de sa formation, en 1 796, et, dans la nouvelle or- 
ganisation de 1803, il fut le seul membre de l'an- 
cienne Académie française laissé en dehors de la 
deuxième classe. Une nouvelle élection lui rouvrit 
les portes de l'Institut ; il remplaçait Target, son 
confrère avant la révolution, et qui n'était entré 
qu'après lui à l'Académie. 

Sa réception occupa beaucoup le public. A l'A- 
cadémie, on pratique l'égalité de la république 
des lettres, égalité qui n'est menaçante pour per- 
sonne et qui est honorable pour tous -, le maréchal 
de Beauveau disait que les premiers personnages de 
l'Etat venaient y èngfwer V honneur d'être les égaux 
des gens de lettres. Mais le cardinal Maury voulut 
être appelé Monseigneur et Eminence dans la ré- 
ponse du président de l'illustre corps littéraire ; 
l'Académie, se retranchant derrière son règlement, 
ne consentait pas à lui donner ce titre; ce fut à 
cette occasion qu'un de ses confrères, Regnault- 
de-Saint-Jean-d'Angely, se permit de lui deman- 
der en public ce qu il pensait donc valoir : « Très- 
« peu quand je me considère, » répondit Maury 
« avec calme, mais beaucoup quand je me com- 
« pare. » L'Académie céda à la suite d'un article 
du Moniteur^ qui laissait voir la volonté de l'em- 
pereur. Elle vengea son indépendance un peu com- 
promise en chargeant un simple ecclésiastique, 



m 

Tabbé Sicard, de répondre à l'exigeant et superbe 
cardinal. Le bon abbé prit, du reste^ son rôle fort 
au sérieux, ne crut pas faire acte de complaisance, 
et si Maury avait eu de la modestie, elle eût bien 
soufiTert de tant de louanges que lui décerna l'ha- 
bile instituteur des sourds-muets. 

Le discours de réception du cardinal eut peu 
de succès ; il parla trop de lui , et exalta sans 
mesure l'homme au pied de qui il avait renié sa 
foi poHtique. Il disait que, désenchanté de toute 
illusion, il n'avait pu se défendre de se réunir à 
ses concitoyens las du désordre et fatigués d'une 
tyrannique liberté; il prétendait s'être rapproché 
du nouveau gouvernement avec Vintégrité de ses 
principes. Maury louait Napoléon de s'être allié à 
la révolution pour en détruire tous les principes 
désorganisateurs après avoir sagement transigé 
avec ses inévitables conséquences. 11 trouvait dans 
l'ensemble de son étonnante destinée je ne sais quoi 
de plus grand que nature^ et appelait cette vie, si 
remplie de journées historiques, une vie classique. 
C'était en 1807, et les motifs d'enthousiasme ne 
manquaient pas à l'imagination du nouvel ami de 
Bonaparte. Il osa demander que le héros de la 
paix devînt le noble rival du héros de la guerre ; 
on n'entendait pas souvent alors, dans un discours 
public, des mots tels que ceux-ci : C'est assez de 
victoires, assez de triomphes, assez de prodiges. 



272 

Les souvenirs de la Constituante faisaient dire à 
Maury avec vérité : a On croyait avoir tout fait 
c parce qu'on avait tout détruit. » Il fut heureux en 
rappelant les jours de l'ancienne Académie fran- 
çaise, < Ces jours, disait-il, où vos séances particu- 
€ lières conservaient, avec les principes du goût et 
« la pureté de la langue, les longs et classiques sou- 
« venirs du grand siècle dont j'ai fréquenté parmi 
c vous les derniers contemporains, i» Il y a dans 
ce discours une partie intéressante, celle qui, à 
propos de Target, touche au barreau français, à 
l'éloquence judiciaire, aux relations du corps des 
avocats avec l'Académie, à l'origine des visites des 
candidats exigées par le règlement. 

Maury lut dans la même séance l'éloge de l'abbé 
de Radonvilliers, qui fut successivement jésuite, 
secrétaire du cardinal de LaRochefoucault dans son 
ambassade à Rome et durant son ministère de la 
feuille des bénéfices, sous-précepteur des enfants 
de France, successeur de Marivaux à l'Académie 
française et conseiller d'État. L'abbé de Radon- 
villiers avait reçu à l'Académie Delille, Ducis et 
Maleshcrbes ; dans sa réponse à Ducis, qui succé- 
dait à Voltaire, il eut le courage, tout en louant ce 
vaste et brillant esprit, de déplorer des écarts peu 
profitables à sa gloire -, il le blâma de n avoir pas 
dédaigné, comme les grands auteurs du siècle de 
Louis XI r, et abandonné à des écrivains sans gfé- 



273 

nie, cette triste célébnté qui s'acquiert mallieu-' 
reusement par V audace et par la licence. Le fau- 
teuil laissé vacant par sa mort, en 1789, n'avait 
pas été rempli ; l'hommage académique avait man- 
qué à sa mémoire ; Maury lui paya un tribut tardif 
et mérité dans cette séance du 6 mai 1 307. Les bio- 
graphes ont légèrement parlé de cet éloge de Tabbé 
de Radonvilliers. C'est un important morceau lit- 
téraire, très-habilement écrit, très-bien pensé, 
plein de vues ingénieuses; Maury ne tenait pas 
sous la main un de ces sujets dont la richesse in- 
spiratrice remue l'imagination ; son héros se recom- 
mandait par la vertu elle talent, mais il avait passé 
sans grand éclat ; le cardinal devait rendre compte 
d'une Méthode d'étudier les langues^ d'Opuscules 
et de Fragments oubliés. 11 féconda ce sujet d'une 
ingrate apparence, ramassa les meilleurs, les plus 
beaux souvenirs de son ancien confrère et en fît 
autant de tableaux; il entra avec une force supé- 
rieure dans les secrets de la langue et de la gram- 
maire, et , tandis qu'il peignait l'abbé de Radon- 
villiers, dévoilant, dans ses nouvelles méthodes, les 
beautés les plus cachées de l'art d'écrire, lui-même 
en parlait magistralement et en offrait des mo- 
dèles. Après avoir fait revivre l'esprit et les qeuvres 
de cet homme modeste et distingué dont on ne se 
souvenait plus, Maury s'attachait à mettre sa vertu 
en lumière ; il s'était Hvré à des recherches sur ses 

18 



274 

pieuses et abondantes libéralités ] il s'animait au 
récit de ses aumônes, et c'est avec enthousiasme 
qu'il louait sa charité. 

On sait qu'à l'époque du mariage de Napoléon 
avec Marie-Louise, les vingt-deux cardinaux, pré- 
sents a Paris, n'assistèrent pas tous à la cérémonie 
religieuse, qui eut lieu au Louvre le 2 avril 1810; 
quatorze s'abstinrent d'y paraître, se fondant sur 
l'incompétence de Tofficialité qui avait prononcé 
la nullité du lien spirituel, et attribuant au pape 
seul le droit de délier; huit ne partagèrent point 
ces scrupules et occupèrent un fauteuil à la cha- 
pelle ; parmi ceux-ci figurait le cardinal Maury. 11 
vit les quatre reines de Westphalie, de Hollande, 
de Naples et d'Espagne porter la queue de la robe 
de l'impératrice; il y eut un moment assez pro- 
longé d'hésitation de leur part, quand il leur fallut 
se baisser pour remplir cet office derrière Warie- 
Louise qui se dirigeait vers l'autel pour les pre- 
mières oraisons où l'épouse reçoit l'anneau ; mais 
un regard terrible lancé par l'empereur soumit tout 
à coup les royales fiertés, qui eussent bien voulu se 
dérober à ce rôle. Nous n'avons pas besoin de rap- 
peler que les cardinaux absents ne tardèrent pas à 
être punis de leurs scrupules religieux; l'empereur 
leur interdit de porter la pourpre, et on les appela 
les cardinaux noirs. 

Les défaillances politiques ne mènent pas tou- 



275 

jours, Dieu merci, aux défaillances en matière de 
religion ; mais Thistoire nous apprend à quelles 
extrémités peut exposer les hommes, même les 
hommes revêtus d'un caractère sacré, le parti pris 
de s'abaisser devant la domination. Nous avons vu 
Maury manquer à ses devoirs envers la royauté dont 
il avait été le serviteur^ il va manquer à d'autres 
devoirs. 



CHAPITRE XVI. 



Situation du pape^ obligé de recourii* au refus de l'institution 
canonique comme à un moyen légitime de défense. — Le car- 
dinal Maurjy nommé archeTèque de Paris, reçoit du Chapitre 
de Notre-Dame le titre et les pouvoirs d'administrateur capitu- 
laire; il est félicité par le Chapitre. — Comment il débute dans 
son administration. — En quoi Tacceptation du cardinal Maury 
violait la règle ecclésiastique ; résumé historique de la ques- 
tion des administrations capitulaires; erreur commune à cet 
égard en 1810.— Quels furent les premiers torts du cardinal 
Maury dans son acceptation. — Sa lettre à Pie VII. — Relations 
secrètes entre Savone et Paris*! — Réponse du Pape le 5 no- 
vembre 1810. — Prétextes sous lesquels le cardinal Maury ré- 
siste au bref du 5 novembre. 



Un décret de Napoléon, daté du 17 mai 1809, 
au camp de Vienne, avait spolié le pape et réuni 
ses Ëtats à TËmpire français : on connaît la belle 
protestation de Pie VII. Usant des seules armes 
qui fussent en son pouvoir, il fulminait, le 1 juin 
1809, une bulle d'excommunication contre l'en- 
vahisseur de ses domaines ; cet acte solennel de la 
plus haute autorité spirituelle remuait moins les 
âmes que dans les siècles de foi, mais il ne pou- 
vait être indifiTérent à Napoléon qu'on appelait le 



278 

restaurateur de la religion en France. La bulle 
d'excommunication ne fut pas, comme on l'a dit, 
le trait du \ieux Priam conlre le fils d'Achille ; il 
ne demeura pas suspendu au bouclier de Pyrrhus, 
mais alla plus avant qu'on n'a cru. Napoléon en 
riait! non, il n'en riait pas. Ne dit-il pas un jour 
à Fontainebleau ce mot profond : Je ne puis me 
rétablir, j'ai choqué les peuples. La gloire du vain- 
queur de Wagram reçut une rude atteinte des 
ordres par lesquels le saint vieillard de Rome fut 
arraché à sa demeure du Quirinal et traîné de ville 
en ville jusqu'à Savone, dont on fît sa prison. 
La captivité du pape et la dispersion des con- 
grégations romaines suspendaient violemment les 
rapports du Pontife avec 4'Ëglise universelle ; l'ad- 
ministration religieuse du monde catholique échap- 
pait aux mains garrottées du Père commun. Après 
le grand coup qu'il avait frappé le 10 juin, il lui 
restait un autre moyen légitime de défense : le 
refus de l'institution canonique aux évéques nom- 
més par Napoléon, Le siège de Paris étant devenu 
vacant par la mort du cardinal de Belloy (le 10 
juin 180»")), Napoléon y appela le cardinal Fesch, 
archevêque de Lyon, dans l'espoir de trouver en 
lui un souple instrument de sa volonté \ l'oncle de 
l'Empereur n'accepta qu'avec répugnance, ne ré- 
pondit rien ou presque rien au chapitre de Notre-- 
Dame qui vint lui offrir les pouvoirs d'administra- 



279 

leur capitulaire, s'abstint d'officier dans la métro- 
pole, et, après plusieurs mois de situation incer- 
taine et de réserve, il envoya sa démission au mi- 
nistre des cultes, se fondant sur les liens qui l'at- 
fâchaient à l'Église de .Lyon et dont le pape ne 
l'avait point affranchi. Ce fut à Fontainebleau que 
Napoléon connut cette démission ; il laissa éclater 
sa colère, et songea tout de suite à Maury ; celui- 
ci se trouvait à Fontainebleau ; il est mandé dans 
le cabinet du maître, qui lui demande son serment 
d'archevêque de Paris avant même de lui annoncer 
sa nomination *; il prêta le serment en habit et 
manteau courts. On dit que Maury, qui pourtant 
avait connu les tempêtes, fut si ému de cette scène 
soudaine, du son de voix et de l'air terrible de Na- 
poléon en ce moment-là, qu'il faillit s'évanouir. 
Le chapitre de la métropole de Paris, placé sous 
le coup d'une invitation formelle qui équivalait à 
un ordre, conféra à l'archevêque nommé le titre 
et les pouvoirs d'administrateur capitulaire du 
diocèse; ce ne fut pas à l'unanimité mais à la ma- 
jorité, car l'archevêque nommé n'inspirait pas une 
entière confiance. L'abbé d'Âstros, le jeune vicaire 
général du diocèse, président de l'assemblée capi- 
tulaire, vota avec la minorité. 11 crut que sa qua- 

' Vie du eardinal d'Astros, archevêque de Toulouse, par le 
R. P. Caussette.Ce livre substentiel, plein de faits nouveaux, est 
écrit avec talent et fermeté. 



280 

lité de président ue lui permettait pas de se déro- 
ber à la démarche de convenance par laquelle le 
cardinal reçut les félicitations du chapitre. < Mon- 
« seigneur, lui dit l'abbé d'Âstros en tète de la 

< députation, nous venons, au nom du chapitre 
« métropolitain de Paris, vous féliciter de votre no- 
« mination à ce siège, et prier Votre Eminence de 
« prendre en main l'administration du diocèse. Il 

< n'est personne qui ne se rappelle en ce moment, 
ff Monseigneur, avec quelle éloquence et avec 
<i quel courage vous avez défendu, dans le temps, 
« la cause de la religion et du clergé. » Le cardi- 
nal pâlit et parla de son attachement au Saint- 
Siège. «Je n'irai m'asseoir sur la chaire épiscopale 
« de Paris, répondit-il, qu'autant que le pape me 
« prendra par la main pour m'y faire monter '. y^ 
Le discours du vicaire général était expressif dans 
sa brièveté; Maury en comprit la portée; il comprit 
aussi qu'il aurait à compter avec ce jeune prêtre 
qui venait de lui adresser la parole. 

Depuis son retour à Paris, le cardinal Maury, 
peu recherché dans la société dont il avait déserté 
les afTections politiques, mais toujours épris du 
monde, fréquentait beaucoup les salons officiels et 
allait partout où l'esprit suffit pour se faire écouter; 
les anecdotes sur le dix-huitième siècle et les ré- 
cits de l'émigration s'échappaient de sa bouche en 

* Vie du cardinal d'Astros, par le R. P. Causette, p. 175. 



281 

flots intarissables; conteur animé, plus près du 
gros sel que de la fleur délicate de la pensée, et 
parfois poussant la verve jusqu'à l'invention, il in- 
téressait, égayait et charmait dans ses dîners en 
ville, et rarement il dînait chez lui. Dès que le 
cardinal fut nommé archevêque de Paris, il se traça 
un plan de conduite dont il ne garda pas le secret 
pour sa conscience, mais qu'il prétendit avoir 
confié à l'empereur et qu'il crut devoir ne laisser 
ignorer à personne : c'était le plan d'une vie plus 
retirée avec toute l'exactitude épiscopale, avec d'a- 
bondantes aumônes et la prière en commun. L'ar- 
chevêque nommé se proposait pour modèles MM. de 
Beaumont et de Juigné dont il avait vu de près les 
vertus et la piété. Il marqua sa première appari- 
tion au conseil par une faute ; au lieu d'abriter sa 
position équivoque sous l'autorité incontestable des 
grands vicaires capitulaires, il se mit assez auda- 
cieusement en relief, et ne se fut pas posé autre- 
ment s'il avait été en possession de l'institution 
canonique ; le cardinal annonça au conseil que 
les actes ne porteraient que sa seule signature ! 

Maury, en se plaçant, dans ces conditions, à la 
tète de l'administration du diocèse de Paris, ser- 
vait les desseins de Bonaparte, qui voulait se passer 
du Pape; le premier consul, dans les articles or^ 
ganiques, avait refusé de reconnaître le droit des 
chapitres; l'empereur, changeant d'avis selon ses 



282 

besoins, s^attachait à ce droit. En quoi Maury, ins* 
trament de la volonté impériale, violait-il la règle 
ecclésiastique? C'est ce qu'il faut examiner et pré- 
ciser. 

L'ancienne discipline, conforme aux saints ca- 
nons, veut que les diocèses, pendant la vacance 
des sièges, soient gouvernés par les vicaires géné- 
raux capitulaires ; elle ne permet pas aux chapitres 
de déléguer leurs pouvoirs à l'évèque nommé ; ce- 
lui-ci n'a pas le droit de se mêler de l'administra- 
tion du diocèse tant qu'il n'est pas muni de ses 
bulles. Il y a un sens profond dans cette loi qui 
tient à la constitution même de l'Ëglise catholique. 
Elle marque la distinction* entre le spirituel et le 
temporel, les limites oii finit le droit du prince, où 
commence un autre droit. Si les chapitres, obéis« 
sant aux injonctions du souverain, pouvaient dé- 
léguer l'autorité aux évêques nommés, le souve- 
rain deviendrait, par le fait, le maître du spirituel; 
les liens avec le centre de l'unité se rompraient 
bien vite; les bornes des deux puissances étant 
ainsi arrachées, la confusion serait facile et l'op- 
pression inévitable. Cette question se rattache à 
l'ancienne grande querelle du sacerdoce et de 
l'empire pour les investitures ; Rome défendait son 
indépendance en même temps que l'indépendance 
de la conscience humaine. L'institution canonique 
c'est le droit qui descend de sa source divine et 



283 

va se communiquer; l'administration sans bulle 
c'est l'usurpation. 

La défense faite aux é\êques nommés de s'in- 
gérer dans l'administration du diocèse est an- 
cienne, expresse, positive ; elle était une tradition 
et une règle; et comme l'Église se prononce à 
mesure que les besoins des temps l'exigent, elle 
fut amenée par des abus et des désordres à parler 
solennellement sur ce point dans la seconde moi- 
tié du treizième siècle. Le canon du second con- 
cile de Lyon, concile œcuménique tenu en 1274, 
est devenu célèbre; il a été confirmé par les dé- 
crétâtes de Boniface VIII, d'Alexandre V et de 
Jules II. Voici la traduction du décret : 

a Une aveugle cupidité et une damnable ambi- 
« tion s'emparant de certaines âmes, les poussent 
« à cette témérité, de travailler à usurper, par 
« artifice et par fraude, des droits qu'ils savent 
tf bien leur être interdits par les lois. Ainsi, quel* 
« ques-uns étant élus pour gouverner les églises, 
«t et ne pouvant, à cause de la défense qui leur en 
« est faite parles lois, s'ingérer d'eux-mêmes, avant 
« que leur élection soit confirmée, dans l'admis 
« nistration des églises qu'ils sont appelés à gou-- 
« verner, se font donner cette administration sous 
« les titres de procureurs ou d'économe. Mais 
« comme il ne faut point conniver à la perversité 
A des hommes, nous, voulant plus abondamment 



psr cette coostitiilioa 



àt prcaéreov àt iccnroir. soit as spiritaid, soit 
aa tcBporcL par soi-Béme ovparautniiy àtilre 
«TécoiMMBit o« àt procitîoBy on sous tout 
autre Doviera titre o« lool antre couleor q[iid- 
cooqœ. Tadmimstration de h dignitéà laqndk 
il est êla« oo de s*y immiscer, a^ant qne son 
dectioa ait été coofinnée. soos peine, pour tons 
ceux qui enfireindroot h défense, ée perdre par 
la même tous les droits qui leur étaient acquis 
par l'élection. > 
L'assemblée du clergé de France en 1395 éta- 
blit la même doctrine. Le roi Henri lY, après sa 
réconciliation avec Rome, dans ses lettres patentes 
du f*' mai 1396, disait ceci : c Les troubles et les 
« divisions qui ont eu cours en notre royaume ont 
c donné, à notre très-grand regret, sujet, occasion 
€ à plusieurs ouvertures inusitées et non accoutu* 
« mées, et entre autres que vacants aucuns arche- 
ce véchés, évèchés, abbayes et autres bénéfices 
ff étant à nomination, nos prives et grands con- 
« seils, contre ce qui avait été ci-devant observé, 
c auraient permis aux nommés par nous à aucuns 
«f desdits bénéfices d'entrer en possession d'iceux, 
« et les administrer, tant au spirituel qu'au tem- 
« porel, en vertu de notre seule nomination, sans 
« attendre qu'ils eussent obtenu leurs provisions 



285 

« (ou bulles de Rome).,. Nous, désirant conserver 
« l'Église en son autorité et droits, défendons 
« auxdits nommés par nous... de faire aucuns 
« actes de la puissance et juridiction ecclésiastique 
« ou spirituelle, à peine de nullité de tout ce qui 
€ sera par eux fait, géré et administré, et de pri- 
cc vation du droit prétendu par lesdils nommés 
« auxdits bénéfices, auxquels nommés et économes 
€ dits spirituels, enjoignons en laisser la puissance 
a et autorité aux chapitres des églises vacantes et 
« autres, auxquels de droit ou coutume elle ap- 
« partient '. » 

Il résulte de ce passage des lettres palçntes 
d'Henri lY que, durant les troubles de la Ligue, 
des évéques nommés administrèrent sans bulles 
les diocèses tant au spirituel qu'au temporel; on 
a dit que les papes ne réclamèrent pas à cette 
époque, et on en a conclu la légitimité des admi- 
nistrations capilulaires par les évéques nommés ; 
cette assertion sur le silence des papes n'est qu'une 
conjecture, et, quand même elle serait prouvée, 
on ne saurait en tirer aucune conclusion sérieuse : 
qui donc ignore que bien souvent les Souverains- 
Pontifes, dans un esprit de prudence et de paix, 
ont toléré des irrégularités pour ne pas aggraver 
les maux de l'Ëglise! iMais une lettre du cardinal 

* Recueil des Actes, Titres et Mémoires concernant les affairei 
du clergé de France, tome X, page 632. 



d'Ossat, du IG juillet 1596, nous apprend qu'il y 
avait eu des plaintes du Sainl-Siége au sujet deces 
situations nouvelles des évéques nommés: «Pounfu 
« qu'on se dispose en France à bien faire pourl'a- 
« venir, écrivait d'Ossat, et à recevoir et favoriBer 
« la restauration de Tordre et discipline ecclésias- 
c tique, on ne se formalisera guère (à Rome) pour 
« les désordres passés ; le pape et son légat ne re- 
« garderont point tant à certaines particularités 
« passées et faites en temps de troubles, comme 
« à établir un bon ordre public dans toute TËglisé 
« gallicane pour toujours à Tavenir. > Le cardinal 
d'Ossat, le négociateur illustre qui eut la gloire 
de réconcilier Henri IV avec le Saint-Siège, n'au- 
rait pas écrit de Rome en ces termes, s'il n'y avait 
pas eu des réclamations de la part du pape. Dans 
la même lettre, il dit que le mieux serait d'obtenir 
du pape une confirmation générale. Il est si peu 
permis de croire qu'on ait regardé comme légi- 
times tous les actes ecclésiastiques accomplis au 
temps de la Ligue, que le cardinal d'Ossat estaUé 
jusqu'à écrire ces mots : le schisme étoitjà fait 
et formé en France *. 

Les infractions à la loi qui règle les devoirs des 
évêques nommés ne se rencontrent en France 
qu'aux époques de démêlés entre le gouvernement 

^ Lettre du 16 janvier 1596. 



287 

et le pape. Pendant les débâts de la régale, de 
1681 à 1C93, Innocent XI refusa les bulles aux 
Nommés ; Louis XIV leur disait : Allez dans vos 
diocèses, faites-vous donner des pouvoirs par les 
chapitres, et, en attendant l'institution canonique, 
faites pour le mieux. — Les Nommés administrè- 
rent plus ou moins réellement par délégation du 
chapitre. Quarante sièges devinrent vacants durant 
les douze années de la querelle de la régale. Sur ce 
nombre d'évèques nommés, le Gallia christiana 
n'en cite que cinq qui aient sérieusement admi* 
nistré les diocèses. On peut en ajouter d'autres, 
tels que M. de Gosnac^ nommé au siège d'Aix, et 
Fléchier. 11 est certain que Fléchier gouverna pen- 
dant deux ans le diocèse de Lavaur, et pendant 
cinq ans le diocèse de Nîmes sous le titre de 
vicaire général du chapitre. Parmi les évéques 
nommés, quelques-uns, las d'attendre inutilement 
les bulles, renoncèrent à leur nomination. L'his- 
toire du temps nous montre l'administration capi- 
tulaire des prélats assez souvent traversée par des 
dissidences. Elle nous montre aussi une certaine 
vigilance d'opinion qui ne sympathisait pas avec 
ces dérogations aux lois anciennes. M. de Cosnac, 
nommé à l'archevêché d'Aix, ayant pris possession 
de l'administration du diocèse sans institution ca- 
nonique, on afficha aux portes de son palais le 
décret du concile de Lyon : Avariiiœ cœcitasy dont 




«éo.^ hoBftû iii& ;«sr siisvs affTfJii qpe k 

eA dineUmtiii CMtTafre à S4A i 
ritaKlk: il a «ies BiDtzfe pc«r refoscr 
CA iflaeiae 6» fiKA«ft§ de se passer de Jai: fl se 
tait et tcp«k en Ojodcez «p'fl troore boo ce que 
\oai Sûtes ! Ce n'est pe» là on raisonnemenl sé- 
mni. Jiaîs cette Hlencîease approbotioD de Borne 
dorant les douze années de raffaire de la régale 
n*est rien moins qu'one Térité historique; il pa* 
rait certain, ao contraire, que le pape Innocent XI 
adressa à Louis XIV des réclamations à cet égard. 
Les eiceptions qui se produisirent aux deux épo- 
ques de la Ligue et de la querelle de la r^ale, 
voilà donc ce qu'on a appelé Vusage de TËglise de 
France! La mauvaise humeur de Louis XTN' enjoi- 
gnant aux chapitres de déléguer leur juridiction 
aux évéques nommés, voilà ce qu'on a transformé 
en comeil donné par Bossuct, lequel n'a jamais 
conseillé rien de pareil et jamais rien écrit sur les 
administrations capitulaircs! 

Non-seulement il n'y a pas trace d'une opinion 
de Boftsuel qui autorise l'évoque nommé à admi- 



289 

nistrer sans bulles le diocèse, mais il donna lui- 
même, comme évêque nommé de Condom, un 
exemple tout contraire. Ce fut le 8 septembre 16G9 
que Louis XIV l'appela à ce siège, en remplace- 
ment de Charles-Louis de Lorraine ; Bossuet ne 
reçut ses bulles que vers la fin de juin 1670 ; or, 
durant ces neuf mois et demi, il ne se mêla par 
aucun acte au gouvernement de l'Église de Con- 
dom ; cette abstention doit être d'autant plus re- 
marquée que l'administration du diocèse par les 
vicaires capitulaires laissait fort à désirer; Bossuet 
ne reçut pas même du chapitre des lettres de vi- 
caire général. Dans l'année qui précéda la nomi- 
nation de Bossuet à l'évêché de Condom, le cha- 
pitre de Metz, dont il était le doyen, avait tenu une 
conduite dont on peutse souvenir ici. Le différend 
pour l'Eglise de Metz ayant été réglé entre la cour 
de France et le Saint-Siège, et Georges d'Aubus- 
soadeLaFeuillade, archevêque d'Embrun depuis 
vingt ans, ayant été nommé évêque de Metz après 
la démission régulière de Mazarin, du duc de Ver- 
neuil et du comte Guillaume, le chapitre de cette 
église déclara la vacance du siège, donna par ac- 
clamation et comme marque particulière de res- 
pect au prélat nommé le titre d'administrateur 
vicaire général, mais il confia en réalité le gouver- 
nement du diocèse, jusqu'à rnrrivée des bulles, à 
deux vicaires généraux capifulaireséhisau scrutin, 

10 



29u 

el Uo>)iiet fui un des deux vicaires généraux. D 
imiiorlo aussi li'observer que le chapitre de Metz, 
en coiifùraiit à ré\éque nommé les pouvoirs d*ad- 
miiiialraleur \ic:iire général, avait en vue de se 
confornior aux pieuses intentions de Georges d'Au- 
liusson de Li Feuillade, pressé de mettre un terme 
à une déplorable administration ; de plus, TéTé- 
que nommé avait, jusqu'à un certain point, com- 
mencé à obtenir fagrément du Pape par les bulles 
<iui, sur la demande du roi, Fautorisaient à réu- 
nir son ancien titre d*archevéque d*Embrun à sod 
titre dévéque de Metz, et à faire porter devant lui 
la croix archiépiscopale dans sa nouvelle Eglise. 

Nous venons de résumer en quelques pages la 
vérité canonique et historique sur cette question. 
Nous Tavons fait en pleine lumière, grâce aux sé- 
rieuses études dont l'administration du cardinal 
Maury fut Toccision. Les plus graves esprits parmi 
nous connaissaient mal celle matière, lorsque le 
cardinal Fosch, nommé d'abord à l'archevêché de 
Paris, reçut du chapitre de Notre-Dame les pou- 
voirs d'adminislralcur capilulaire. La canonicité 
de la mesure n'était mise en doute par aucun 
membre du chapitre, pas même par l'abbé d ' Astros, 
qui depuis creusa si bien la question. L'adminis- 
tration capitulaire des évoques nommés semblait 
entrée dans la discipline de l'Église gallicane, et 
comme consacrée par l'ancien usage des chapitres 



291 

de France d'envoyer des lettres de grand vicaire 
aux prélats nommés. De plus, on laissait dire que 
le canon du concile de Lyon n'était pas reçu parmi 
nous. 

Quel fut donc le premier tort de Maury? Ce fut 
d'accepter le siège de Paris, sans être affranchi du 
lien spirituel qui l'unissait à l'église de Montefias- 
cône. Cardinal et évéque d'au delà les monts, lié 
au Saint-Siège comme prince de l'Ëglise par des 
serments particuliers, évêque d'Italie et d'un pays 
d'obédience, il méconnut ensuite la discipline de 
l'Ëglise d'Italie à laquelle il appartenait, et se pré* 
valut de ce qu'on croyait être la discipline partir 
culière de l'Ëglise de France, pour s'autoriser à 
accepter l'administration capitulaire du diocèse de 
Paris. Il n'ignorait pas que le Pape, dépouillé, cap- 
tif, réduit à se défendre avec ses seules armes, op- 
posait le refus des bulles à de cruelles persécutions. 
Ëbloui par l'éclat du premier siège de France et 
médiocrement satisfait de la vie qu'il menait à 
Paris, il n'était plus frappé que de sa grandeur 
nouvelle et de ce qu'elle semblait lui promettre : 
il oublia les lois de l'Ëglise et les malheurs de son 
chef. Deux jours après sa nomination au siège de 
Paris (16 octobre 1810), Maury l'annonça à Pie Vil 
en protestant de son attachement et de sa dévo^ 
lion à la religion, au Saint-Siège et à la personne 
du Pontife ; il lui annonça en même temps son 



292 

élection par le chapitre, trouvant tout simple d'être 
nommé administrateur capitulaire ; il disait qu'il 
l'avait été à l'unanimité des suffrages, et sur ce 
point il se trompait^ il désirait son institution ca- 
nonique, cela se comprend. 

Pie yil se trouvait à Savone commre dans un 
cercle étroit de vigilance ennemie; on avait fait 
autour de lui la solitude ; une dure consigne ne 
lui permettait pas de communiquer avec le dehors; 
toute relation avec l'auguste vieillard était un délit. 
Le zèle religieux opposait à la terreur de l'espion- 
nage un dévouement secret et des stratagèmes in- 
Ifépides; des jeunes gens, dont plusieurs appar- 
tenaient à de nobles familles, allaient et venaient, 
sous les déguisements de la pauvreté, par des che- 
mins détournés et presque toujours à pied, chargés 
de correspondances entre Paris et Savone; c'est 
par un de ces mystérieux messagers qu'arriva 
le Bref du Pape en réponse à la lettre du cardinal 
Maury. 

Le Souverain-Pontife, à la date du 5 novembre 
1810, commençait par exprimer la douleur que 
lui causait une acceptation à laquelle il était loin 
de s'attendre; le cardinal Maury devait savoir les 
sérieux motifs qui forçaient le Pape à refuser l'ins- 
titution canonique aux évoques nommés par l'em- 
pereur; il les connaissait par le Bref du Pape au 
cardinal Caprara du 26 août 1809. quand celui-ci 



293 

était archevêque de Milan, et, depuis ce Bref, l'au- 
torité du Sainl-Siége avait bien plus gravement 
souffert. Pie Vil, s'adressant au cardinal Maury, 
continuait en ces termes : 

a Est-ce donc ainsi, qu'après avoir si courageu- 
a sèment et si éloquemment plaidé la cause de 
<x l'Ëglise catholique dans les temps les plus ora-- 
« geuK de la révolution française, vous abandon- 
ce nez cette même Église aujourd'hui que vous 
« êtes comblé de ses dignités et de ses bienfaits, 
« et lié étroitement à elle par la religion du ser- 
« ment? Vous en venez jusqu'à ne pas rougir de 
« prendre parti contre nous, dans un point que 
<x nous ne soutenons que pour défendre la dignité 
a de l'Ëglise ! Est-ce ainsi que vous faites assez 
<x peu de cas de notre autorité pour oser, en quel- 
ce que sorte, par cet acte public, prononcer contre 
€ nous à qui vous deviez obéissance et fidélité ? 
fi( Mais ce qui nous afflige encore davantage, c'est 
« de voir qu'après avoir mendié auprès d'un cha- 
€ pitre l'administration d'un archevêché, vous 
a vous soyez, de votre propre autorité, et sans 
a nous consulter, chargé du gouvernement d'une 
<x autre église, bien loin d'imiter le bel exemple du 
« cardinal Joseph Fesch, archevêque de Lyon, 
« lequel ayant été nommé avant vous au même 
« archevêché de Paris, a cru si sagement devoir 
« absolument s'interdire toute administration spi- 



294 

< rituelle de cette église, malgré Tinvitation du 

< chapitre. 

« Nous ne rappelons pas qu'il est inoui dans les 
« annales ecclésiastiques qu'un prêtre nommé à 
« un évèché quelconque ait été engagé par les 
« vœux du chapitre à prendre le gouvernement 
« du diocèse avant d'avoir reçu l'institution cano- 
c nique ; nous n'examinons pas (et personne ne 
«t sait mieux que vous ce qu'il en est) si le vicaire 
« capitulaire élu avant vous a donné librement et 
«c de plein gré la démission de ses fonctions, et 
« s'il n'a pas cédé aux menaces, à la crainte ou 
« aux promesses, et par conséquent si votre élec- 
« tion a été libre, unanime et régulière : nous ne 
« voulons pas non plus nous informer s'il y avait 
« dans le sein du chapitre quelqu'un en état de 
« remplir des fonctions aussi importantes; "car 
« enfin où veut-on en venir? On veut introduire 
et dans TËglise un usage aussi nouveau que dan- 
« gereux, au moyen duquel la puissance civile 
tf puisse insensiblement parvenir à établir, par 
<( l'administration des sièges vacants, tous les su- 
a jets qu'il lui plaira; or, qui ne voit que c'est 
« non-seulement nuire à la liberté de l'Église, 
« mais encore ouvrir une large voie au schisme et 
« aux élections invalides? Mais, d'ailleurs, qui vous 
« a dégagé du lien spirituel qui vous unit à l'é- 
tt glise de Montefiascone? ou qui est-ce qui vous a 



295 

« dispensé à l'effet d'être élu par un chapitre, et 
« de \ous charger de l'administration d'un autre 
« diocèse? Quittez donc sur-le-champ cette admi- 
« nistration : non-seulement nous \ous l'ordon- 
a nons, mais nous \ous en prions, nous vous en 
a conjurons, pressé par la charité paternelle que 
« nous avons pour vous, afin que nous ne soyons 
« pas forcé de procéder malgré nous et avec la plus 
a grande rigueur, conformément aux statuts de| 
« saints canons : personne n'ignore les peines 
tf qu'ils prononcent contre ceux qui, préposés à 
« une église, prennent en main le gouvernement 
te d'une autre église, avant d'être dégagé des pre- 
« miers liens. Nous espérons que vous vous ren- 
« drez volontiers à nos vœux, si vous faites bien 
« attention au tort qu'un tel exemple de votre part 
a ferait à TÉglise et à la dignité dont vous êtes 
« revêtu. Nous vous écrivons avec toute la liberté 
« qu'exige notre ministère : et, si vous lisez notre 
« lettre avec les mêmes sentiments qui l'ont dictée, 
« vous verrez qu'elle est un témoignage éclatant 
« de notre tendresse pour vous. » 

Ce langage du vieux pontife captif et mis au se^ 
cret, langage catégorique et pressant, plein de force 
et de lumière, ne suffira-t-il pas pour retenir le 
cardinal Maury sur la pente où il s'est engagé? 
Pierre a parlé; ne l'entendra-l-il point? Hélas! 
non. Les situations fausses obscurcissent tout au-^ 



296 

tour d'elles; elles ont des raisonnements, une 
conscience, une théologie à part; elles ont des 
serres de vautour sous lesquelles on se débat en 
vain. Le cardinal Maury, ne pouvant rien répondre 
au Bref de Pie VII, prendra le parti d'en nier Tau- 
thencité ; il dira que ce Bref ne lui est point parvenu 
ofHciellement, il dira qu'il y manque l'anneau du 
Pécheur; mais si le sceau pontifical n'accompagne 
pas les ordres du chef de l'Ëglise, à qui la faute? 
L'anneau du Pécheur ne lui a-t-il pas été enlevé 
par ses spoliateurs? La signature de Pie VU est là; 
Maury la connaît et la reconnaît : pourquoi donc 
ne pas obéir? À quelles chicanes est descendu 
Tancien défenseur du pape pour éluder ce que le 
pape a prescrit! La grande lumière de la vérité l'i- 
nonde, et il cherche des recoins obscurs pour y 
échapper, et il met la main sur ses yeux pour ne 
pas voir cette lumière ! Sa résistance au Bref de 
Pie VII, sous prétexte qu'il a lieu de le croire sup- 
posé, est le plus grave des torts du cardinal Maury. 
Le prélat romain Gregorio et le P. Fontana, gé- 
néral des Barnabites, chargés de la direction des 
affaires ecclésiastiques de Paris depuis l'exil des 
cardinaux noirs, avaient, par les ordres du pape, 
fait tenir le Bref aux mains du cardinal Maury, et 
en avaient transmis une copie à l'abbé d'Astros; 
celui-ci en donna secrètement connaissance à son 
cousin M. Portalis, fils du célèbre ministre des 



297 

cultes, directeur général de la librairie, à Tabbé 
Guairard, chef de division à la même direction, à 
l'abbé de La Calprade, chanoine honoraire de Paris; 
cette confidence devait leur coûter cher. Gomme 
Maury ne fléchissait point devant le Bref, on jugea 
nécessaire d'en laisser transpirer l'existence pour 
que les fidèles fussent avertis ; l'abbé d'Àstros au« 
torisa cette sourde divulgation qui jeta Napoléon 
dans de violentes colères et tailla de la besogne à 
sa police. 



CHAPITRE XVn. 



L'abbé d'Astros. — Sa vigilance autour du cardinal llaury. «— 
Tendances de Napoléon remarquées par Tabbé d'Astrot. «>i- 
Deux hommes dans Napoléon en matière religieuse* «* Sh 
paroles à M. de Fontanes. — Nouveaux témoignages du pape» 
qui arrivent au cardinal Maury par le Bref du 2 décembre 
1810, adressé et* l'archidiacre de Florence. — Les Brefs et !• 
ministre de la police. — La validité des actes de l'administra' 
tion du cardinal Maury. — La réception du !«' janvier 1811 
aux Tuileries, racontée par l'abbé d'Astros. — Son arrestathm; 
le cardinal Maury ne conduisit pas l'abbé d'Astros au miniiftrê 
de la police pour le livrer. — Abaissement et gloire. 



Quel était cet abbé d'Astros devenu tout à coup 
le supplice du cardinal Maury, et dont Tinflexible 
orthodoxie fut un tourment pour l'empereur, qui 
tenait alors le monde sous ses pieds? Né à Tourves 
en Provence, en 1772, il avait grandi avec les pre* 
miers orages de la révolution, aimé les autels quand 
les autels étaient renversés, recherché le sacerdoce 
quand il était un péril ; chef du cabinet de son ontHit 
Portalis, conseiller d'État chargé des affaires con^ 
cernant les cultes, il travailla sans bruit mais non 
sans grande utilité à la conclusion du concordat et 



300 

à la restauration religieuse de la société française; 
léCatéchisme de l'Empire appartenait pour le fond 
à Bossuet, mais une soigneuse et habile main avait 
passé par là, c'était la main de Tabbé d'Àstros. 
Une piété rare, un sentiment profond du devoir, 
un tranquille courage, beaucoup de mesure, une 
haute aptitude administrative, voilà ce qui le dis- 
tinguait. Au commencement de 1 805, il fut nommé 
vicaire général de l'archevêque de Paris, Mgr de 
Belloy, et, trois ans plus tard, à la vacance du siège, 
vicaire capitulaire; C'est là que la lutte vient le 
chercher en 1 81 0. Elle prenait de la grandeur par 
%L grandeur même des événements et des person- 
nages qui occupaient la scène, et le modeste vicaire 
gâiéral, confesseur du vieux droit ecclésiastique, 
héros à son insu, y a trouvé une belle renommée. 
Le rôle de l'abbé d'Astros était la vigilance ; il 
montait en quelque sorte la garde pour le compte 
du droit et de la vérité : il tenait les regards atta- 
chés sur le cardinal Maury . a L'abbé d'Astros, nous 
» dit son historien ', le surveillait en conscience, 
c opposant une protestation à chacun de ses ém- 
et piètements, et se plaçant toujours en face de 
<K l'usurpation, comme une intelligente barrière 
« qu'il n'était pas plus aisé de tourner que de fran* 
k chir. Dans une société le cardinal disait, en le 

* Le R. P. Caussette, p. 177. 



301 

« présentant avec ses collègues : Voilà mes grands"^ 
« vicaires. L'abbé d'Âstros répondait : Son £m/- 
« nence se trompe; ce sont les grands vicaires du * 
« chapitre et non les siens. Pendant une ordina-* 
« tion, le cardinal exigeait du timide ecclésiastique 
« à qui il imposait les mains, qu'il lui promit obéis- 
« sauce comme à son évèque titulaire. L'abbé 
<( d'Àstros, prenant la parole à haute voix : Mon-^ 
« seigneur j disait-il, permettez^moi de faire ob^ 
€ server^ pour Vinstruction de ce prêtre , que vous 
« n avez pas le droit de lui derhander cette pro-^ 
« messe. Dans les jours de cérémonie, le cardinal^ 
« faisait porter devant lui la croix archiépiscopale, 
c qui est le signe d'une juridiction qu'ilti'avait pas; 
a l'abbé d'Astros ordonnait au porte-croix de ren- 
« trer dans la sacristie. Quand le cardinal s'obsti- 
€ nait à prendre au chœur un rang ou des fonc- 
a lions qui ne lui convenaient pas, l'abbé d'Astros 
« s'abstenait d'y mettre le pied, pour que sa pré- 
ce sence né pût être regardée comme une conni- 
« vence, > 

Les raisons ecclésiastiques auraient suffi à l'abbé 
d'Astros pour déterminer ce rôle de résistance qpî 
a été sa gloire, mais il s'y sentait porté par une 
autre pensée : il était frappé des tendances de 
Napoléon à vouloir mettre dans sa main la religion 
tout entière, c Depuis quelque temps, dit l'abbé 
ti d'Astros dans des mémoires manuscrits, j'étais 



303 

« En attendant que Pie VII, cédant à ses volon- 
a tés, vînt habiter l'archevêché de Paris, Bonaparte 
« aurait possédé tout pouvoir sur le spirituel, au 
a moins des églises de France, si les évèques novfUr 
a mes eussent gouverné leurs diocèses en vertu 
a de leur seule nomination : ce qui eût été un 
a schisme manifeste, mais auquel on serait arrivé 
€ de la manière la moins sensible qu'on pût ima-* 
a giner. Je ne crois nullement avoir besoin de 
a prouver aujourd'hui que telle était l'intention 
« de Bonaparte ; car il suffirait de rapporter ici ce 
« que le cardinal Maury nous raconta lui-même 
« en plein conseil. 

« Monsieur le cardinal, lui dit Bonaparte en 
« présence de Fouché, et, je crois, de Savary, il 
« faudra laisser de côté votre titre d'adminis-- 
« trateur capitulaire. Je vous ai nommé arche^^ 
« vêque de Paris, il faut en prendre le titre. Sire^ 
« répondit le cardinal, sous le titre d' administra^ 
€ teur capitulaire j'ai tout pouvoir; si je prends 
« celui d'archevêque, je n'en aurai plus aucun% 
« Bonaparte n'a pas insisté, nous dit le cardinal' 
« en nous racontant le fait, mais il n'en restera 
c pas là. » 

En religion il y avait deux hommes dans Bona* 
parte : l'homme d'un bon sens profond et l'homme 
superbe; le premier comprenait qu'une société 
sans base religieuse est impossible ; le second ne 



304 

supportait pas l'idée qu'il y eût au monde un pou- 
voir qui ne fût pas dans ses mains. Fontanes reçut 
parfois les demi-confidences de cet immense or«* 
^eil d'un rare génie ; on vient d'en voir quelque 
chose dans les deux pages de l'abbé d'Âstros que 
nous venons de transcrire. D'autres paroles de 
Napoléon méritent d'être consignées ; en 1 806, il 
disait à Fontanes : « Moi, je ne suis pas né à temps, 
«( Monsieur de Fontanes ; voyez Alexandre, il a pu se 
« Aire le fils de Jupiter, sans être contredit. Moi, je 
< trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant 
« que-moi, car il règne sur les esprits, et je ne règne 
a que sur la matière.» Une autre fois l'empereur 
avait dit avec amertume : a Les prêtres gardent 
« l'âme et me jettent le cadavre. » Il y avait dans ces 
regrets étranges un bien éclatant hommage rendu 
à ce libre et invisible empire des consciences qui 
n'obéit pas au commandement du plus fort, et dont 
les mouvements ne sont pas ordonnés comme les 
mouvements d'une armée à la manœuvre ou a la 
bataille. 

Ces préoccupations d'un grand esprit qui souf- 
frait de ne pas tout asservir dans Tunivers, lui 
avaient donné une sorte de goût violent pour les 
choses religieuses ; et du reste ce goût semblait 
assez naturel chez Napoléon. UnTle ses ministres 
disait que Napoléon était plus prêtre qu'on ne le 
pensait. Mais il voulait l'être à sa façon. 



305 

Le Bref à l'adresse du cardinal Maury l'avait mis 
pleinement à môme de se reconnaître et de se juger 
lui-même; des témoignages surabondants de la 
pensée du pape lui arrivèrent avec la copie d'un 
Bref adressé, à la date du 2 décembre 1810, à 
l'archidiacre et vicaire capitulaire de Florence, dont 
le siège était vacant. Napoléon avait nommé à l'ar- 
chevêché de Florence Mgr d'Osmond, évêque de 
Nancy; Pie VII, consulté sur la question de savoir 
si l'évêque nommé pouvait être considéré valide- 
ment et légitimement élu vicaire ou administra- 
teur capitulaire de l'église métropolitaine de Flo- 
rence, répondait négativement en invoquant le 
canon du concile œcuménique de Lyon, les décré- 
tales de Boniface VIII, et les constitutions des 
souverains-pontifes Alexandre V, Jules II, Clé- 
ment VII, Jules III; il citait le concile de Trente 
qui a déterminé et fixé les devoirs des chapitres 
cathédraux. Ce second Bref, qui s'appliquait forte- 
ment à la position du cardinal Maury, tomba dans 
Paris comme un second coup de foudre; la police 
impériale déploya inutilement tout son génie pour 
découvrir cette poste secrète entre Paris et Savone, 
pour percer l'obscurité qui enveloppait l'œuvre 
des correspondants : les Brefs empêchaient Savary 
de dormir, et Dieu sait les épigrammes qui pleu- 
vaient sur le ministre de la police ! Un troisième 
Bref, en réponse à des questions de l'abbé d'Astros, 

^0 



306 

fui écrit h Savone le 1 8 décembre 1810, mais celui- 
là n*eut pas le même sort que les deux autres; il 
tomba aux mains des espions et ne fut connu qu'en 
1 8 1 4 . Pie VII, dans ce Bref, ôtait au cardinal Maury 
tout pouvoir et toute juridiction y déclarant nul et 
sans effet tout ce qui serait fait de contraire, sciem^ 
ment ou par ignorance. 

Il y aurait ici une délicate question à traiter; 
nous osons y toucher à peine ; c'est la question de 
la validité des actes de l'administration du cardinal 
Maury dans le diocèse de Paris. Le Bref du 18 dé- 
cembre 1810 ne fut bien connu que depuis la Res- 
tauration ; il ne put donc atteindre le cardinal 
Maury, dont les pouvoirs furent révoqués par le 
chapitre de Notre-Dame le 9 avril 1814. La quali- 
fication d'intrus, dans le sens propre de ce mot, 
ne se donne qu'à un homme en possession d'une 
charge sans titre certain ni même probable ; or 
tel n'était point le cas du cardinal Maury; ses pou- 
voirs d'administrateur capitulaire, qu'il tenait du 
chapitre métropolitain de Paris, lui constituaient 
un titre au moins probable. C'est un fait notoire 
que le clergé de Paris communiquait sans difficulté 
avec lui pour les saints mystères; on assistait à sa 
messe, on recevait de lui la communion; il adminis- 
trait la confirmation dans toutes les paroisses du 
diocèse; il célébrait même publiquement les ordina- 
tions, et conférait les ordres sacrés non-seulement 



807 

aux ecclésiastiques du diocèse, mais encore aux 
sujets étrangers, sans que les évêques élevassent 
la moindre réclamation. Assurément ce n'est pas 
ainsi qu'on se conduit à l'égard d'un intrus. Le 
titre, en vertu duquel le cardinal Maury gouvernait 
le diocèse, était contesté, et nous ne prétendons 
pas en soutenir la validité; mais ce titre était gé- 
néralement regardé comme probable j même par 
ceux qui blâmaient le cardinal de l'avoir accepté : 
il y eut erreur, mais c'était une en^eur commune 
qui suffisait pour empêcher le vice de Vintrtision. 
Les contemporains remarquèrent que Pie VII, dans 
son Bref du 2 "décembre 1810, adressé à l'archi- 
diacre de l'église métropolitaine de Florence, frap- 
pait d'avance de nullité toute délégation ou élec- 
tion qui serait faite par le chapitre en faveur de 
révoque de Nancy, nommé au siège de Florence, 
et que, dans son Bref au cardinal Maury, le Sou- 
verain-Pontife lui enjoignait de quitter l'adminis- 
tration du diocèse de Paris sans la déclarer nulle : 
on croyait voir par là une différence reconnue 
entre l'Italie et la France, pour ce qui touche les 
administrations capitulaires des évêques nommés. 
Nous ne savons pas jusqu'à quel point Pie VII a 
pu admettre cette différence. Si on juge l'admi- 
nistration du cardinal Maury d'après les principes 
rigoureux du droit canonique, on ne la trouve pas 
valide; ses liens spirituels avec l'église de Monte- 



308 

fiasconc subsistaient encore : sa mission n'était 
pas une mission légitime. Mais hâtons*Dous d'a- 
jouter que les actes d'une juridiction ecclésiastique 
peuvent être nuls de droit et ne pas l'être de fait ; 
pour les chrétiens de bonne foi VÉglise supplée: 
c'est l'opinion des meilleurs théologiens, et les 
consciences restent en repos. 

On était à la fin de décembre, et le chapitre de 
la métropole de Paris devait paraître aux Tuileries 
à la réception du 1" janvier 181 !• Bonaparte avail 
voulu cette année que le chapitre se présentât en 
habit de chœur. La saisie du Bref du 1 8 décembre 
1810 avait été une bonne fortune pour sa colère, 
qui depuis trois mois cherchait un nom sur lequel 
elle pût éclater. Nous touchons à une scène triste- 
ment mémorable qu'on ose à peine raconter, tant 
l'exacte vérité s'y trouve formidable par elle-même ! 
Aussi ne voulons-nous d'autre récit que les pré- 
cieuses lignes tombées de la main de l'abbé 
d'Astros; quelle plume songerait ici à se substituer 
à la sienne? 

c( Nous arrivons donc aux Tuileries ', dit l'abbé 
« d'Astros , et nous attendons dans une salle que 
a Bonaparte, après avoir passé devant les géné- 
« raux, les corps d'officiers, le sénat, etc., etc.,^ 
a vienne jusqu'à nous. 

* Le cardinal Maury avait emmené dans sa voiture les trois 
grands vicaires, M. Maury, son frère, M. l'abbé d*Artros et 
M. Jûlabert. 



309 

« Mgr le cardinal lui présente le chapitre. Bo- 
c naparle n'adressa pas la parole au chapitre, 
« comme le prétendent certains historiens; mais, 
« interpellant brusquement le cardinal : Où sont 
c( vos grands vicaires? — Voilà mon frère. Voilà 
« M. Jalabert. — J'avoue que je m'étais tenu un 
« peu à l'écart. Je ne voulus pas cependant me 
« faire chercher, et je me présentai. Voilà M. d'As- 
« troSy dit alors le cardinal : et Bonaparte d'un ton 
c( solennel et d'un air irrité me dit ces paroles : 
« Vous êtes Vhomme de mon empire qui m'êtes le 
€ plus suspect. Il faut être Français avant tout. Il 
« faut soutenir les libertés de l'Eglise gallicane. 
« Il y a autant de distance de la religion de Bos- 
« suet à celle de Grégoire VII, que du ciel à l'en^ 
« fer. Du reste (mettant la main à la garde de son 
« épée), j'ae l'épée au coté; prenez garde à vous. 

« Rien ne me parut plus pitoyable que ces der- 
« nières paroles, et cetttf'lilienace d'un empereur 
c( qui dominait alors sinr toiiie l'Europe contre un 
« pauvre prêtre en roche t et camail, armé seule- 
c< ment de son bonnet carré. Je ne répondis rien, 
* quoi qu'en disent certains historiens, et me 
« contentai seulement de le regarder sans affec- 
« tation. Qu'est-il devenu? * » - 

Après cette scène. Napoléon passa dans son ca- 

^ Vie du cardinal d'Artros. 



311 

* ponds, lui dis-je, pour cet objet, avec Sa Sain- 
« tcté. — Ce n'est pas cela. Ne correspondez- 
« vous pas sur les affaires du jour? — Je n'avais 
« écrit au Souverain-Pontife qu'une seule fois, et 
€ n'avais pas reçu de réponse ; je crus pouvoir ré- 
€ pondre au ministre négativement. — Mais vous 
€ avez un Bref du pape au cardinal Maury? — 
€ Oui, je l'ai vu. — Qui vous l'a montré? — Je 
c ne peux pas le dire. — Oh ! pour terminer, voilà 
«t Monsieur l'archevêque, donnez entre ses mains 
« voire démission, et tout est fini. — Je ne le peux 
« pas. — Votre refus prouve que vous voulez être 
« chef de parti. Donnez votre démission, ou vous 
€ êtes mon prisonnier. — Je serai votre prison- 
« nier. — Vous voudriez être martyr, vous ne le 
« serez pas... Il n'est pas vrai, comme on l'a dit, 
a que l'on saisit sur moi le Bref du pape au car- 
ce dinal Maury. » Le 4 janvier un agent de po- 
lice conduisait dans un fiacre l'abbé d'Âstros 
à Vincennes : trois atftlétfV de captivité l'atten- 
daient. 

Le cardinal Maury n'était resté que vingt mi- 
nutes chez le ministre de la police ; remonté dans 
sa voiture, il s'emporta, selon le témoignage de 
M. Jalabert *, contre l'abbé d'Astros, qui venait 
d'être reconnu coupable d'avoir eu connaissance 
du Bref du pape, et sa colère aurait pu faire croire 

* Notes manuscrites. 



310 

h.fi^rt ^'A fit appeler Savary, qui était r 

'lit ?^:i •Tiefà contrerabbé d*Astros 

'le I anéttr. On a cru à cette épr 

P -té clins des livres, que le m* 

répufrnant à faire mettre la n 

habit de chœur, et ayant t 

an cardinal 3Iaury, celui- 

mener Tabbé d'Astroid 

la Constituante se i 

vary; mais cette odi^ 

preuve, et Je vicair 

là, qui vit et eut 

tentionducardi 

avait reçu l'or 

police. Le C8 



ioGrego- 
iii et Oppizoni 
. lous ces hommes, 
^jar leur amitié, leur si* 
au Saint-Siège, se trouvaient 
■a persécution qu'amenaient les 
niÉmetemr ^ '***'^^ contre le cardinal Maury. 
MM. Maur *'^ '"<''«*'lé lo Bref du 5 novembre de- 
A l'abbé ./ï""1"'"^' *^ rarchcvCché de Paris, et pen- 
rage. A / '*' •'*"'*'""•*• réhulait en contestant son 
Roreny^'''^* '^' "*^''* ^^^^ rôoUoment poursuivi 
dauF Vit^i^nioment, avait ses martyrs. 
^ f J^n^i «P»^- ^^»iuiry, prince do TÉsîlisc, donne 
^ ^iA^U^ ariliKoaiit. Mais à c.Mô do cette dégra- 
. S'«"";''':'^'*^'^^^^ ^l^^i^ ^ingt ans auparavant, 



ji^" "\ Muu Mngt ans auparavant, 

^r.dnurationau monde, un autre caractère 

> |HMU' oousolo. rKgli.e do Dion; la Provi- 

*r . s»i , ' "'^"»»^"»i' au saoonloco ca- 

#»»^ ^i>^ lîiîo clouv lorsiqu elle 



312 

qu'il avait appris par cet interrogatoire des choses 
dont il ne se doutait pas. 

L'affaire des Brefs eut d'autres victimes que le 
jeune vicaire général : l'abbé de La Calprade, l'abbé 
Guairard, chef de division à la direction générale 
de la librairie, furent exilés; le jeune conseiller, 
M. Portalis, directeur général de la librairie, fils 
de l'ancien ministre de ce nom, perdit tous ses 
emplois, et eut ordre de s'éloigner de Paris à qua- 
rante lieues; le Père Fontana, le prélat de Grego- 
rio, les cardinaux di Pietro, Gabrielli et Oppizoni 
furent enfermés à Vincennes. Tous ces hommes, 
diversement compromis par leur amitié, leur si- 
lence, ou leur fidélité au Saint-Siège, se trouvaient 
enveloppés dans la persécution qu'amenaient les 
témoignages du pape contre le cardinal Maury. 
Celui qui avait mérité le Bref du 5 novembre de- 
meurait tranquille à l'archevêché de Paris, et pen- 
dant que le cardinal Téludait en contestant son 
authenticité, le Bref, bieq réellement poursuivi 
par le gouvernement, avait ses martyrs. 

C'est ici que Maury, prince de l'Église, donne 
un spectacle affligeant. Mais à côté de cette dégra- 
dation d'un caractère qui, vingt ans auparavant, 
faisait l'admiration du monde, un autre caractère 
s'élève pour consoler l'Eghse de Dieu ; la Provi- 
dence, gardienne de l'honneur du sacerdoce ca- 
tholique, lient en réserve une gloire lorsqu'elle 



313 

permet un abaissement ; ici elle place en même 
temps sous nos yeux le cardinal Maury et l'abbé 
d'Astros : la défaillance de l'un s'achève en face 
de l'héroïsme de l'autre! 



CHAPITRE XVIII. 



L'adresse du Chapitre do Notre-Dame à l'empereur, le 6 janvier 
1811^ rédigée par le cardinal Maury. — Changements faits au 
projet d'adresse par le Chapitre et par l'empereur. — Reten- 
tissement de cette adresse. — La commission ecclésiastique 
instituée par Napoléon; son rapport du mois de janvier 1810. 
Mémorable séance de cette commission au mois de mars 1811 ; 
Napoléon et l'abbé Ëmery. — Le discours de Napoléon sur le 
pape à l'audience donnée au clergé de Malines. — - Lettres du 
cardinal Fesch à Napléon. 



Le surlendemain de l'arrestation du jeune vi- 
caire généra] 9 une députation du chapitre de No- 
tre-Dame, mandée par le ministre des cultes, se 
présentait chez lui et entendait de sa bouche la 
lecture du premier article d'un décret impérial 
qui destituait l'abbé d'Àstros des fonctions de 
grand vicaire ; le ministre faisait pressentir d'au- 
tres sévérités, et ne trouvait rien de mieux, pour 
adoucir le courroux des régions souveraines, qu'une 
adresse du chapitre à l'empereur 5 il pensait que 
le chapitre devait s'entendre avec le cardinal 
Maury pour cette démarche ; on sut plus tard que^ 
dos le 2 janvier, Napoléon avait fait appeler le car- 



316 

dinal et Tavait chargé de la rédaction de cette 
adresse. Le ministre laissa craindre aux députes 
du chapitre que Taffaire de Tabbé d'Âstros ne fût 
portée devant les tribunaux ; il crut devoir con- 
seiller au chapitre de révoquer ses pouvoirs. Un 
membre de la députation fit remarquer avec plus 
de complaisance que de gravité, qu'en présence 
d'un décret de destitution pouvant paraître du 
jour au lendemain, le chapitre devait prononcer 
lui-même la révocation, afin de ne pas reconnaître 
k Tautorité civile le droit de destituer d'une fonc- 
tion spirituelle. Le chapitre prononça donc la ré- 
vocation illicite des pouvoirs de l'abbé d'Astros 5 
il accepta aussi l'idée d'une adresse à l'empereur, 
et se réunit pour l'examen d'un projet dont le 
cardinal avait annoncé la lecture ; voulant prudem- 
ment ne pas s'exposer à des méprises, il fît appel 
aux lumières de l'abbé Emery, supérieur du sémi- 
naire de Saint-Sulpice, cet homme de tant de 
piété et de mesure, de savoir et d'autorité, qui a 
pris rang parmi les beaux noms de l'Eghse de 
France. Le projet de Maury renfermait des asser-» 
tiens hardiment erronées touchant les administra- 
tions capitulaires, et couvrait du nom de Bossuet 
ce qui s'était pratiqué en France à cet égard du- 
rant les douze années de la querelle de la Régale. 
Il est inexact d'avancer, comme nous avons eu 
déjà occasion de le faire observer, que Louis XIV 



317 

ait agi à cette époque par le conseil de Bossuet, 
et nous devons répéter que les écrits de l'évêque 
de Meaux ne renferment pas une ligne, pas un mot 
sur les administrations capitulaires. Le chapitre 
demanda et obtint des changements. L'empereur, 
qui voulut lire le projet d'adresse avant sa présen- 
tation officielle, modifia aussi certains passages. 
On a dit que l'adresse présentée le 6 janvier 1 81 1 
ne portait pas les modifications adoptées par le 
chapitre métropolitain, et que le cardinal Maury, 
chargé de la rédaction des changements, calcula 
si bien ses lenteurs que la nouvelle adresse ne put 
point passer par l'assemblée capitulaire et fut mise 
dans les mains de l'orateur du chapitre, M. Jala- 
bert, aux Tuileries même, au moment où, en pré- 
sence de l'empereur, du grand aumônier, du mi- 
nistre des cultes, il fallait prononcer le discours ; 
on a ajouté que M. Jalabert, sous le coup de cette 
nécessité soudaine et opprimé par cet appareil, 
n'avait pas pu faire autrement que de lire une pro- 
fession de foi contraire à ses sentiments et à ceux 
du chapitre. Cette version, longtemps acceptée, 
ne peut plus se reproduire depuis la découverte de 
quelques notes de l'abbé Jalabert, écrites de sa 
main et trouvées dans ses papiers après sa mort *. 

* Nous tirons ces précieux renseignemenls des manuscrits de 
M. Picot, qui nous ont été obligeamment communiqués. Dans les 
additions laissées par ce \oridiquc et pieux écrivain, et qui sont 



dinal ,..^- •...:..:. iuil^^-^^^^^l 

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France. 

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318 

Voici l'adresse telle qu'elle fut présentée aux Tui- 
leries par le chapitre, avec les cbaugements que le 
cardinal Maury avait acceptés, changements très- 
légers d'ailleurs et sur lesquels il sera curieux de 
s'arrêter; mais il faut d'abord citer le discours; 
nous soulignerons les passages qui diffèrent du 
projet primitif : 

c Sire, 

c Au moment où le chapitre métropolitain de 

c Paris a eu l'honneur de se réunir, avec tous les 

« grands corps de l'Etat, devant le premier trône 

€ du monde^ pour y déposer aux pieds de Votre 

c Majesté impériale et royale l'hommagede son res- 

c pect, de sa fidélité, de son dévouement, de son 

< amour et des vœux qu'il ne cesse d'adresser au 
te ciel pour tout ce qui peut intéresser la conser- 
€ vation, le bonheur et la gloire de votre personne 
€ sacrée, nous avons été pénétrés de l'affliction la 
€ plus profonde en entendant les reproches adres- 
« ses par votre bouche auguste, à l'un des mem- 

< bres de notre compagnie, qui nous avait inspiré 

destinées à une nouvelle édition de ses Mémoires ecclésiastiques j 
nous avons lu ces mois ; « On a cru, et nous avons dit nous- 
tt même ailleurs, que Tadresse lue et présentée à l'empereur, 
a le 6 janvier, n'étiit pas la même qui avait été adoptée par le 
<( chapitre, et que le cardinal Maury Tavait changée dans Tin- 
tt tervalle; mais des notes de l'abbé Jalabert, écrites de sa main 
« et trouvées dans ses papiers après sa mort, ne justifient pas 
a ce soupçon, » 



319 

beaucoup d'intérêt. Mais, en le plaignant du 
malheur qu'il a eu de perdre la confiance de 
son souverain, nous ne nous sommes pas moins 
fait un devoir de révoquer aussitôt les pouvoirs 
spirituels dont nous l'avions investi. Cet hom« 
mage immédiat de déférence nous était com- 
mandé, Sire, par le respect et la soumission que 
nous avons dû manifester à Votre Majesté, dès 
ces premiers moments de surprise et d'abatte- 
ment. 

< C'est pour nous soulager de ce poids de dou- 
leur dont nous sommes accablés que nous pen- 
sons devoir aussi présenter une adresse au res* 
taurateur de notre culte et au protecteur tout'* 
puissant de l'Église gallicane, en lui exposant 
à la fois, de la manière la plus simple et la plus 
authentique, nos principes, nos sentiments et 
les motifs de notre conduite relativement à tous 
les objets qui ont éveillé, dans cette circonstance, 
la sollicitude de vos pensées souveraines, 
f Nous déclarons donc unanimement et solen- 
nellement à Votre Majesté que nous sommes 
tous réunis, par une adhésion pleine et entière, 
à la doctrine ainsi qu'à l'exercice des libertés de 
l'Eglise gallicane, dont l'Université de Paris, 
l'une des plus belles restaurations de votre génie, 
a toujours été la plus zélée dépositaire, et dont 
l'immortel évêque de Meaux, notre oracle, sera 



320 

< toujours regardé comme le plus sage et le plus" 

< invincible défenseur; qu'invariablement fidèles 
c à notre éducation et à nos engagements, nous 

< adoptons et nous soutiendrons jusqu'à la mort 
c^ les quatre propositions du clergé de France, 
9 proclamées dans l'Assemblée à jamais mémora- 
« ble de 1682, telles que le grand Bossuet, suffra-' 
« gant de cette métropole, les a rédigées, déve-' 
« loppées et justifiées, avec cette mesure qui est 
€ la véritable force de la raison, en prouvant que, 
a depuis plusieurs siècles, elles avaient été libre- 
<c ment enseignées dans l'Église catholique, sans 
c qu'on ait jamais pu et sans qu'on puisse jamais* 
fi les noter d'aucune censure. 

c Nous sommes catholiques, Sire, et nous nous 
c glorifions en même temps et plus que jamais, 
« sous votre règne, d'être Français. Nous avons 
€ l'honneur de former le chapitre métropolitain 
€ d'une Eglise qui a toujours mérité de servir de 
« modèle et de guide à toutes les au très Eglises de 
« France, et qui s'est signalée, dans tous les temps, 
f par le zèle le plus actif et le plus éclairé pour les 
<( principes et les droits de l'Eglise gallicane, dont 
« elle est encore l'un des plus redoutables boule- 
€ vards. Nous ne dégénérerons jamais, par la 
« moindre infidélité, de cette ancienne constance 
< dans Tun des sentiers de l'honneur national, 
« que nous voulons transmettre à nos successeurs. 



321 

« Nous ne nous séparerons dans aucun temps de 
c ce noble enseignement héréditaire de l'Eglise 
« de France, dont la doctrine canonique n'est 
c autre chose, selon le langage de saint Louis dans 
« la pragmatique sanction, langage consacré par 
« le même Bossuet, à l'ouverture des séances 
« de 1 082, que l'ancien droit commun sur la puis- 
« sance des ordinaires, suivant les conciles géné- 
c raux et les institutions des saints Pères. 

« C'est, Sire, en conséquence de ce droit pu- 
« blic inhérent à l'Eglise gallicane, que, confor- 
« mant nos délibérations et notre conduite à nos 
€ principes, nous reconnaissons et nous déclarons 
€( authentiquement à Votre Majesté que, selon la 
c discipline de toute l'Eglise catholique, sanction- 
€ née par le saint concile de Trente, chap. xvi de 
€ la 24' session, exécutée sans aucune exception 
c dans tous les diocèses de la catholicité, la juri- 
€ diction épîscopale ne meurt jamais, parce qu'elle 
€ est nécessaire tous les jours et dans tous les mo- 
c ments à l'Eglise ainsi qu'aux fidèles ; qu'à l'in-* 
a stant même de la mort des premiers pasteurs, 
« elle passe tout entière et de plein droit aux 
t chapitres des métropoles ou des cathédrales du- 
« rant les vacances des sièges ; que, selon les dis- 
« positions conciliaires déjà citées, si les chapitres 
c négligeaient, pendant huit jours seulement, de 
« la faire administrer, elle serait aussitôt dévolue, 

21 



322 

c ^our chaque métropole, au plus ancien des évé- 
c ques suffragants , et pour chaque cathédrale , 
c au métropolitain, ou, à son défaut, au plusan- 
c cien évéque de la province ecclésiastique ; que 
« ce dépôt sacré, confié aux chapitres par le droit 
c public comme par la constitution de TEglise 
€ elle-même, est à l'abri de toute atteinte, de 
< tout empêchement, de toute opposition, à moins 
t qu'un chapitre n'en fût dépouillé, pourdescauses 
c légitimes, par un jugement légal et compétent; 
< Que, d'après les principes du clergé de France^ 
€ n'y ayant dans l'Eglise aucune puissance indé- 
t pendante des canons, il n'en existe par consé" 
€ quent aucune qui, par des voies contraires aux 
c dispositions canoniques, ait le droit de mettre 
€ obstacle à cette prérogative, ou plutôt à ce de-- 
« voir du chapitre ; que ces corps ecclésiastiques 
« ne peuvent pas exercer capitulairement la juri- 
« diction épiscopale, et qu'ils sont forcés de la dé- 
« léguer, sous peine de la rendre nulle, dans les 
€ églises vacantes ; qu'en la communiquant, soit 
a à une administrateur principal, soit à des vi- 
« caires généraux, ils en rendent l'exercice aussi 
€ légitime qu'il le serait par un titulaire institué 
« canoniquement; que, d'après cet accord de faits 
a uniformes et de règles immuables, l'usage cou- 
« stant de toutes les Eglises de France est et a 
€ toujours élé, depuis plusieurs siècles, que les 



3» 

« chapitres défèrent aux évêques nommés par le 
« souverain tous les pouvoirs capitulaires, c'est-à- 
• dire toute la juridiction épiscopale, dont Tattri- 
c bution n'éprouve ainsi par eux aucun retard, et 
« dont l'exercice ne rencontre aucun obstacle; 

< qu'en conséquence de ce droit public ecclésias- 
« tique qu'aucun nuage ne saurait obscurcir et 
€ qu'aucun fait ne pourra jamais contredire, on 
c voit que, dans le dix-septième siècle, qui sera 
c toujours en tout genre d'une si imposante au- 
€ torité, depuis l'année 1681 jusqu'àl'année 1693, 
« intervalle durant lequel toutes les institutions 
c canoniques furent suspendues en France, ce fut 
n par le sage conseil de Bossuet à Louis XIY que 
c tous les archevêques et évêques nommés pea- 
c dant ces douze années, allèrent gouverner pai- 
€ siblement, en vertu des pouvoirs qui leur furent 
c donnés par les chapitres, les églises métropoli- 
« taines ou les cathédrales dont ils étaient desti- 

< nés à remplir les sièges vacants, sans qu'on 
« leur opposât ni le moindre empêchement, ni la 
« moindre réclamation. Ce moyen canonique con- 
« serva l'unité, l'ordre et la paix pendant ce long 
c orage politique ; un exemple si vivant et si so- 

< lennel décide absolument toutes les questions 

< relatives à l'administration des églises privées de 
c leurs premiers pasteurs. 

c Ënfm, nous déclarons à Votre Majesté que ce 



324 

€ droit public étant resté clair, intact et incontes- 
c table jusqu'à nos Jours, nous avons rempli notre 
c devoir, en y conformant toutes nos délibéra- 
« lions, avec autant d'empressement que de fîdé- 
< lité, depuis la mort du cardinal de Belloy. 

€ Telle est, Sire, la doctrine que nous profes- 
c sons hautement et que nous promettons de pro- 
c fesser toujours, pour ne jamais trahir ni nos 
« droits ni nos obligations. Nous l'avons reçue de 
€ nos prédécesseurs, et nous voulons la transmet- 
€ tre à ceux qui viendront après nous, sans y rien 
> ajouter et sans y rien retrancher. > 

En lisant cette pièce, qui n'a ni mesure, ni vé- 
rité historique, ni exactitude catholique, on s'af- 
flige que le chapitre de Paris, composé d'ecclé- 
siastiques recommandables, l'ait accepté comme 
expression de ses sentiments. La promesse de sou- 
tenir jusqu'à la mort des doctrines qui ne sont pas 
des articles de foi, mais qui appartiennent au libre 
domaine des opinions, est étrange dans une bou- 
che ecclésiastique. L'abbé Emery, présent à l'as- 
semblée capitulaire où l'adresse fut discutée, éleva 
de sérieuses objections sur le fond même du dis- 
cours, et plus d'une fois il voulut se retirer ; mais 
toutes ses objections n'ayant pu triompher, il re- 
fusa sa signature à l'adresse. La scène du 1" jan- 
vier, aux Tuileries, avait terrifié le chapitre 5 et, 
déplus, il se trouvait comme paralysépar la crainte 



325 

de compromettre les jours de l'abbé d'Astros, 
qu'on disait en péril, c Quand on a connu le 
< noble caractère de l'abbé d'Astros, ajouterons- 
« nous avec son historien, on croit sans difficulté 
<c qu'il eût préféré n'être pas sauvé que de l'être à 
c< ce prix. > 

Mais voyons quels changements furent faits au 
premier projet d'adresse. Les premières modifica- 
tions partirent des Tuileries. En parlant de l'abbé 
d'Astros, foudroyé le 1" janvier, le projet disait : 
Un membre qui nous avait toujours inspiré beau- 
coup d'estime et d'intérêt. L'empereur effaça les 
mots toujours et estime et fit ajouter ces mots de 
la phrase suivante : nous ne nous en sommes pas 
moins fait un devoir^ de révoquer, etc. Pour ce qui 
est des changements demandés par le chapitre, les 
voici : 

Maury, dans le projet d'adresse, appelait Napo- 
léon restaurateur et protecteur de notre sainte 
religion. On lui objecta que ces beaux titres ne 
convenaient peut-être pas beaucoup à celui qui 
avait fait enlever le pape et disperser les cardinaux 
et les communautés religieuses; Maury mit à la 
place : restaurateur de notre culte et protecteur 
tout-puissant de V Eglise gallicane. Le projet por- 
tait que la juridiction épiscopale ne meurt jamais 
et passe tout entière aux chapitres ; l'expression 
tout entière fut jugée inexacte dans la discussion ; 



\^ 



326 

on énuméra les points oiijles chapitres se trouvaient 
restreints pendant la vacance du siège ; l'observa- 
tion parut juste au cardinal Maury, et pourtant les 
mots tout entière sont restés dans l'adresse telle 
que la publièrent les journaux. Le cardinal avait 
dit c{\xil ny a dans l'Eglise aucune puissance in-- 
dépendante des canons et quil n'en existe aucune 
qui ait le droit de mettre obstacle à la prérogative 
des chapitres. L'enseignement et la pratique des 
églises d'Italie donnaient un démenti à cette pro- 
position ; on demanda qu'elle fût réduite à un sens 
moins général et moins absolu ; le chapitre adopta 
la rédaction suivante : que, d'après les principes 
du clergé de France^ n'y ayant dans l'Eglise au^ 
cune puissance indépendante des canons, il n'en 
existe par conséquent aucune qui, par des voies 
contraires aux dispositions canoniques, ait le droit 
de mettre obstacle à cette prérogative ou plutôt à 
ce devoir du chapitre. Le projet établissait que 
l'exercice de la juridiction épiscopale, communi- 
quée à un administrateur principal ou à des vicaires 
généraux, était aussi complet et aussi légitime qu'il 
le serait pour un titulaire institué canoniquement; 
on obtint la suppression des mots aussi complet. 

Là se bornèrent les modifications demandées 
parle chapitre métropolitain. Il laissa prêter à 
saint Louis dans sa pragmatique sanction un lan- 
gage qui n'avait pas été le sien et qui ne pouvait > 



327 

pas s'appliquer aux questions débattues; il n'em- 
pêcha point le cardinal .Maury de faire dire au 
concile de Trente ce qu'il n'a point dit, d'attribuer 
à Bossuet ce qui ne fut ni sa pensée ni son œuvre. 
Quant au passage où il est déclaré qu'il n'y a dans 
l'Eglise aucune puissance indépendante des canons, 
le chapitre de Notre-Dame, sans recourir à l'ensei- 
gnement et aux exemples d'Italie, n'avait qu'à citer 
le bulle Ecclesia Christi de Pie VU en confirma- 
lion du concordat avec le gouvernement français. 
Le silence sur tant de points importants dut être 
un bien douloureux sacrifice pour des prêtres éclai- 
rés et pieux. 

Le gouvernement fit grand fracas avec cette 
adresse qui justifiait en style solennel ses plus ré- 
centes entreprises : tous les journaux reçurent l'or- 
dre de la publier. Le pouvoir se montra aussi joyeux 
de la profession de foi du chapitre de Notre-Dame 
qu'il l'eût été d'une victoire sur le Danube ou le 
Rhin, 11 demanda des adhésions en France et en 
Italie. Eugène Beauharnais, vice-roi d'Italie, 
Madame Elisa, gouvernante générale de la Toscane, 
le prince Borghèse, les préfets et les autres agents 
du gouvernement n'épargnèrent aucun soin pour 
multiplier les adresses; à Milan, l'abbé Ferloni, 
théologien du vice-roi, tenait bureau d'adresse ou 
d'adhésion, et chaque profession de foi, revêtue de 
signatures obtenues par des moyens divers, reten- 



328 

lissait dans les feuilles officielles de Paris, de Milan 
cl de Venise. Celte campagne au profit des libertés 
gallicanes remplit le mois de février 1811; il y 
avait bien quelque chose d'un peu étrange à pré- 
coniser à son de trompe les libertés de 1682 pen- 
dant que l'Eglise de France n'était pas précisément 
très-libre chez elle et qu'on gardait à vue le chef 
du monde catholique : mais la sincérité et la lo- 
gique tiennent-elles toujours une grande place 
dans l'histoire des pouvoirs humains? 

Napoléon, pour affermir ses pas à travers les 
obscurités d'un terrain périlleux, avait établi une 
commission ou un comité ecclésiastique auquel il 
soumettait les questions religieuses. Maury en fai- 
sait partie ; les autres membres de ce comité étaient 
le cardinal Fesch, l'archevêque de Tours, les évè- 
ques de Nantes, de Trêves, d'Evreux et de Verceîl, 
l'abbé Emery et le Père Fontana : ce dernier n'as- 
sista qu'à deux ou trois séances. On adjoignit plus 
tard à cette commission le cardinal Gaselli et l'ar- 
chevêque de Malines. Ce comité avait été chargé, 
au mois de novembre 1809, de répondre à diverses 
questions proposées par le gouvernement ; elles 
touchaient à l'Eglise en général, au concordat, aux 
Eglises d'Allemagne et d'Italie, à la bulle d'excom- 
munication du 10 juin 1809. Le comité fit son 
rapport au mois de janvier tSlO; une partie seu- 
lement de ce rapport parut dans les journaux. 



329 

L'abbé Etnery n'avait pas voulu y mettre sa signa- 
ture, sous prétexte qu'il ne lui conven'ait pas de 
placer son nom à côté de noms de cardinaux et 
d'évêques, mais le motif véritable de ce refus c'é- 
taient les réponses qu'il avait inutilement combat- 
tues. Sauf quelques opinions saines répandues çà 
et là dans le rapport, l'œuvre est un regrettable 
oubli des règles du droit ecclésiastique et une trop 
imparfaite justice rendue au Pape persécuté. Une 
de ces réponses déclarait nulle et de nul effet la 
bulle d'excommunication du 10 juin 1809, qui fut 
une sentence purement spirituelle, sans préten- 
tion de toucher aux droits temporels, dernière 
arme restée entre les mains du vieux Pontife spo- 
lié et chassé de son palais. On ne lit pas sans af- 
fliction ce rapport du 11 janvier 1810, monument 
de triste habileté et de complaisance craintive. 
Quelle fut la part précise de Maury dans ces déli- 
bérations? Les témoignages nous manquent. Nous 
savons seulement que le cardinal Maury craignit 
beaucoup plus de déplaire à l'empereur qu'au pape, 
et qu'il soutint la nullité de la bulle d'excommu- 
nication. Le cardinal d'ailleurs, même dans ses 
conversations les moins intimes, ne faisait pas 
mystère de son opinion à cet égard. 

La plus mémorable séance de ce comité eut lieu 
dans les derniers jours de mars 181 1; l'empereur 
le convoqua inopinément comme dans une au- 



ih 




Jbmnucs» fe J-sEnçir^ K feasàtt ; faire prévaloir 
se» -nKs jarsea&iEB^ ^ &^ 
&biits£:fâiiie:ÀrE<&Bi&. 
ée£R ye fa§ Ihi ibim i f à ii bI l a aj gtei ps attendu 
•Mt fbn mgêéÈÊM : îl €■! iosc la pRcantioo œ 
J0ar4â tie se âûre atteaire dcn Iteores. Ce fut en 
paad apfHRÎl '|B'il se austn as mîliea do co- 
Hte: C^orsemblut s'être armêde la foodre pour 
iCMT dans me petite rêimîoo f éTèqoes; il oottîI 
b séance par un discours violent contre le pape, 
M il fit de lliistoire à sa bçoo^ où il paria théo- 
logie comme un grand capitaine et prononça sou- 
vent les noms de Rome et de Chariemagne, de 
Bossuet et de l'élise de France. Sa parole fiit 
précipitée, impérieuse, menaçante. Quand Napo* 
léon eut fini de parier, il arrêta ses regards sur 
chacun de ceux qui étaient là ; il paraissait cher- 
cher une réponse, mais les cardinaux et les évé- 
ques se taisaient; Maury, qui, en d'autres temps, 
avait fait voir au monde une intrépidité aussi 
grande que sa parole, gardait le silence en face 
des dangereuses prétentions et des faux principes 
do rempereur en matière religieuse. 

Napoléon se tournant alors vers un simple prê- 
tre, un prêtre charge d'ans, Vabbé Émery, « Mon- 
€ sieur, lui dit-il, que pensez-vous de l'autorité 



331 

€ du pape? » M. Emery, directement interpellé, 
jeta les yeux avec déférence sur les évêques, comme 
pour demander une permission d'opiner le pre- 
mier, et répondit ainsi : t Sire, je ne puis avoir 
t d'autre sentiment sur ce point que celui qui est 
« contenu dans le Catéchisme enseigné par vos 
c ordres dans toutes les églises ; à la demande : 
> Qu est-ce que le Pape? on répond qu'il est le 
« chef de l'Eglise, le Vicaire de Jésus-Christ, à qui 
f tous les chrétiens doivent l'obéissance : or, un 
€ corps peut-il se passer de son chef, de celui à 
€ qui de droit divin il doit l'obéissance? » L'em- 
pereur entendit cette réponse avec surprise, et 
comme il écoutait encore et semblait convier 
M. Emery à parler, le prêtre continua. Il dit qu'en 
soutenant les quatre articles de la déclaration du 
clergé, il fallait en recevoir la doctrine dans son 
entier, que le préambule de cette déclaration pro- 
clamait le pape chef de l'Eglise et son autorité 
universelle et nécessaire; il ajouta qu'un concile 
disjoint du pape n'aurait aucune valeur. « Eh bien ! 
« reprit Napoléon après avoir murmuré le mot 
« Catéchisme f je ne vous conteste pas la puissance 
€ spirituelle du pape puisqu'il l'a reçue de Jésus- 
ci Christ; mais Jésus-Christ ne lui a pas donné la 
« puissance temporelle ; c'est Charlemagne qui la 
« lui a donnée, et moi, successeur de Charle- 
« magne, je veux la lui ôter, parce qu'il ne sait 



332 

« pas en user et qu'elle Terapêche d'exercer ses 
« fonctions spirituelles. Monsieur Émery, que pen- 
« sez-vous de cela?» — Sire, Votre Majesté ho- 
«c nore le grand Bossuet et se plaît à le citer sou- 
a vent ; je ne puis avoir d'autre sentiment que 
« celui de Bossuet dans sa défense de la déclara- 
a tion du clergé, qui soutient expressément que 
« l'indépendance et la pleine liberté du chef de la 
« religion sont nécessaires pour le libre exercice 
« de la suprématie spirituelle, dans l'ordre qui se * 
c trouve établi de la multiplicité des royaumes et 
« des empires. Je citerai textuellement le passage 
« que j'ai très-présent à la mémoire ; Sire, Bossuet 
<x parla ainsi : 

c Nous savons bien que les pontifes romains et 
l'ordre sacerdotal ont reçu de la concession des 
rois et possèdent légitimement des biens, des droits y 
des principautés (imperia), comme en possèdent les 
autres hommes y à très-bon droit. Nous savons que 
ces possessions^ en tant que dédiées à Dieu, doivent 
être sacrées, et qu'on ne peut, sans commettre un 
sacrilège, les envahir, les ravir et les donner à des 
séculiers. On a concédé au Siège apostolique la 
souveraineté de la ville de Home et d'autres pos- 
sessions, afin que le Saint-Siège, plus libre et plus 
assuré, exerçât sa puissance dans tout l'univers. 
Nous en félicitons non-seulement le Siège aposto- 
lique, mais encore l'Eglise universelle, et nous 



333 

prions de tous nos vœux que, de toutes manièi^eSj 
ce principe sacré demeure sain et sauf. > 

Napoléon, qui avait patiemment écouté, prit 
doucement la parole. « Je ne récuse pas, dit-il, 
Cl l'autorité de Bossuet ; tout cela était vrai de son 
« temps, où, l'Europe reconnaissant plusieurs 
« maîtres, il n'était pas convenable que le pape 
« fût assujetti à un souverain particulier; mais quel 
« inconvénient y a-t-il que le pape soit assujéti à 
a moi, maintenant que l'Europe ne connaît d'au- 
« tre maître que moi seul? » M. Ëmery, ainsi placé 
en présence d'un orgueil qu'il importait de ne pas 
blesser, éprouva d'abord quelque embarras • Il ad- 
mit qu'il était possible que les sérieux inconvé- 
nients signalés par Bossuet ne se rencontrassent 
point sous le règne de Napoléon, «-mais, Sire, 
« ajouta-t-il, vous connaissez aussi bien que moi 
« l'histoire des révolutions ; ce qui existe mainte- 
ce nant peut ne pas toujours exister; à leur tour, 
a les inconvénients prévus par Bossuet pourraient 
« reparaître. Il ne faut donc pas changer un ordre 
<x si sagement établi. > 

Les évêques du comité ecclésiastique étaient 
d'avis que l'empereur envoyât un message au pape 
pour lui demander, dans le cas où six mois s'écou- 
leraient sans qu'il donnât aux évêques nommés 

* Uvre !•% sect. X, chap. XVI. 



334 

rinstitution canonique, d'autoriser le chapitre mé* 
tropolitain à la donner en son nom. Napoléon dé- 
sira savoir de M. Émery s'il croyait à cette conces- 
sion du pape: «Non, Sire, répondit M. Émery, le 
a leSaint-Père anéantirait son droit d'institution.» 
Et l'empereur, «'adressant aux évêques, leur dit : 
c Vous vouliez me faire faire un pas de clerc en 
« m'engageant à demander au pape une chose 
€ qu'il ne doit pas m'accorder. » Au moment de 
lever la séance, l'empereur demanda à un évêque 
du comité si la définition du Catéchisme était véri« 
tablement comme M. Émery l'avait rapportée : 
a Oui, Sire, » lui répondit Tévèque, et Napoléon 
se disposa à se retirer. On voulut lui dire que 
M. Émery lui avait peut-être déplu et on implora 
de l'indulgence pour son grand âge : « Vous vous 
«. trompez, répliqua l'empereur, je ne suis pas 
« irrité contre l'abbé Émery; il a parlé comme un 
« homme qui sait et possède son sujet : c'est ainsi 
« que j'aime qu'on me parle. M. Émery ne pense 
« pas comme moi; mais chacun doit avoir ici son 
« opinion libre.» Lorsqu'il sortit. Napoléon, en 
passant devant l'abbé Émery, le salua avec un sen- 
timent mêlé d'estime et de respect. * Depuis cette 
séance, il ne parlait que de ce digne prêtre lors- 

* Les principaux traits de cette séance du mois de mars 1811 
ont été tirés d'une noté trouvée dans les papiers du cardinal 
Consnivi. 



335 

qu'il était question de théologie, et un jour il lui 
arriva de laisser échapper ces mots : « Un homme 
« tel que M. Émery me ferait faire tout ce qu'il 
« voudrait, et peut-être plus que je ne devrais. » 

La ferme attitude de Tabbé Émery dans cette 
séance du comité ecclésiastique est un des beaux 
souvenirs de Fhistoire des derniers temps. Il y 
avait là un silence complaisant qui eût mis trop à 
Taise la toute-puissance du maître, et la Provi- 
dence voulut qu'un prêtre se rencontrât pour sau-p 
ver alors la gloire du sacerdoce ; ce vieillard de qua^ 
tre-vingts ans, un pied dans la tombe et la tête au 
ciel, apparut ce jour-là comme le devoir, comme 
la doctrine, comme l'honneur. La manière dont 
Napoléon l' écouta (c'est justice de le dire) prouve 
aussi que le dominateur ne repoussait pas toujours 
la vérité, et que de bons et courageux conseillers 
lui auraient épargné au moins quelques-unes de 
ses plus grandes fautes. 

Un homme d'Ëtat de grandes manières, qui 
porte bien la gloire de son nom, et dont l'esprit 
droit et ferme demeure, malgré Tâge avancé, for- 
tement attentif aux destinées de notre pays, a rendu 
un solennel hommage à M. Émery par des paroles 
que nous n'avons point oubliées : < La Congréga- 
« tion de Saint-Sulpice existe encore », disait 
l'arrière-petit-fils de Matthieu Mole, en recueillant 
l'héritage académique d'un noble archevêque ; 



336 

c elle mérite les mêmes respects, les mêmes bom- 
c mages ; un abbé Êmery ne la dirigera plus. Na- 
c poléon ne pouvait se lasser d'admirer dans ce 
c saint prôtre je ne sais quel mélange de simpli- 

< cité presque primitive et de sagacité pénétrante, 
« de sérénité et de force, j'ai presque dit de grâce et 
« d'austère ascendant. Il avait appelé l'abbé Ëmery 
c lors des négociations du Concordat. Voilày me 
€ dit-il un jour, la première fois que je rencontre 
c un homme doué d'un véritable pouvoir sur les 
c hommes, et auquel je ne demande aucun compte 

< de l'usagé qu'il en fera. Loin de là, je \oudrais 
tf qu'il me fût possible de lui confier toute notre 
« jeunesse; je mourrais plus rassuré sur l'ave- 
« nir *. > Nous avons dit qu'en religion il y avait 
dans Napoléon deux hommes ; les derniers mots 
qu'on vient de lire sont de l'homme d'un bon sens 
profond, qui savait tout ce que pouvait la vérité 
religieuse pour le bien des sociétés de ce monde. 

Tel est l'empire des choses religieuses, tel est 
le caractère de la lutte entre la force morale et la 
force matérielle, que rien n'intéresse plus for- 
tement que la longue et terrible altitude de Napo- 
léon en face du Pape. Toutes les fois que l'empe- 
reur se met en scène dans ces graves matières, on 

* M. le comte Mole . Discours de réception à rAcadémie fran- 
çaise, à la place de M. de Quélen, archevêque de Paris, le 30 
décembre 1840. 



337 

écante curieusement ses paroles ; on se plaît à pé- 
nétrer dans ses idées, ses raisonnements, ses pré- 
jugés ; on y retrouve tour à tour la révolution et le 
bon sens, le dix-huitième siècle et un autre temps 
qui commence, le faux et le vrai, des fantaisies, 
des illusions, des bizarreries. La séance solennelle 
du comité ecclésiastique, au mois de mars 1811, 
laissa voir les pensées de Napoléon à cet égard, 
mais les assistants n'écrivirent pas tout ce qui fut 
alors entendu et n'emportèrent que des souvenirs 
incomplets; nous avons sous les yeux une pièce 
d'un grand prix pour l'histoire, c'est le discours 
de Napoléon à l'audience donnée au clergé de Ma- 
lines, le 30 avril 1810, discours fidèlement re- 
cueilli au moment même, et qui nous montre 
quelles idées se remuaient dans celle vaste tête 
quand il s'agissait des Pontifes de Rome et de ce 
qu'il appelait ses droits. Par respect pour le pape 
et aussi par respect pour le génie de Napoléon, 
nous ne reproduirons pas les crudités de langage * 
qui se rencontrent dans ce discours; nous ne 
prendrons que ce qui peint l'homme et appartient 
essentiellement à l'histoire. 

On sait que l'abbé de Pradt, nommé à l'arche- 
vêché de Malines, n'avait pas obtenu ses bulles 
dans les formes et les termes que le gouvernement 
demandait ; le clergé de ce diocèse témoignait pliis 
de sympathies au Saint-Siège qu'à Napoléon ; il 

22 



I 



01! prait ^iiis poor ('«nifcreiir depuis la buJIe 
•iVit:caiaiii:iicitii}a. Le ckrgé de Malines et l'ar- 
àev«^{!ie aocnme parureal devant Sapcrféoo. c Qui 
c ^iftîs--->ius? 1 kor dil retnpereiir. c Ce sont 
c oKSiiiif urs les i^iArain» généraux, le doyen, les 
c om^s ei ks v-icunîs^ » répondit TaUié de Pradf . 
L>3i7en?ur. pD^^LUIt brasqnoneot la parole, dit 
«{aï iiirii: to<is le» êsuds pour le pape, qu'il 
le rcc:c3;ii:nrt comme successeur de saint Piorre 
eu tà>ut ot; riL coa<»n&e Li Sm et la doctrine, mais 
ifail Ci devait pas s immiscer dans son temporel, 
et «{co l<fs ieiii puîstsances étaient indépendantes. 
Just^ué Ik rieo de mieux^ et Pie \1I n'aiait pas à 
se reprocher ik s'être mêlé des affaires tempo- 
reiks de Xapokon. Le maître disait ensuite qu'il 
Toulùt U n^Ugioa de saint Bernard, de Bossuet et 
do l E^:iso ciIUcane* qu'il la protégerait de toutes 
ses tocvos, QiAi> qu'il ne voulait pas la religion et 
les opinions de Grégoire \n, des Boniface, des 
Jules : < Quoi qu'on en dise, ajoutait-il, je crois 
« qu'ils brûlent aux enfers pour toutes les discordes 
c qu'ils ont excitées par leurs prétentions extra- 
« vagantes. » Le pape, pour son repos et pour le 
repos de l'Eglise, n'aurait rien voulu de plus aussi 
que l'inviolable respect de lare/i'^ion de saint Ber- 
nard, de Bossuet et de l'Eglise gallicane, enten- 
due comme saint Bernard et Bossuet l'entendaient. 
Napoléon accusait le Souverain-Pontife d'avoir 



339 ' 

causé le schisme de TÂDgleterre et de la moitié de 
rAllemagne ; ceci n'était plus de Fhisloire. 11 dé- 
clarait ne pas être de cette religion de Grégoire VII 
qui nest pas de Jésus-Christ, et qu'il se ferait 
plutôt protestant que de l'adopter. II faisait re- 
marquer que Jésus-Christ ne s'était pas érigé un 
trône à Jérusalem pour dominer sur toute la terre, 
mais qu'il s était humilié jusqu'à l'hettre de la ré" 
demption, et citait les paroles de l'Evangile : Ren- 
dez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est 
à Dieu. Après avoir parlé de son intention d'obser- 
ver le concordat, de suivre l'avis de ses évêques^ de 
convoquer, s'il le fallait, un concile pour décider 
de ses droits, Napoléon poursuivait ainsi : 

€ Le pape est un bon homme; je l'ai connu 
€ évoque d'Imola ; un homme saint, un anacho- 
€ rète, doux comme un agneau' ; ce n'est pas lui 
c qui agit, mais il suit de mauvais conseils. Je lui 
c aurais laissé ses États s'il avait eu assez de poli- 
€ tique pour les gouverner, mais il n'a pas voulu 
€ fermer ses ports aux Anglais, qui pouvaient in- 



* Napoléon^ en parlant de Pie VU^ cette auguste et grande 
victime^ Ta souvent appelé un agneau. Dans une lettre au cardi- 
nal Fesch^ à la date du 16 mai 1806^ Tempcreur disait : « Voyox 
« le pape, et dites-lui que la note du cardinal Consalvi m'a for- 
ci tement indisposé, que cet homme, par bêtise ou trahison, Teut 
« perdre les États temporels du Saint-Siège, et qu'il y réussira.» 
Il est difficile de ne pas se rappeler ici la fnble du lottp et de 
Vagneau, 



341 

place. « Que le chapitre métropolitain, ajoutait-il, 
€ régisse son Église par ses vicaires généraux; 
t je ne veux pas que les évéques administrent 
€ sans leur institution du pape, mais le chapitre 
« peut faire usage de leur ministère et rester dans 
€ Tordre. » Il est curieux de voir ici Napoléon 
s'opposer à l'administration capitulaire des évêques 
nommés ; c'était le 30 avril 1810 qu'il parlait de la 
sorte ; au mois d'octobre suivant, il devait soutenir 
l'avis contraire dans l'affaire du cardinal Maury. 
Voici les derniers mots de son discours : 

« La religion n'est pas une franc-maçonnerie. 
€ Jésus-Christ a dit : prêchez sur les toits. — 
€ Quiconque connaît l'histoire ecclésiastique saura 
€ en quoi consistent mes différends avec le pape. 
€ Le pape n'est pas le grand Lama; le régime de 
c l'Ëglise n'est pas arbitraire ; elle a ses règles et 
« ses canons que l'Eglise doit suivre. Si le pape 
€ veut être le grand Lama, je ne suis pas de sa 
€ religion *. j» 

Tous ceux qui sont accoutumés au langage de 
Napoléon l'ont reconnu à nos extraits. C'est un 

* Le discours de Napoléon au clergé de Malines est tiré de 
notes manuscrites remises à Mgr deBeaulieu^ évéque de Soissons^ 
par Mgr de Broglie^ évêque de Gand^ et laisséespar Mgr de Beau- 
lieu à M. de Bully^ grand vicaire de Soissons. Ces pièces se 
trouvent aujourd'hui entre les mains de M. l'abbé Lequeuï, 
vicaire général de Paris^ qui a bien voulu nous les communi- 
quer. 



342 

langage impératif et tranchant, original et bref, 
familier et trivial. L'empereur généralise à sa con- 
venance, insiste sur ce que nul ne conteste, donne 
des torts imaginaires et se donne souverainement 
raison ; il est impitoyable ^omY agneau, et la suite 
de ce récit le montrera plus fortement encore. 

La résistance du pape n'aurait pas dû être pour 
Napoléon un si grand sujet de surprise ; à défaut 
d'une connaissance suffisante des devoirs d'un pon- 
tife, l'empereur n'aurait eu qu'à se rappeler les let- 
tres par lesquelles son oncle le cardinal Fesch lui 
faisait pressentir la lutte \ l'archevêque de Lyon, à 
la date du 8 avril 1 808, plus d'un an avant le décret 
spoliateur parti du camp de Vienne, écrivait à son 
neveu : « Le pape se trouve, dans ce moment-ci, 
« en attitude de défendre sa conscience contre 
« tous ceux qui l'approchent, et, plus encore, 
€ de les réduire tous sous sa conscience; il a 
« pris une pose et une assurance bien différentes 
c< de celles qu'il avait. C'est lui à présent qui fait 
€ tout. Le cardinal Doria racontait que toutes ses 
« fonctions se réduisaient à signer ce que le pape 
« lui envoyait. C'est lui-même qui minute et ré- 
« dige tout ce qu'il y a d'important. Il réforme 
« inexorablement le travail des personnes les plus 
« accréditées. On ne doute plus qu'il n'ait pris 
f son parti et que sa conduite ultérieure ne soit 
« tracée. Il est décidé à tout, dùt-il s'en suivre la 



343 

<c persécution générale de l'Église. Il est sur qu'il 
«. trouve le temps présent préférable au temps 
a passé. Il dit qu'une persécution ouverte vaut 
« mieux qu'une persécution sourde; que celle-ci 
« séduit et que celle-là fait démasquer; qu'il y a 
ce des <;irconstances où les persécutions sont utiles 
€ à l'Église; qu'elles sont la pierre de touche et 
c< le creuset. Il envisage froidement les consé- 
« quences qui pourraient résulter d'un coup d'é- 
€ clat. Sire, vous couvrez la terre de vos armées et 
a de votre puissance, mais vous ne sauriez com- 
« mander aux consciences ; permettez que je vous 
« représente que, quelle que fût la contenance 
« des évoques, quelle que fût la force des raisons 
«( par lesquelles on peut prouver au pape qu'il a 
a outrepassé son autorité, il n'est pas moins vrai 
« qu'il y aurait, non-seulement partage dans les 
<x opinions, mais un horrible déchirement dans 
« l'Etat, qui dégénérerait en un schisme terrible 
« qu'on n'éteindrait pas facilement, et que toute 
€ mesure de rigueur serait taxée de persécution. 
« Je prie Dieu qu'il inspire à Votre Majesté les 
« moyens d'aplanir tous les obstacles qui pour- 
ri raient s'opposer à une réconciliation avec le 
« pape, qu'on doit considérer comme un homme 
« désespéré qui croit agir par l'inspiration de Dieu^ 
« la conscience seule devant lui servir de règle ; 
« et dans l'assurance que l'esprit de Dieu ne peut 



344 

a abandonner le chef et le gardien de son Église^ 
€ il demande si on peut avoir de meilleur conseil* 
t ler.et si on peut se fier à Dieu *. » 

A part les mots que nous avons soulignés, nous 
aimons cette lettre ; elle est courageuse et belle, 
Fesch, surpris par la révolution aux premiers temps 
de sa prêtrise, transformé tout à coup en garde- 
magasin à Tarmée des Alpes, nommé ensuite com- 
missaire des guerres en 1796, n'avait probable- 
ment pas conservé dans ces deux emplois les ver- 
tus sacerdotales ; redevenu l'abbé Fesch après le 
i 8 brumaire, archevêque de Lyon depuis Tannée 
1801, cardinal depuis 1803, ambassadeur à Rome 
de 1S03 à 1806, l'oncle de Napoléon était parvenu 
à se débarrasser, en 1810, de sa nomination au 
siège de Paris, un peu plus peut-être par des con- 
sidérations d'intérêt que par dévouement à la dis- 
cipline; il s'était aperçu, disait-il, « que d'un ad- 
<c ministrateur on voulait faire un Père du désert.» 
Fesch passait pour égaler Maury dans l'amour de 
l'argent; avec sa pension, son traitement d'am- 
bassadeur, de cardinal, de grand-aumônier, de 
sénateur, de grand-aigle de la Légion d'honneur, 
il avait joui d'un revenu annuel de cinq cent mille 

^ Histoire des Négociations diplomatiques relatives aux traités 
de Morfontainc, de Lunéville et d'Amiens, pour faire suite aux 
Bfémoires du roi Joseph, précédée de la correspondance inédite 
de l'empereur Napoléon I®' avec le cardinal Fesch; publiée par 
M. A. Ducasse. Tome 1. Paris, 1855. 



345 

francs et ne s'était pas regardé comme suffisam- 
ment pourvu ; mais la lettre du 8 avril 1808 ho- 
nore le cardinal Fesch aux yeux de l'histoire. D|ux 
ans auparavant, le 3 mars 1806, il avait tenu aussi 
un noble langage à Napoléon, à propos du violent 
désir de l'empereur de faire expulser des États 
pontificaux les Russes, les Anglais, les Suédois, 
les Sardes, et de faire fermer les ports du pape 
aux navires de ces nations ; il refuse son concours 
à une politique brutale. « Je frissonne, écrivait-il 
« à son neveu, en réfléchissant sur les événements 
€ ultérieurs ; sans m'arrêter aux censures et peines 
c ecclésiastiques que je pourrais encourir, que 
a deviendrais-je aux yeux des catholiques du 
« monde chrétien, si j'avais le malheur de con- 
€ tribuer activement à un événement qui en amè- 
« nerait d'autres qu'on ne peut pas prévoir? il ne 
« me resterait que le choix d'un cloître pour me 
« cacher aux yeux du monde *. j» 

Le sentiment du devoir garde une beauté qui 
plaît et console toujours dans le tableau des choses 
humaines. 

^ Histoire des Négociations diplomatiques^ etc.^ déjà citée. 
Tome I. 



CHAPITRE XIX. 



Le concile national de i 811 ; le ^exte du discours prononcé à ce 
concile par le ministre de Napoléon. — Appréciation de ce 
discours. — Nouvelle lettre du cardinal Maury à Pie YO, pour 
obtenir d'être dégagé de ses liens avec Téglise de Monteûas- 
cone. — Le pape ne lui répond pas. — Napoléon presse le 
cardinal Maury de quitter le titre d'administrateur capitulaire 
et de prendre le titre d'archevéqîfe de Parb; le cardinal B'y 
refuse. 



Dans rassemblée d'évêques de France et d'Italie 
qu'on a appelée le concile national de 1 81 1 , et dont 
les séances se tinrent à Notre-Dame à Paris, le 
cardinal Maury ne joua pas un rôle qui le mit par- 
ticulièrement en lumière; il se montra parmi les 
évéques les plus complaisants; il s'associa à la ca- 
tholique inspiration de la prestation du serment 
prescrit par la bulle du pape Pie lY, de ce bel acte 
par lequel, le 17 juin, s'ouvrit le concile : le car- 
dinal Fesch, président de l'assemblée, prononça, 
à genoux, et à haute voix, cette profession dé foi 
qui jure et promet une véritable obéissance aupon^ 
tife romain,^ il reçut le même ferment de tous les 



348 

Pères du concile et des ecclésiastiques du second 
ordre. Ce serment, à pareil moment, et dans une 
situation si violente, a honoré le cardinal Fesch ; 
Pie YII s'en est souvenu ; un tel acte honorait aussi 
les 95 évéques d'un concile qui ne fut qu'une ten-- 
tative de vaste empiétement de la part du pouvoir 
politique. 

U n'entre pas dans notre plan de raconter les 
délibérations de cette assemblée qui ne siégea pas 
longtemps, et dont l'histoire n'a pu consigner tous 
les détails, parce que Napoléon fit saisir et ne laissa 
jamais publier les pièces relatives au concile; les 
documents qui ont aidé à connaître l'ensemble des 
faits ne parurent qu'après 1814. La plus curieuse 
et la moins connue des pièces de cette époque, 
c'est le discours du ministre des cultes, M. Bigot 
de Préameneu, le 20 juin 1811, lorsqu'il se pré- 
senta tout à coup au concile, à la grande stupéfac- 
tion des évéques, de tous ceux au moins qui n'é- 
taient pas dans le secret, car il paraît que le car- 
dinal Maury, le cardinal Fesch et deux ou trois 
autres évéques en avaient reçu la confidence. Ce 
ne fut pas, comme on l'a dit, un message de l'em- 
pereur, mais un discours du ministre; il est bien 
vrai, du reste, que ce n'est pas le langage de 
M. Bigot de Préameneu qu'on entend : on ren- 
contre là toutes les formes et les idées de Napoléon 
sur les affaires religieuses de ce temps ; la pensée 



349 

de ce document est indiquée dans plusieurs livres^* 
mais c'est son contenu tout entier qu'il faut avoir 
sous les yeux si on veut bien comprendre tous les 
motifs de la position prise par l'empereur à l'égard 
du pape. Et quand on songe que c'est à une assem- 
blée d'évêques qu'il fait parler ainsi son ministre, 
on trouve à ce grand homme je ne sais quel air 
de ressemblance avec les potentats bysantins. Voici 
donc ce discours, qui parait ici en entier pour la 
première fois : 

c Messieurs les Archevêques et Evêques, 
<c Sa Majesté Impériale et Royale nous a chargé 
de vous faire connaître l'objet pour lequel elle vous 
à convoqués. 

«r Dès 180S, dix-sept évêchés étaient vacants 
dans le royaume d'Italie. S. M. nomma les prélats 
les plus dignes de son royaume. Le pape refusa de 
leur donner des bulles d'institution canonique. II 
persista dans son refus pendant tout le temps que 
durèrent la troisième et la quatrième coalition. 
L'obligation où se trouvait l'empereur de conduire 
ses troupes aux extrémités de l'Europe, faisait pré- 
sumer au pape qu'il était dans l'intérêt de Sa Ma- 
jesté de ne laisser en Italie aucune source de fer- 
mentation, et qu'elle pourrait acheter l'institution 
d'un si grand nombre d'évêchés par la donation 
de la Romagne. Mais, S. M., accoutumée à se con- 
fier dans l'amour que lui portent les peuples d'I- 



3S0 

I €t dus lanr fidélité, repousa avec mépris de 
pareilles ÎDsinuatiaoSy et ce ne fut qu'après des 
r6h réitérés pendant trois ans que les batailles 
d*léoa et de Friedland parent enfin Taincre Tobsti- 
nation du pape, qui, Tojant la délaite des ennemis 
de la France et ses espérances trompées, donna, 
un mois après le traité de Tîlsitt, Finstilution ca- 
nonique aux évéques qui ayaient été nommés par 
S. M. et auxquek il lapait si longtemps refusée. 

c En 1808, TarcheTèché de Malines étaat Tenu 
à Taquer, S. U. y nomma Té^êque de Poitiers 
(l*abbé de Pradt). Le pape euToya des bulles d'ins- 
titution dans lesquelles il déclarait que cette no- 
mination était de son propre mouvement. Ces 
bulles furent comme de raison rejetées au conseil 
d'Ëtat, et, depuis ce temps, Tévéque de Poitiers 
n'a point encore son institution canonique comme 
archevêque de Malines. 

« Pour tou^ les évêchés qui sont venus à vaquer 
depuis, et qui sont au nombre de 27, le pape a re- 
fusé de donner les bulles d'institution, soit qu'il 
voulût soutenir l'étrange proposition de nommer 
de son propre mouvement et suivant la formule 
rédigée pour l'archevêque de Malines, soit qu'il eût 
espéré faire intervenir la concession des bulles 
dans les discussions qui ont eu lieu relativement 
aux forteresses, aux limites, et enfin à la souverai- 
neté temporelle des papes. 



351 

« S. M.> se ressouvenant de ce qui dvait été feit 
du temps de Louis XIY dans iine pareille circon- 
stance et voyant l'impossibilité délaisser plus long- 
temps vacants des diocèses comme Paris et Flo- 
rence, y nomma aux termes du concordat. Les 
chapitres donnèrent des pouvoirs spirituels comme 
vicaires capitulaires. Mais des Brefs émanés de Sa- 
vone et adressés aux chapitres de Florence et d'Asti 
leur défendirent positivement de donner des pou- 
voirs capitulaires à ceux que l'empereur avait non^ 
mes. Ainsi, tout ce que le pape a pu faire pour 
exciter les troubles et la désobéissance, a été fait. 
Mais les évêques et les chapitres de France et d'I-* 
talie se sont montrés indignés d'une telle conduite, 
si contraire aux canons, à la doctrine de l'Ëgliseï 
au respect que tous les pontifes doivent au sou*-" 
verain, et n'ont eu aucun égard à ces Brefs. 

« Depuis, le pape a investi de ses pouvoirs le 
cardinal di Pietro, homme passionné et qui nourrit 
une profonde haine contre la France. L'empereur 
avait été obligé de l'exiler à Semur, et ce fut dans 
cet exil qu'il reçut le Bref secret qui lui dopnait 
des pouvoirs pour les affaires spirituelles de la 
France : attentat contre le trône et l'Eglise. Ce 
cardinal avait déjà dans les ténèbres noué des tra-* 
mes obscures avec les plus mauvais prêtres de la 
France, lorsque la justice le saisit avec ses com- 
plices pour le punir seloq les lois de r£(at. 



35Î 

c Ainsi, dans l'espace de dix années, Tempe- 
reur a été troublé sept ans, à deux différentes épo- 
ques, une fois pendant Fespace de trois aos, et une 
seconde depuis Fespace de quatre ans, dans les 
prérogatives que lui accordait le concordat. 

« Depuis dix ans, S. H. a relevé les autels en 
France et n'a été occupée que du bien de la reli- 
gion, de Faccréditer et Fétablir dans son vaste 
empire, et même de faire sentir les effets de sa 
puissance et de sa protection aux catholiques des 
pays étrangers. Mais il nous a chargé expressément 
de vous le dire, afin que le monde entier Fentendlt, 
il n'a trouvé dans la cour de Rome qu'indifférence 
pour les vrais intérêts de la religion; elle a été 
constamment occupée de deux objets : 1® d'obte- 
nir de l'empereur la donation des anciennes léga- 
tions de Bologne, de Ferrare et de la Romagne: 
2" d'accréditer les principes que le pape est Févê- 
que universel, qu'il peut renvoyer tous les évêques, 
qu'il est au-dessus de tous les souverains, du con- 
cile et de toutes les Eglises, 

« Lorsque le pape vint à Paris pour le couron- 
nement, il s'en retourna mécontent parce qu'il 
s'était flatté d'obtenir les Légations. Mais le ser- 
ment de Fempereur comme roi d'Italie, et Fatta- 
chement qu'il porte aux peuples de ces provinces 
et spécialement à sa bonne ville de Bologne, ren- 
dirent impossible la réalisation de ces espérances, 



353 

qui eût fait tomber ces beaux pays dans la plus 
vicieuse des administrations. Depuis, la cour de 
Rome a profité de toutes les circonstances pour 
élever des difficultés, pour inquiéter les consciences 
et troubler la tranquillité de Tempire, toujours 
dans l'espérance qu'il arriverait des circonstances 
où, pour être certain d'avoir pour appui sincère 
l'influence du pape, l'empereur ferait des sacrifices 
temporels et lui accorderait, sinon les trois léga* 
tiens, du moins la Romagne. C'est à cela qu'il faut 
attribuer les réticences qui se trouvent dans l'allo- 
cution du pape sur les lois organiques, le pape 
n'ayant point d'autre but que de jeter des ferments 
susceptibles d'être développés. Ce fut dans cet es- 
prit qu'il refusa d'abord l'institution en Italie et en 
France. 

c S. M. ayant vu, par cette conduite du pape, 
qu'il tenait constamment à la politique de ses pré- 
décesseurs de faire concourir son influence spiri- 
tuelle à l'agrandissement de sa puissance tempo- 
relle ; que, toutes les fois qu'il aurait des embarras 
extérieurs, la cour de Rome chercherait à lui sus- 
citer des embarras intérieurs, il a pris le parti de 
faire reversion à l'empire du fief de Rome, qui en 
avait été détaché en faveur des papes, afin de leur 
ôter pour toujours les moyens de faire servir les 
intérêts spirituels aux affaires temporelles. La pro- 
vidence voulut que précisément le lendemain des 

23 



S.lLnçU 




inishte £ SL zT^îûsuiL M irtHgngr ie ia 
xmçtirtîlit j«jntf^ t m >»k aâk et Tltalîe, et de 
A iiiirsuiTi airjTii»fe f-sBoàmt ar tout Funî- 

xmi: r^axnie !is âug» is k hstv. d sarloot à cer- 
feSLniis ir&iiÂîsr ig*i«nns ckbbk oelkoà noos nous 
ina- :CL^. tz 1 ii£iir^9gcnfcsefies^ sootimmua-- 
&ÛÎS !:.rz.T:»î DbîTi it m sp* dansent jamais. 

< Lf :ïij^ rr'i jr:^ f^apereiir est du ressort 
piI.-L.ri^ -:\ î-ts ifiir^ d^ li terre. S. M. ne trouve 
ic n^-I-fir« riTLnies po'^ li tranquillité de ses 
fKQi.^ «Mririe t>j5 les abas de l'influence spiri- 
tuelk ornai: î pir les palpes et dont les pages de 
rhiitoîre sont remplies, que dans l'autorité et la 
mis^îoo des éTè*^es qui. attachés au sol par tous 
les liens du sang. ODt intérêt à repousser par les 
mêmes armes les attentats des Grégoire et des Bo- 
niface et de ceux qui ont voulu établir ces préten- 
tions subversives dans la bulle in cœnâ Domini^ 
prétentions qui ont excité l'indignation de tous les 



35b 

souverains, de tous les peuples et de tous les vrais 
évoques. 

c( S. M. 9 lorsqu'elle a voulu rétablir les autels 
en France, eut besoin d'avoir recours à la cour de 
Rome. 11 n'y avait plus d'évêchés en France. Les 
évêques étaient en partie morts, en partie déportés 
et réfugiés chez l'étranger. Pour rétablir l'Église 
de France, il n'y avait pas d'autre moyen que de 
demander aux évêques de donner leur démission^ 
ou de leur ôter leurs pouvoirs par une bulle de la 
cour de Rome, afin de recomposer ensuite l'Eglise 
de France. 

(c Personne ne sait mieux que vous, Messieuk^i 
combien cet acte était nécessaire, combien la re« 
ligion lui doit. Mais enfin cet acte était presque 
sans exemple dans l'histoire de l'Eglise, et la cour 
de Rome est partie de cette espèce d'acte extraor- 
dinaire qu'elle a fait, à la demande du souverain, 
pour se renforcer dans ses idées de domination 
arbitraire sur les évoqués, et dans la croyance que 
les papes doivent disposer en maîtres des affaires 
spirituelles et même des affaires temporelles, 
parce que l'esprit est au-dessus de la chair. 

« Depuis et avant saint Louis, les souverains de 
France et de tous les États de l'Europe ont eu des 
discussions avec la cour de Rome et ont été sans 
cesse occupés d'en repousser les prétentions. Us 
ont toujours été guidés, éclairés et soutenus dans 



336 

ce grand choix par les évêques. Aussi peut-on dire 
que la cour de Rome a eu constamment pour but 
de diminuer Texistence, la considération et les 
prérogatives des évéques, en attribuant au siège 
de Rome ce qui, d'institution primitive^ apparte- 
nait à Tépiscopat. 

« L'épiscopat est détruit en Allemagne. Il est 
remplacé par des vicaires apostoliques. Or, S. H. 
nous a ordonné de vous exprimer sa pensée et sa 
volonté : elle ne souffrira jamais aucun vicaire 
apostolique dans ses Etats. Elle ne saurait recon- 
naître la religion chrétienne partout où elle ne se- 
rait pas exercée par la mission des évéques; c'est 
la religion de Jésus-Christ, celle qu'ont professée 
Charlemagne et saint Louis, que Sa Majesté a ré- 
tablie en France, et non la doctrine des Grégoire 
et des Boniface, qui est incompatible avec l'indé- 
pendance, la dignité et la souveraineté de tous les 
trônes. 

« S. M. reconnaît le pape comme le chef de 
l'Eglise, comme le premier des évêques, comme 
le centre de Tunité ; mais elle ne le reconnaîtra 
jamais comme évéque universel. Elle ne lui con- 
naît pas le droit de destituer, de chasser les évê- 
ques de leurs églises, encore moins le pouvoir d'a- 
néantir dans un pays l'épiscopat, dont l'existence 
est aussi nécessaire à la religion que la papauté 
même; et pourtant 2 7 évêchés sont vacants, parmi 



357 

lesquels sont les archevêchés de Paris, de Florence, 
de Malines, de Venise, d'Aix, de Bourges, etc.; 
beaucoup d'évêques sont \ieux, et les moyens d'y 
pourvoir par le concordat, s'il n'existe plus? Le 
concordat est un contrat synallagrâatique. Le pape 
l'a violé à deux reprises différentes pendant l'es-r 
pace de sept ans sur dix; il n'offre plus aucune 
garantie. Le concordat n'existant plus, nous nous 
trouvons reportés au temps de Charlemagne de 
saint Louis et de Charles VU et aux t^mps anté- 
rieurs au concordat de François P' et de Léon X. 
Quel que soit le mode que le concile choisisse 
comme le plus conforme aux canons et aux usages 
de l'Eglise, S. M. le ratifiera, pourvu que dans 
trois mois tous les évèchés vacants soient pourvus, 
et que jamais, sous quelque prétexte que ce soit et 
dans quelque circonstance que l'on se trouve, une 
église puisse rester plus de trois mois veuve de 
son évêque. 

€ Certes, si l'empereur avait été si indifférent 
pour les affaires religieuses, il eûtcontinué à nom- 
mer des évéques qui eussent reçu des chapitres les 
pouvoirs spirituels comme vicaires capitulaires; 
Au bout de vingt ans, l'épiscopat eût été éteint, et 
sans l'épiscopat, la religion chrétienne n'eût plus 
été rétablissement des apôtres. Mais Sa Majesté, 
en relevant les autels, n'a pas cherché si elle ferait 
quelque chose d'agréable ou non à la cour de 





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iXGiL Ut -A rriun rjuseûsn» -. il ^oolot rétaUir 
i r«îîipijc ie lus icpï? zcac île bxibeiir de son 
leicûf f-- il îOûjIici ie ica tria*. Sa Sfajesté. à 
Tixaaiçiif ie Cmriiicifcpe . ie sunt Louis, de 
OiLrltis ^ iC Sf Âzcs «s pnfdêccsseiir?, dans des 
circîi.zscizces senriaries. a dooic chugé le concile 
rênjàsm: Ics ê^èpKs de tù«it le tiers de la chré- 
tieaté« de p-r^c^ire des mesures pour qae, tu la dé- 
chéance où est tombé le concKMrdat. il soit poumi 
à la nomination et à l'institution des éTêques, soit 
par le mode suivi sous saint Louis et Charles YU^ 
ou d'après tout autre mode que le concile jugera 
le plus conforme aux canons et usages de rÊglise, 



359 

afin qu'il ne soit au pouvoir d'aucun homme de 
priver les diocèses de leurs évoques, ni de mettre 
un terme ou une interruption à cette suite de pas- 
teurs qui, depuis les apôtres, doivent aller jusqu'à 
la fin des siècles. » 

U est aisé de se représenter la pénible surprise 
de tant d'évêques au milieu desquels tombait une 
parole si peu mesurée, si peu exacte et si impé- 
rieuse. Cette parole prêtait gratuitement au pape 
des intentions qu'il n'avait jamais eues, et aux 
évoques, en général, des sentiments que leur 
piété repoussait; elle transformait en agresseur 
l'auguste victime de Savone, et décorait du nom 
de justice une détestable spoliation. U faudrait 
placer une observation à côté de chaque phrase, 
mais le lecteur éclairé aura porté de lui-même 
son jugement. Quel ton tranchant et absolu pour 
affirmer ce qui est contraire à l'histoire ! C'est au 
nom des hommes sages et religieux de tous les 
siècles que l'on condamne ici le pouvoir temporel 
des pontifes de Rome ! On les accuse de s'être ser- 
vis de leur puissance spirituelle pour agrandir 
leurs états quand l'histoire est là pour déclarer 
que les états du Saint-Siège sont toujours restés 
les mêmes au milieu des plus grands jours de 
l'ascendant^de la papauté au moyen âge \ et c'est 
à l'occasion d'un pape dépouillé que cette doctrine 
est professée I 



360 

Napoléon laissa voir, par le discours de son mi- 
nistre, qu il entendait (aire marcher le concile à sa 
guise. Ixîs évoques, malgré leur bonne volonté de 
ne pas déplaire, ne purent mener les choses 
comme le maître le souhaitait. Le décret du 
10 juillet vint dissoudre rassemblée que l'empe- 
reur voulut ressusciter quelques jours après, pen- 
dant que trois évéques, ceux de Gand, de Tournay 
et de Troyes, jugés trop récalcitrants, étaient en- 
fermés à Vincennes. Nous ne parlerons de la con-- 
grégation générale du 5 août 1811 que pour rap- 
peler que cette délibération est sans valeur, parce 
qu'elle a été prise sans liberté. Nous en dirons au- 
tant du bref de Pie VII, qui approuvait cette déli- 
bération, bref rédigé par le cardinal Roverella, 
personnage plus docile aux vues de l'empereur 
que (idèle à ses devoirs envers le pape, et dont le 
cardinal Pacca disait : Miquid humani passus est; 
il y a quelque chose qui domine ce bref du 20 sep- 
tembre, c'est la belle lettre de Pie VII au cardinal 
Caprara. Une note écrite de la main de l'un des 
Pères du concile, évéque d'Italie, et qui a passé 
sous nos yeux, affirme que dans la congrégation 
générale du 5 août 1811, on ne put jamais voter 
au scrutin, mais toujours par assis et levé; elle 
ajoute qu'on ne vota au scrutin qu'à l'ouverture du 
concile, pour la formation du bureau, et que ce 
fut sur la proposition du cardinal Maury, qui se 



361 

montrait à ces moments-là très-respectueux ^ selon 
les expressions de la note de l'évêque d'Italie * . 

Les tristes succès obtenus à Savone encouragè- 
rent apparemment le cardinal Maury dans une 
nouvelle tentative auprès de Tauguste captif; nous 
avons une lettre du 12 octobre 1811, où il expose 
au pape comment, appuyé sur le secours divin, et 
confiant à l'ancienne bienveillance de Sa Sainteté, 
il a accepté le siège de Paris ; il supplie le Souve- 
rain-Pontife de l'affranchir des liens qui l'unis- 
sent aux églises de Montcfiascone et de Gorneto ; 
l'information accoutumée ne pouvant pas se faire, 
vu qu'il n'y a en France ni légat, ni nonce, ni dé- 
légué apostolique, le cardinal dépose aux pieds du 
pape, de l'avis de beaucoup de prélats, l'informa- 
tion dressée par l'évêque de Versailles, le plus an- 
cien évêque et le premier suffragant de la métro- 
pole, espérant que Sa Sainteté daignera s'en 
contenter, eu égard aux circonstances extraordi- 
naires du temps : une pareille indulgence ne 
pourra jamais être invoquée comme un exemple. 
€ Rien au monde, ajouta-t-il, ne me sera plus 
a cher et plus sacré que de montrer et de proÇps- 
a ser jusqu'à la mortdque je suis attaché par le 
€ lien le plus étroit de l'obédience et de la com- 
€ munion à Votre Sainteté, le Vicaire de Jésus- 

' Ghe a quei momenti si mostraya con quello (le cardinal 
Fesch) assai riverente. 



362 

c Christ 8ur la terre, le chef suprême de l'Ëglise, 
c et à la chaire de saint Pierre, qui est le centre 
c de Tunité catholique; ainsi le veulent et les 
< bienfaits signalés dont j'ai été comblé par le 
« Siège apostolique, et la faveur nouvelle pour la- 
« quelle je me recommande maintenant ; ainsi le 
« veulent la dignité de cardinal et le ministère 
a épiscopal, comme les promesses solennelles qui 
c me lient et que je remplirai avec fidélité. » 
Pie VII ne répondit pas à cette lettre, ou du moins 
nous n'avons trouvé nulle part la réponse. Sa Sain- 
teté pouvait s'étonner que le cardinal ne parlât 
point du bref du 5 novembre 1810, et qu'il le tint 
comme non avenu. Cette nouvelle démarche du 
12 octobre 1811 atteste les inquiétudes du cardi- 
nal Maury et son désir de sortir d'une situation ir- 
régulière. Nous avons déjà vu que Napoléon pres- 
sait Maury de laisser de côté le titre d'administra- 
teur capitulaire et de prendre le titre d'archevêque 
de Paris; Maury ne cédait pas à l'empereur sur ce 
point si grave, et quoiqu'il eût beaucoup perdu de 
sa considération par sa situation nouvelle, les en- 
fants de l'Église doivent tenir compte à Maury d'a- 
voir maintenu jusqu'au bout des résistances sans 
lesquelles un déchirement pouvait s'accomplir. 



CHAPITRE XX. 



L« cardinal Maury prêche la Passion à Notre-Dame le Tendredî- 
saint de Tannée 1811; grande curiosité pour l'entendre; ex- 
plication du peu d'effet qu'il produisit; différence duprédi« 
cateur en chaire et de l'orateur à la tribune; fragment inédit 
de la Passion du cardinal Maury. — Son discours à la chapelle 
du séminaire de Saint-Sulpice sur le renouyellement des pro« 
messes de la cléricature; fragment inédit de ce discours relatif 
au massacre des Carmes. — Circulaire du cardinal Maury pour 
enjoindre aux prêtres du diocèse de Paris de porter l'habit 
ecclésiastique. — Le concordat de Fontainebleau. ~ Précis de 
la doctrine chrétienne par le cardinal Maury^ par demandes et 
par réponses. — Il propose à Napoléon le rétablissement des 
cours de licence à la Sorbonne. — Inutile voyage du cardinal 
Maury à Fontainebleau pour &ire des ouyertures au pape. 



AUX approches de la semaine sainte, en 1811, 
on annonça que le cardinal Maury monterait en 
chaire à Notre-Dame et prêcherait la Passion ; la 
curiosité publique fut vivement excitée; tout le 
monde joulait entendre ce grand orateur dé la 
Constituante dont le nom avait rempli l'Europe ; 
au jour marqué, la métropole se trouva trop étroite 
pour la foule des auditeurs, et une dame de haut 
rang, la princesse de Schwartzemberg, femme de 
l'ambassadeur d'Autriche, ayant vainement cher- 



364 

ché à s'asseoir dans la vaste enceinte, se mit har- 
diment à la suite du cardinal, gravit les marches 
de la chaire, et se plaça assez près du prédicateur, 
qui ne s'en doutait pas, pour soulever les mur- 
mures. L'immense auditoire éprouva tout d'abord 
un désappointement quand il vit le cardinal dé- 
ployer un cahier et se préparer à lire son sermon ; 
sa mémoire, qui avait été un prodige, se trouvait 
fatiguée; il ne pouvait plus apprendre 'par cœur. 
Parmi les sermons de sa jeunesse, Maury en avait 
un sur la Passion qu'il prêcha autrefois à Versailles; 
ce n'est pas celui-là qu'il prononça à Notre-Dame 
le vendredi-saint de l'année 1811 , mais un nou- 
veau qu'il avait composé ; cette Passion formait deux 
discours, dont l'un fut prononcé en 181 1 , et l'au- 
tre en 1812. Les auditeurs qui étaient arrivés là 
avec les grandes images de la Constituante ne 
furent pas satisfaits 5 Maury, grand lutteur de tri- 
bune, puisant son énergie et ses soudaines inspi- 
rations dans les violentes résistances, les injures 
des partis et les ardeurs de la bataille, ne pouvait 
pas se retrouver dans Maury prédicateur, lisant un 
sermon au milieu du silence d'un auditoire re- 
cueilli. S'il n'eût pas lu sa Passion, on en aurait 
été certainement plus frappé ; toutefois, nous pen- 
sons que ce n'est pas le même génie qui fait l'ora- 
teur de tribune et le prédicateur ; le véritable ora- 
teur politique s'inspire des mouvements, des pas- 



365 

sions, des contradictions qui Tenvironnent et 
quelquefois l'assiègent; le prédicateur est forcé 
d'aller toujours sans qu'on lui réponde ; il instruit 
et tonne, mais c'est dans la solitude de sa pensée. 
Tel prédicateur qui ra\it les âmes sous les voûtes 
muettes de nos basiliques, produirait peu d'effet 
dans une assemblée délibérante ; et tel orateur po- 
litique, qui remue profondément une chambre, ne 
retrouverait pas son génie au milieu du religieux 
silence d'un auditoire d'église. Nous faisons ici une 
observation générale, sans prétendre que les deux 
genres s'excluent essentiellement; il est incontes- 
table que Maury eut des succès de prédicateur 
avant ses immenses succès de tribune, mais notre 
remarque peut expliquer le sentiment de ses au- 
diteurs de 181 1 à Notre-Dame, pour qui le sermon 
de la Passion fut un mécompte. On ne fut pas con- 
tent de son débit ' ; il parlait bien mieux qu'il ne 
lisait. Cette Passion, prononcée en 1811 et 1812, 
n'a pas été imprimée ; des auditeurs de ce temps 
nous ont assuré qu'elle renferme des beautés. Un 
fragment nous en a été communiqué; nous le 
donnons ici : 

€ D'un mot, Jésus ouvre le ciel à l'un des com- 
c pagnons de son crucifiement; d'un mot, il 

' M. de Lacretelle, qui avait entendu Tabbé Maury, et qui a 
beaucoup loué son éloquence, parlait de sa prononciation ra-' 
pide, ferme et habilement accentuée. Histoire de France, t. VII. 



^♦;.. 



366 

c donne l'objet chéri de ses prédilections pour fils 
c à sa mère désolée, et qui met le comble à sa 
c douleur, en assistant à son supplice. O vous qui 
« ne parûtes point sur le Thabor et qui vous trou- 
c Tcz aujourd'hui sur le Calvaire, Reine prédes- 
« tinéc du ciel, confidente auguste et intime des 
c anges, vous apprenez à tous les siècles futurs, 
« par votre seule attitude, si justement remarquée 
c dans TËvangile, que vous êtes dans le secret ce- 
c leste de cette mort. Stabat. Je vois Marie de- 
c bout sur le mont sacré, comme tout sacrifica- 
€ teur doit Tétre à Fautel; je la vois debout, 

< triomphant, par son courage et sa résignation, 
a de toutes les puissances du monde et de l'enfer, 

< soutenant un si horrible spectacle par l'unique 
a souvenir qu'elle conserve, de devoir à la ré- 

< demption, c'est-à-dire au péché et à tous les 
€ pécheurs, la prérogative et le fardeau de sa ma- 

< ternité divine. Stabat. Je la vois debout, au pied 
€ de la croix, où elle nous représente toute TE- 
« glise ; où, comprenant seule le mystère qui s'ac- 
€ complit, elle renferme dans son âme toute la foi 
€ de l'ancienne et de la nouvelle alliance; où, 
€ fidèle à ce dépôt sacré, elle affermissait sa foi 
« par le spectacle même qui obscurcissait, ébran- 
(( lait, scandalisait la foi des apôtres eux-mêmes, 
« en partageant, en quelque sorte, le calice et le 
a sacerdoce éternel de son Fils pour s'offrir elle- 



367 

< même en holocauste, quand^ s'il est permis de 
c le dire sans blasphème, quand la torture de son 
« âme, abîmée dans la plus cruelle désolation, la 

< met en rivalité d'expiation avec son divin Fils, 

< et nous présente le spectacle prolongé d'un 
c double sacrifice, d'une double Passion, d'un 
« double martyre sur le Calvaire. Stabat. 

c Tout le collège apostolique a pris la fuite 
€ autour de Jésus. Marie seule et le disciple bien- 
c aimé restent fidèles à son agonie. Ne la quittons 

< pas, mes frères : qui sait si son divin Fils, tou- 
c ché de notre pieux courage, comme il le fut à la 

< vue de saint Jean, ne nous la donnera pas pour 
€ mère en disant à chacun de nous : Ecce mater 

< tua 1 Son âme, percée de douleur, selon la pré- 

< dilection trop bien justifiée de Siméon, lui fait 
€ partager avec son Fils tout le poids énorme de 

< la justice divine ; dans sa prière publique, l'É- 
c glise emprunte les paroles d'un prophète pour 
c comparer ses angoisses devant la croix aux souf- 

< frances de l'enfantement, et son plus grand sup- 

< plice est de survivre à son Fils. Stabat. Quel 
c prêtre 1 et quel sacrifice! A quel prix le ciel lui 
€ fait-il payer sa prérogative d'être la première de 
€ toutes les créatures ! Une Mère ! une Mère aban- 

< donnée devant l'échafaud de son Fils ! Ah! du 

< moins, quand l'Éternel demanda le sacrifice 

< d'Isaac à l'auteur de ses jours, il ne s'adressa 



368 

c qu'au seul Abraham; il sembla ne pas oser sou- 
c mettre le dévouement du cœur maternel à cette 
c épreuve de la foî^ mais Dieu se réserve d'exer^ 
c cer aujourd'hui un pareil empire sur la ten- 
tt dresse d'une mère qui n'a pu mourir de douleur. 
« Stabat. Je m'arrête, mes frères, nulle éloquence 
« ne sera jamais au niveau d'une situation si dé- 
c chirante. La maternité de Marie inspire un si 
c grand intérêt qu'un tel témoin ferait oubUer la 
c victime elle-même. Eh quoi! tous ces juges de 
c Jérusalem, ces anciens de la synagogue, ces 
€ spectateurs, ces bourreaux n'ont-ils donc point 
c une mère? Mais où vais-je chercher un mouve- 
c ment de compassion? Cœurs maternels, faites- 
c nous entendre vos lamentables gémissements; 
< parlez à ma place. Vous pouvez seuls apprécier 
« tout l'héroïsme d'une épreuve si digne des re- 
€ gards et de la couronne du ciel. mon divin 
€ Sauveur! puisque vous devez expirer devant 
€ Marie sur la croix, oh ! du moins, par pitié pour 
€ elle, daignez abréger vos tourments. Stabat. 

Ce morceau a de la grandeur. Les mystérieuses 
angoisses de la Mère du Messie sur le Golgotha y 
sont retracées avec une force pénétrante et une 
croissante émotion. Le sentiment y est profond, 
et l'âme, frappée du tableau, trouve en elle-même 
la mesure de toutes ces douleurs. 

Il n'y avait pas à cette époque une seule portion 



369 

de l'Eglise de France, nous parlons de l'Eglise fi- 
dèle, sur laquelle ne tombât le mécontentement de 
Napoléon; la congrégation de Saint-Sulpice, dont 
Fénelon a été la gloire, et qui se recommande au 
respect des hommes par les noms d'Olier, de 
Tronson, d'Émery et de tant d'autres, eut, en 
1 8 1 1 , sa part des rigueurs impériales, et le cardinal 
Maury ne fit rien pour lui épargner ces nouveaux 
coups; son appui manqua à l'abbé Jalabert qui, 
avec un généreux courage, prit la direction du sé- 
minaire, afin de garder la place des Sulpiciens en- 
levés à leurs fonctions. Napoléon goûtait peu l'es- 
prit chrétien de messieurs de Saint-Sulpice, et nous 
avons de lui unbien étrange jugement à leur égard ; 
le U novembre 1802, il écrivait à l'abbé Fesch, 
archevêque de Lyon : « Méfiez-vous beaucoup des 
« Sulpiciens 5 je vous le répète, ces hommes ne 
« sont attachés ni à l'Ëtat ni à la religion, ce sont 
« des intrigants *. 

En 1812, lorsque, par un voyage qui fut une 
torture, on eut conduit de Savone à Fontainebleau 
le pontife prisonnier, les cardinaux rouges, restés 
à Paris, allèrent plus d'une fois lui porter leurs 
hommages et de respectueux conseils, et Maury 
parut parmi ,eux; Pie VU, à chaque visite, lui fit 
sentir ses torts par le froid de son accueil, 

* Histoire des Négociations diplomatiques, etc., etc. 3 publiée 
par M, A. Ducasse. Tome I. 



370 

Le 21 novembre 1812, dans un discours sur le 
renouvellement des promesses de la ciéricature, à 
la chapelle du séminaire de Saint-Sulpice, non loin 
des Carmes où le sang des martyrs avait coulé, 
Waury disait : 

c Dans les régions où le clergé se déshonore 
« par un lâche parjure, la révolution du culte est 
d inévitable; mais partout où il reste fidèle jus- 
c qu'à reiïusion du sang, la religion triomphe, et 
< le peuple de Dieu est sauvé. Grâces immortelles 
c vous en soient à jamais rendues, ô mon l)ieu! 
€ la palme du martyre a refleuri de nos jours sur 
c celte même terre si longtemps desséchée par le 
c souffle dévorant de l'incrédulité. Nos saints pon- 
c tifes et leurs dignes coopérateurs ont fait revivre 
c au milieu de nous la gloire des anciennes et 
€ sanglantes épreuves de la foi. Nous comptons 
€ nos guides, nos instituteurs, nos collègues, nos 
« condisciples, nos amis, nos frères parmi nos pro- 
€ tccteurs dans le ciel. Nous sommes très-près ici 
« du beau théâtre de leur héroïque dévouement. 
€ Le temple où ils furent massacrés est encore 
€ debout, conservé au culte, et se trouve en ce 
€ moment pour ainsi dire sous nos yeux. La di- 
€ vine providence avait ses vues sur notre jeune 
« clergé, en réglant, dans l'ensemble de ses dé- 
€ crets, qu'un pareil monument fût encore rap- 
€ proche du voisinage de cette sainte maison, afin 



371 

flt que l'école où la religion forme ses héros Mt 
« ainsi placée, pour l'instruction de la postérité, 
€ à côté de l'arène où le ciel les couronne. * 

Malgré le libre exercice du culte, la plus grande 
partie des prêtres dans le diocèse de Paris, soiis 
l'Empire, n'avaient pas tiri costume qui fît recon- 
naître leur état; ces restes d'habitude d'un temps 
de persécution déplaisaient àMaury : on saitquë, 
dans les plus mauvais jours de ses luttes contre là 
révolution , il n'avait point cessé de porter l'habit ec- 
clésiastique. Au commencement de 18 13, au retour 
d'une longue visite pastorale dans le diocèse de 
Paris, le cardinal se montrait affligé d'avoir ren- 
contré un nombre considérable de curés, d'ailleurs 
exemplaires, et la grande majorité des prêtres at- 
tachés aii service des paroisses, avec un costume 
presque entièrement séculier ; à la date du 12 jan- 
vier 1813, il adressa aux curés du diocèse une cir- 
culaire ayant pour but de mettre fin à un état de 
choses qui ne pouvait profiter ni à la considératioti 
ni à la régularité du clergé. Il signala l'usage ha- 
€ bituel des vêtements de couleur, dont les formés 
c sont absolument laïques, ainsi que des bas et 
c des gilets assortis à ce nouveau costume, des 
c cols blancs, des chapeaux ronds, des perruques, 
c et des coifTures enfin qui n'ont jamais été d'u^ 

^ Cette page^ ainsi que le. morceau de la Passion, nous ont été 
communiqués par M. Louis-Sifrein Maury^ neveu du càrdiûal. 



372 

€ sage parmi les bons ecclésiastiques. Cette ma- 
« nière de se vêtir, ajoute- 1- il , excusée d'abord 
« par la nécessité, n'est plus tolérable dans Tordre 
c du clergé, lorsque le costume canonique du sa- 
< cerdoce concilie le respect public aux ministres 
« des autels, en les obligeant de se respecter eux- 
c mêmes. » Le cardinal dit que, dans les premiers 
temps de T heureuse restauration du culte catho- 
lique en France, la sagesse du gouvernement crut 
devoir prescrire d'abord au clergé l'usage de l'ha- 
bit court français, hors de l'enceinte de nos tem- 
ples, mais que les progrès de l'esprit religieux dans 
toutes les classes de la société le déterminèrent à 
autoriser bientôt les ministres de l'Église à porter 
l'habit long, sous la protection des lois. Les curés 
et desservants de Paris furent ainsi admis, avec 
l'ancien costume de leur état, aux audiences pu- 
bliques de l'empereur, qui leur en témoignait sa 
satisfaction. Depuis lors, le chapitre et le corps 
pastoral de Paris paraissaient, chaque année, en 
soutane, aux Tuileries. Le cardinal espère n'avoir 
pas besoin d'un acte formel d'autorité de sa part 
pour rétablir sur ce point l'ancienne discipline des 
canons; il se borne à remettre en vigueur les lois 
du diocèse ainsi que les statuts synodaux et les or- 
donnances des archevêques de Paris, spéciale- 
ment celles de M. de Harlay, de M. le cardinal de 
Noailles, de M. de Beaumont. 



373 

Maury n'apparaît point dans les manœuvres et 
les négociations qui amenèrent le concordat du 
25 janvier 1813, arraché à l'épuisement du vieux 
Pontife et désavoué deux mois plus tard avec une 
intrépidité si apostolique. Maisle cardinal, que son 
malheur avait placé sur la pente du servilisme po- 
litique, ne manqua pas de s'associer à ce déplora- 
ble triomphe de Napoléon ; il trouvait, du reste, 
son compte dans l'article iv du concordat de Fon- 
tainebleau sur l'institution canonique. Non con- 
tent de faire chanter un Te Deum, conformément 
aux intentions du gouvernement, il célébra, à la 
fin de son mandement pour le carême de l'an- 
née 1813, à la date du 3 mars, ce qu'on appelait 
alors le rétablissement de la paix de l'Eglise, Fc 
retour d'une parfaite harmonie entre le siège apos- 
tolique et l'empereur. 11 disait de ce traité que sa 
prévoyante modération en garantissait la durée^et 
qu'il assurait la perpétuité de V Eglise gallicane 
dans le sein maternel de V Eglise romaine. < Cinq 
a journées de conférences intimes et à jamais glo- 
« rieuses pour les parties contractantes, ont ter- 
« miné tous les différends, sans blesser en rien ni 
€ l'intérêt de l'Etat, ni la majesté du prince, ni la 
« discipline de l'Église, ni la délicatesse, ni la 
€ conscience, ni la dignité suprême du Vicaire de 
< Jésus-Christ. » Vingt-deux jours après que 
Maury écrivait ces lignes, le Pape prouvait par son 



374 

désaveu que le concordat de Fontainebleau avait 
blessé sa délicatesse, sa conscience, sa suprême 
dignité. Maury citait, à l'occasion de ce nouveau 
traité entre TEglise et l'Etat, ces paroles du ser- 
mon de Bossuet sur TUnité de l'Église : c Un pon- 
€ tificat si saint et si désintéressé doit surtout être 
c mémorable par la paix et par les fruits de Ja 
« paix, qui seront, j'ose le prédire, l'humiliation 
c des infidèles et le rétablissement de la discipline, 
c Voilà l'objet de nos vœux; et, s'il fallait sacrifier 
< quelque chose à un si grand bien, craindrait- 
€ on d'en être blâmé? >» Cette citation, par la- 
quelle le cardinal rapproche des époques et 4es si- 
tuations si différentes, atteste dans sa propre pen- 
sée l'étendue des sacrifices faits en vue de la paix; 
mais l'abandon des droits essentiels ne peut ja- 
mais produire des fruits de paix durables, et les 
cardinaux et les évoques, heureusement en petit 
nombre, qui se félicitèrent du concordat de 1813,. 
se préoccupaient bien plus du bon plaisir de Napo- 
léon que de la gloire de la papauté. 

Maury ne sut pas se taire devant l'acte coura- 
geux par lequel Pie VII désavoua ce concordat ; il 
consentit à servir d'instrument au violent dépit 
qu'en éprouva l'empereur, et alla porter à Fontai- 
nebleau des surprises et des plaintes ; la vivacité 
de son langage s'accrut des résistances qu'il ren- 
contra, et, désespérant de réussir dans sa mission, 



375 

le cardinal perdit toute mesure ; la douceur pa- 
tiente du Pontife n'y tint pas; il se leva, non sanç 
effort, de son siège, prit Maury par la main et le 
mit hors de chez lui*. Quelle humiliation pour 
l'ancien lutteur catholique de la Constituante, 
pour le cardinal ! Et il en était venu la à force de 
dévouement servile à l'homme dont la gloire avait 
subjugué son imagination, à l'homme qui était 
devenu le dominateur de sa pensée ! 

Le cardinal Maury avait été frappé de l'igpo- 
rance des enfants, de l'ignorance du peuple eu 
matière de religion. Il eut l'idée de rédiger lui- 
même un précis de la doctrine chrétienne, par de- 
mandes et par réponses, à l'usage de ceux qui ne 
savaient rien; il renferma les éléments de la foi 
catholique, dans une douzaine de pages, qui prirent 
place dans les Prières du prône, et que le prêtre, 
chaque dimanche, devait lire après l'Ëvangile à 
l'assemblée des fidèles. Ce court abrégé de notre 
religion fut affiché dans toutes les églises et les 
écoles du diocèse. L'ordonnance pour la publica- 
tion de ce précis de la doctrine chrétienne est du 
10 avril 1813. Ces pages, où l'exposition des prin- 
cipes catholiques est irréprochable, ont de la con- 
cision et de la netteté. Nous avons remarqué cet 
mots sur le dogme de Tincarnation : 

* Cardinal Pacca, Relaiione del Viajfgiodi Pio papa VII a Ge* 
Bova nella prirnaVera MV anno 1815. 



376 

ce Gomme Fils de Dieu, la seconde personne de 
€ la Trinité a un père et n'a pas eu de mère dans 
€ le ciel ; et, en qualité d'Homme-Dieu, Jésus- 
« Christ a une mère et n'a point eu de père sur la 
€ terre. Saint Joseph n'a été que son père nour- 
€ ricier. > 

Et ces mots sur l'Eglise : 

< Nous devons croire que celui qui ne recon- 
« naît pas l'Eglise pour mère n'éprouvera pas, 
c dans l'éternité, l'avantage d'avoir un Dieu pour 
€ père. > 

Un article de cet abrégé de notre foi a pour 
titre : « Quels sont nos devoirs envers Sa Majesté 
l'Empereur? > 

On répond : € Notre sainte religion, qui a pour 
< base les livres sacrés de l'Ancien et du Nouveau- 
« Testament et la tradition, nous ordonne, comme 
€ une obligation de conscience, d'être fidèles, 
« soumis et pleinement dévoués à Sa Majesté l'Em- 
« pereur et Roi, que Dieu nous a donné pour sou- 
ci verain ; et elle consacre aussi les liens qui nous 
« attachent pour toujours à son auguste famille. » 
Un an après la publication de ce précis de la doc- 
trine chrétienne, l'article que nous venons de re- 
produire devenait difficile à observer, car le sénat 
déclarait que le peuple français appelait librement 
au trône Louis-Slanislas-Xavier de France, et Na- 
poléon, dans son traité avec les empereurs de 



377 

Russie et d'Autriche et le roi de Prusse, renonçait 
pour lui et pour ses héritiers à tout droit de souve-^ 
raineté, tant sur V empire français et le royaume 
d'Italie que sur tout autre pays. 

Le cardinal Maury aimait les belles traditions 
d'étude de l'Eglise de France, les souvenirs de la 
grande école de Paris dont Bossuet, nourri de son 
lait, vantait en chaire les illustres travaux connus 
de toute la terre ^; il proposa à Napoléon la fonda- 
tion à la Sorbonne d'un séminaire national où se- 
raient appelés des élèves choisis dans tous les dio- 
cèses de France, le rétablissement du cours de li* 
cence. « On appelait, en Sorbonne, cours de li^ 
cence, dit-il dans son mémoire, un intervalle de 
deux années pendant lesquelles, à la suite de cinq 
ans, destinés à l'étude de la philosophie et de la 
théologie, tous les bacheliers étaient obligés de 
soutenir, durant douze heures consécutives, trois 
thèses politiques, d'y assister tous successivement 
trois heures, d'y argumenter à leur tour, et même 
hors de rang, à l'ordre du syndic de la faculté, en 
présence des docteurs qui présidaient à ces exer- 
cices. Cette arène théologique, dans laquelle les 
étudiants comparaissaient presque tous les jours de 
l'année, était la véritable source deslumièresquiont 
assuré au clergé français une si noble prééminence 
dans l'Ëglise catholique, oii l'on ne connaissait 

* Premier sermon sur la Conception de la sainte Vierge. 



378 

tocnn établissement pareil; et où l'on ne s'en for- 
mait pas même aucune idée. » Hanry indiquait 
aussi les voies et moyens. Son mémoire est du 
28 novembre 1813. Il fut remis à Tempereur entre 
les désastres qui marquèrent la fin de la campa- 
gne de Saxe et les formidables approches de Fin- 
vasion d'un million de baïonnettes étrangères; 
Napoléon, menacé par cette Europe qu'il ayait tant 
de fois attaquée chez elle, était alors plus occupé 
de trouver des soldats que de £aûre revivre les 
beaux jours des thèses sorboniques. 

Dans les derniers jours de 1813 et au commen- 
cement de janvier 1814, Napoléon, obéissant à un 
intérêt politique, songeait à restituer à Pie YII ses 
États ; il craignait les mouvements en Italie du 
roi Murât, devenu son ennemi, et s'accommodait 
mieux du pouvoir du pape à Rome que de tout 
autre pouvoir ; des évêques eurent mission de se 
rendre auprès du pontife et de lui faire des ouver- 
tures à cet égard ; le pape refusa toute conférence 
et toute négociation, disant qu'il ne voulait plus 
parler d'affaires, tant qu'il ne serait pas libre, et que 
d'ailleurs la restitution de ses Étals, œuvre de pure 
justice, ne pouvait devenir l'objet d'un traité. Le 
cardinal Maury qui, sans doute, se promettait 
quelque joie d'avoir à annoncer au chef de l'Église 
le terme de ses plus rudes épreuves, se présenta 
au palais de Fontainebleau et ne fut pas reçu. On 



379 

sait comment Napoléon renvoya Pie VII à Rome ; 
deux mois et demi plus tard, il signait son abdica- 
cation dans ce même palais de Fontainebleau, dont 
il avait fait la prison du successeur de Pierre, et 
un Bourbon faisait rendre au pape l'anneau du 
Pécheur, la tiare et les archives romaines. 



CHAPITRE XXI. 



Les mandements du cardinal Maury; appréciation et analyse de 
ces mandements, les uns religieux, les autres relatife à des 
éYénements politiques : la naissance du roi de Rome, la cam- 
pagne de Russie, la victoire de Lutzen^ celle de Wurtchen^ 
finyasion de 1814. 



Les mandements sont les témoignages durables 
du sentiment et du caractère des évoques. C'est la 
correspondance entre le pasteur et le troupeau, 
c'est la parole du gouvernement spirituel à cer- 
taines époques et au milieu des grandes émotions 
nationales. Nous avons cherché les mandements 
que publia le cardinl Maury pendant qu'il adminis- 
trait le diocèse de Paris. Le recueil en est rare ; 
nous l'avons trouvé dans une bibliothèque parti- 
Hère où les mandements de tous les archevêques 
de Paris ont été rassemblés avec un soin persévé- 
rant \ Nous en tirerons ce qui nous paraîtra de 

^ Nous deTons la communication des mandements du cardinal 
Maury à l'obligeance de M. Tabbé Ëglée. 



382. 

nature à exciter l'intérêt. Dans un récit où les évé- 
nements n'abondent pas^ il n'eût pas été bon de 
s'interrompre fréquemment à chaque mandement 
nouveau ; nous avons mieux aimé réunir ces divers 
écrits et les ranger en tableaux successifs par de 
rapides analyses. 11 faut d'abord que le lecteur 
fasse connaissance avec là formule de ces mande- 
ments ; nous la transcrivons : 

€ Jean-Siffren Maury, par la grâce de Dieu et 
c du Saint-Siège apostolique, cardinal prêtre de 
« là sainte Église romaine, du titre de Id très- 
€ sainte Trinité au mont Pincius, archevêque- 
€ évêque de Montefiascone et de Cornelo, nommé 
« archevêque de Paris, administrateur capitulaire 
€ de cette métropole pendant la vacance du siège, 
€ comte de l'Empire, etc., etc. * 

Pour ne pas entremêler les mandements pure- 
ment religieux et les mandements relatifs à des 
événements politiques, nous parcourrons d'abord 
les uns avant de nous occuper des autres. 

Le premier mandement de carême est du 22 fé- 
vrier 1 811 et porte l'empreinte de toute la sévérité 
chrétienne. Le cardinal parle de l'institution de 
la pénitence quadragésimale qui doit disposer les 
pécheurs pénitents à célébrer avec fruit la plus 
grande fête du christianisme. « C'est par cette 
« pieuse institution qu'elle (la religion) veut nous 
c faire participer à la gloire de Jésus-Christ res- 



383 

« suscité, le plus beau triom|>he du chrétien, 
« comme le chrétien ressuscité devient à son tour 
€ le plus beau triomphe de Jésus-Christ. L'Eglise 
« grecque elle-même, si déplorablément séparée 
€ de nous depuis près de dix siècle's, fournit én- 
« core aujourd'hui un témoignage surabondant à 
« cette discipline primitive, en observant à la ri- 
« gueur quatre différents carêmes qui forment 

< presque la moitié de l'anftée. > L'archevêque 
nommé dénonce le relâchement scandaleux qiie 
subit maintenant l'abstinence de la sainte quaran- 
taine ; tout en adoucissant les observances qu'une 
tâche tiédeur ne peut plus supporter, il regrette 
ces siècles fameux de la pénitence publique, où la 
piété des peuples allait au delà niême des injonc- 
tions légales ; mais en cédant à l'empire de la né- 
cessité, < nous n'effacerons pas du moins, dit-il, 
c les faibles vestiges qui nous restent de la dis- 

< cipline apostolique. Nous ne briserons pas la 
« table de la loi, comme autrefois Moïse, qui, dans 
« une sainte colère, à la vue du veau d'or et des 
a danses impies des Hébreux idolâtres, jeta par 
€ terre les tables du témoignage, écrites de la main 
€ de Dieu lui-même, et les mit en pièces au bas 
« de la montagne du Sinaï. » Non, ce n'est pas la 
pénitence, dit le cardinal, c'est le péché qui abrège 
les jours de l'homme sur la terre... Il demande, 
avec l'Esprit-Saint, qu'on cesse de chercher soi-- 



384 

même la mort mec tant d'ardeur dans les égare- 
ments delavie\Sdi sollicitude recommande aux 
sacrifices de la charité les anciens membres du 
sacerdoce réduits au plus triste dénûment^ ces 
apôtres em cheveux blancs courbés sous le fardeau 
des années ou vieillis avant l'âge, épuisés par les 
voyages, Texil, la captivité. 

« Si nos temples conservaient encore leur pre* 
« mière magnificence, nous n'importunerions pas 
« les fidèles pour subvenir aux besoins de ces vé- 
« nérables vétérans du sacerdoce. Nous nous hâ- 
« tenons de dépouiller nos autels de leurs plus 
« précieux ornements pour sustenter les ministres 
c du sanctuaire, qui sont eux-mêmes les temples 
« vivants de TEsprit-Saint, car les plus grands 
« évoques nous ont appris depuis longtemps que 
c les temples sont faits pour Vhomme et non pas 
a pour l'Eternel qui n'en a pas besoin. Nous obéi- 
« rions avec joie à rautorité des saints conciles 
€ qui nous ordonnent de vendre les vases sacrés 
« pour secourir la veuve et l'orphelin, et sans 
« doute aussi nos plus utiles* collaborateurs. Enfin 
€ nous imiterions avec la plus vive émulation nos 
a prédécesseurs les plus révérés, et surtout saint 
« Exupère de Toulouse, qui, après avoir pieuse- 



* Nolite zelare mortem in errore Titre Testrœ. Sapient., cap. I, 
V. 12. 



385 

a ment dépouillé les autels pour nourrir les pau- 
« vres, se \it réduit, selon le témoignage de saint 
« Jérôme, à porter le corps du Sauveur dans une 
€ corbeille d'osier^ et son sang précieux dans une 
« coupe de terre. » 

Le second devoir de charité recommandé par le 
cardinal s'appliquait aux jeunes lévites qu'il appe- 
lait la douce et précieuse espérance du sanctuaire. 
11 regardait comme une de ses principales obliga- 
tions de favoriser l'établissement d'écoles ecclésias- 
tiques pour assurer à la religion la perpétuité de 
ses ministres. Il terminait noblement par un tribut 
d'amour et de vénération à la mémoire du cardi- 
nal de Belloy, mort sur le siège de Paris, à 99 ans 
et 8 mois, et auquel Napoléon fit élever un monu- 
ment « pour attester la singulière considératioil 
« qu'il avait pour ses vertus épiscopales. » 

« Le héros de l'histoire et de la postérité, au- 
« quel il sied si bien de mesurer et de dispenser 
« la gloire, dit le cardinal Maury, l'a déjà élevé 
« au-dessus de tous nos hommages en ordonnant 
« qu'il lui fût érigé un monument. funèbre dans 
« le temple où sa cendre repose. Ce digne pontife, 
c< également selon le cœur de Dieu et des hommes, 
a et dont le nom sera toujours en bénédiction, a 
« terminé sa carrière apostolique, à l'époque où 
« il allait entrer dans son année séculaire. Tous 
a les vœux publics lui présageaient et lui souhai- 

^25 



386 

c laicnl encore une jouissance prolongée de Jours 

« sereins, au delà des bornes les plus reculées dq 

« la vie. Un si glorieux épiscopat sera, dans les 

a fastes de cette grande Église, inséparable du ré- 

a tablissement à jamais mémorable du culte pu- 

« blic; c'est l'anneau sacré par lequel le ciel a 

« voulu rattacher tous ses successeurs légitimes à 

a la série des évêques immortels qui ont occupé 

« avec tant d'éclat le siège de saint Denis, notrç 

a premier apôtre. Dans ce vieillard vénérable, 

« qu'on aurait pu appeler comme autrefois le fa-^ 

« raeux Osius de Cordoue, le père des évêques, la 

« Providence semblait avoir signalé le caractère 

« le plus heureusement en haro^onie avec les cir- 

(c constances difficiles de la restauration de nos 

« autels, par son excellent esprit, sa haute pru- 

« dence, son attrayante douceur, son inépuisable 

« charité, et la sagesse toujours éclairée de ses 

« principes. La religion profita de la piété filiale 

« qu'inspiraient ses vertus, son grand âge et la 

« réunion de tous les dons extérieurs de la na- 

€ ture pour commander avec plus d'autorité le 

(c respect dû à son ministère; et durant ses 

€ dernières années, il nous a retracé la vieillesse 

« auguste et calme du disciple bien-aimé qu'il 

€ paraissait avoir spécialement choisi pour mo- 

« dèle dans cette douce morale, qui réduit à la 

a seule obligation d'aimer le prochain, selon 



387 

c( Dieu, Tes^ence et la plénitude de la loi-. » 
Dans le mandement pour le carême de Tannée 
1812, nous trouvons trois pages, les trois der- 
nières, consacrées au souvenir d'un archevêque 
et d'un simple prêtre, tous les deuii; illustres à des 
titres divers, Mgr de Juigné et M. Tabbé Émery, 
qui, en 1811, s'étaient suivis de près sur le che^ 
min de la mort. On se rappelle comment, vingt 
ans auparavant, l'abbé Maury avait défendu M. de 
Juigné à la tribune; le 3 avril 1811, il présidait 
aux obsèques solennelles de l'ancien archevêque 
de Paris et entendait son oraison funèbre pronon«^ 
cée par un vicaire général du diocèse ''; le 8 fé- 
vrier 1812, le cardinal parlait des grands exemples 
et des immenses bienfaits qui avaient marqué la 
carrière épiscopale de M. de Juigné, « L'opinion 
c publique, disait-il, le proclamait hautement 
« comme l'un des plus sages et des plus saipts 
f évêques de France, quand il fut appelé, par le 
« seul crédit de sa renommée, du siège de Châ-^ 
« Ion au gouvernement spirituel de la capitale. 
« Une belle âme naturellenfient portée à la vertu, 
ç des mœurs dignes des premiers siècles de l'E- 
<c glise, une piété angélique, une charité sans 
« bornes, une inaltérable et attrayante douceuF 
c de caractère, signalaient en lui un prélat formé 

* Filioli^ diligite alterutrum... et si solum fiat^ sufficit. 
« M. l'abbé Jalabert. 



388 

à Tocole et profondément pénétré de l'esprit 
de saint François de Sales, un évéque sans ta- 
che, dont le nom chéri de Dieu et des hommes 
devait être à jamais en bénédiction. Le ciel 
l'avait doué, au plus haut degré, de ce vérita- 
ble esprit ecclésiastique, qui consiste surtout 
dans la plus parfaite alliance de l'amour du bien 
et de la science de son état, avec des principes 
sages et une constante modération ; et dans la 
réunion d'un zèle religieux, sans exagération 
comme sans relâchement, avec un attrait éclairé 
pour les boimes œuvres, les savantes études, et 
les utiles projets que suggèrent les intérêts de 
la rehgion. Son humilité, qui avait toujours été 
inaltérable dans la grandeur, lui persuadait, 
durant les épreuves de son édifiante retraite, 
qu'il était inutile à l'Église dans les jours de re- 
pos qui ont couronné une si pure et si belle vie. 
Mais il se trompait, nos très-chers frères : la 
Providence l'avait destiné à terminer sa glo- 
rieuse carrière, en exerçant parmi nous un nou- . 
veau genre d'apostolat dont nous n'avions en- 
core aucun exemple, l'apostolat du plus parfait 
désintéressement et de la plus touchante rési- 
gnation aux décrets du ciel, quand il vint dé- 
vouer la sérénité de ses dernières années à la 
solitude de la vieillesse, dans le sein de son ho- 
norable et vertueuse famille ! Sa seule présence 



389 

€ était le plus instructif de tous les livres, pour les 
< bons esprits qui savaient le démêler et en me- 
« diter les leçons. On se souviendra toujours, avec 
« la plus respectueuse admiration, d'avoir vu dans 
« cette capitale un ancien archevêque de Paris, 
c l'un des pairs les plus opulents de l'ancienne mo- 
« narchie, trouver dans ses seules vertus lesupplé- 
« ment de la considération attachée aux dignités, 
« et prêcher ainsi à Timmensc troupeau dont il 
« avait été le pasteur et le père, le néant éternel de 
« ce monde, où, selon l'expression sublime de Té- 
« loquent évêque deMeaux, tout nest rienen effet, » 

Le cardinal Maury qui, en louant M. de Jui- 
gné, ne faisait que confondre son hommage dans 
l'hommage universel, put aussi louer à son aise 
M. Émery; il rencontrait dans ce public éloge le 
vif sentiment de tous les partis, et peut-être se 
souvenait-il avec un secret remords de cette belle 
altitude de prêtre qui ne fut pour lui qu'une inu- 
tile leçon. Le cardinal parle très-bien d'ailleurs du 
digne supérieur de Saint-Sulpice; on sent que la 
louange ne lui coule ici aucun effort. 

a Dans le mois qui suivit la mort d'un pontife 
« si digne à jamais de nos hommages, l'Église de 
« Paris, qui voit disparaître si rapidement et avec 
a tant de regrets les précieux restes de son ancien 
« clergé, perditencore le vertueux supérieur du sé- 

' Lettres de Bossue t, CXXXVI* lettre. 




sûar^-ir -fe il îr: 

o»eç«d €i le Bûdële. E 
IKniûeiDeW^it 
^xlbcise. asîcKs de rcsceUml esprit de lems 
dcm fr^niîs^ efaeis. le cardioal de BeniUe et 
saist Viscent de PSul. Toflà les léritaUes et 
îmiDortels l é tm materna qui. en apprenant i h 
France Tari de fiwmer dignement les ministres 
do sanctuaire, lenr ont ananlAt anssoré la plas 
incontestable prééminence dans tonte TEgtise 
catliolîqae. M. Emery atait fidt de la religion, 
qui était poor loi sa famille, le centre de toutes 
ses affectioDS et Tobjet cootiouel de ses pen- 
sées. Son zèle, toujours guidé par ses lumières, 
lui suggéra l'utile dessein de prouTer la Térité 
de la religion par les principes ainsi que par les 
ouvrages des quatre plus grands philosophes 
qui aient illustré les temps modernes, en France, 
en Allemagne, en Angleterre, c'est-à-dire Des- 
cartes, Leibnitz, Bacon et Newton. C'était ven- 
ger bien noblement, sans doute, la religion 
« chrétienne des sophistes qui ont eu le malheur 
c de la combattre dans la vaine prétention de 



301 

« montrer un esprit supérieur, que de leur oppo- 

€ ser, par une démonstration de fait, l'exemple 

« et l'autorité de ces quatre grands génies, et 

< d'enlever ainsi pour toujours aux incrédules le 
€ crédit de ces imposantes réputations. Ce noble 
« vétéran du clergé de Paris possédait spéciale- 
« ment la science ecclésiastique, les anciennes 
c traditions, les plans des grandes études, les mé- 
€ thodes d'instruction et d'institution les plus 

< propres à perpétuer la connaissance, les prin- 
€ cipes et la gloire de l'Eglise gallicane. S'il est 
« triste pour nous, mes très-chers frères, d'avoir 
« à déplorer en même temps pour l'Eglise de Pa- 
ît ris la mort d'un si digne archevêque, qui l'avait 
« gouvernée avec tant d'édification, et la perte 
c d'un de ses plus utiles collaborateurs, il est 
c juste^ du moins, comme il est beau, de pouvoir 
« décerner le môme jour, dans tous les temples 
c de ce diocèse, un hommage si bien mérité à 
c deux éminents hommes de bien, dont les noms 

< pccuperont une place honorable dans les dypti- 
« ques de cette métropole, et qui, après avoir été 
€ tendrement unis pendant leur vie, ont terminé 
a ensemble leur carrière sans que la mort même 
« ait pu les séparer. Saûl et Jonathas amabilesj et 
a decori in vitâ suâ^ in morte qtioque non sunt 
« divisi \ D 

* Regum, Ub. II, cap. I, v. 23. 



392 

Il faut rcconnaitre que Maury, dans ses mande- 
ments, n'affaiblit pas la langue catholique, ne flé- 
chit point devant les fausses doctrines et les pré- 
jugés du temps, mais qu'il défend toujours avec 
force les pratiques et l'intérêt de la religion, les 
vérités chrétiennes. Dans le mandement pour le 
carême de 1813, où [il trouva dans son dévoue- 
ment au pouvoir le courage d'applaudir au concor- 
dat de Fontainebleau, il n'épargnait pas Yincrédu- 
liié. « Une doctrine si commode (c'est IVlaury qui 
« parle), plus immorale encore que les passions 
a elles-mêmes, puisqu'elle en scroit l'apologie, 
« promet à la vie de l'homme le calme trompeur 
a de l'oubli de Dieu ; mais elle ne lui réserve réel- 
« lement, à l'heure de la mort, qu'une conscience 
a éteinte, un aveuglement volontaire, une intré- 
c( pidilé d'ostentation, ou les secrètes et affreuses 
a angoisses du désespoir. » Nous trouvons ici de 
belles pages que personne n'a lues depuis plus, de 
quarante ans, et qui ne doivent pas rester dans 
l'oubli : 

a C'est ainsi qu'aujourd'hui l'éternilé n'est plus 
a comptée pour rien par des esprits légers et re- 
« belles, que toute loi religieuse révolte, parce 
a qu'elle heurte et dès lors épouvante leur fausse 
« sécurité. On ne veut plus s'imposer aucune pri- 
« valion dans une religion née sur le Calvaire ; on 
« se soulève contre les observances même dont on 



393 

« peut s'affranchir par un simple acte de soumis- 
ce sion à l'Église, en réclamant son indulgence 
« maternelle. Les enfants des hommes, condam- 
c( nés à passer si rapidement sur cette terre de 
« tribulation, dont nous avons tous été formés, et 
c( qui doit tous nous engloutir, ne veulent plus 
« permettre à la vérité de les réveiller un seul 
fit instant dans l'année par aucun devoir, par au- 
« cun avertissement, par aucun souvenir reli- 
« gieux, dans la léthargie de leur indifférence 
« pour l'avenir qu'ils séparent habituellement de 
« leur destinée. Les insensés! ils ne voient pas 
« qu'en bannissant Dieu de l'univers, ils ren- 
« draient aussitôt le monde orphelin ! Le seul nom 
« de Dieu, ce doux nom d'amour et d'espérance 
a pour les justes, les importune et les chagrine, 
« dans le besoin qu'ils éprouvent sans cesse de se 
« fuir eux-mêmes, de peur de se voir réduits à 
< prononcer leur propre sentence, s'ils ne se ré- 
« fugiaient dans cette dissipation continuelle pour 
« remplir le vide d'une inquiète et corruptive oi- 
« siveté. Tant il est vrai que, selon la belle pen- 
ce sée de saint Léon : La foi est la vigueur des 
€ grandes àmes\ et qu'ainsi que l'avait dit aupa- 
a ravant saint Ambroise, avec autant de raison 
« que d'éloquence, le cœur rétréci de V impie 

^ Fides est magnarum ^igor mentîuin. S. Lco papa, hoinil. 
primœ dominicie Oi^adragesimre. 



394 

« nc8t plus assez vaste pour se mesurer avec la 
« grandeur et la majesté de la religion* !... 

c ... Enfants dégénérés de ces tribus prédesti- 
« nées et pénitentes, nous n'apportons plus à cette 
a portion la plus sanctifiante de Tinstant fugitif 
« qu'on appelle une année, que des passions ty- 
c ranniques qui nous subjuguent, des habitudes 
« criminelles qui nous enchaînent, des doutes 
« \agues et fomentes par une ignorance volon- 
c taire qui ne daigne rien éclaircir, des paradoxes 
a absurdes qui nous rassurent, des corps énervés 
« par la mollesse qui nous abrutit, des scandales 
« autorisés par de funestes exemples qui nous 
c aveuglent, un orgueil toujours flatté, une non- 
a chalance habituellement sourde à la crainte et 
« aux remords, un oubli de l'avenir qui se confie 
<c à l'impunité du présent, un dégoût invincible 
c< pour la pénitence, un attrait inexplicable pour, 
« des plaisirs aussi corrompus que trompeurs, un 
< éloignement des sacrements, qui, sans en être 
« la profanation, n'en devient pas moins, pour le 
a terme où il aboutit, l'équivalent des sacrilèges, 
« une obstination sourde à toutes les leçons de 
« l'expérience et rebelle à tous les avertissements 
« du malheur, une indifférence léthargique pour 
a la religion et ses menaces : que sais-je ? peut-être 

* Non capiunt ildei magnitudincm augusta impiorum pectoi^. 
S. Ambrosius, libro tertio de Spirila saacto. 



395 

« même un désir secret de notre anéantissement, 
« qui, en nous faisant envier lâchement la desti- 
« née des animaux, nous conduit, par cette dé- 
« gradation illusoire, à la réprobation éternelle ; 
« enfin, un divorce irréconciliable avec une con- 
(c science troublée, dont nous n'entendons plus le 
« langage, ou dont nous ne savons plus interpré- 
« ter le silence. Et au milieu de pareils systèmes, 
« de pareilles contradictions, de pareilles mœurs, 
« nous, ministres impuissants de la parole sainte, 
« qu'il ne nous est plus donné de renforcer, comme 
« autrefois Moïse, par les éclats redoublés du ton- 
€ nerre de Sinaï; nous, faibles organes de cette 
« parole de vie qui, dans notre bouche, ne sau- 
« rait ressusciter des cœurs morts à la grâce, et 
a peut-être fermés aux lumières mêmes de la foi, 
€ nous venons prêcher vainement l'Évangile de la 
« pénitence à des impies, disons mieux, à des in- 
a sensés, qui, au milieu du tourbillon du monde, 
€ et dans l'ivresse de ses vains plaisirs, après avoir, 
« selon l'image éloquente du prophète Daniel, 
« entièrement renversé leur sens, détournent leurs 
« yeux pour ne pas voir le ciel, afin de ne plus se 
€ souvenir de ses jugements \ » 



* Everterunt sensum suum, et decHuaverunt oculos suos, ut 
non vidèrent cœlum, neque/ccordarentur judiciorum. Proph. 
Dan., cap. XIH, v. 9. 



396 

Et plus bas : 

€ Venez et voyez autour de vous la lumière qui 
» vous environne, dans le sein de la religion, 
€ pour éclairer votre foi entre Dieu et le monde, 
a Voyez la grande et salutaire révolution morale 
« que l'Évangiie a opérée dans l'univers ; et bé- 
« nissez la divine miséricorde d'en avoir fait re- 
« jaillir sur vous tous les bienfaits. Autrefois, en 
« effet, le paganisme, borné aux vues courtes du 
« présent, qui n'est déjà plus quand on le nomme, 
« le paganisme avait divinisé la vie, en bornant à 
< ses plaisirs et à ses illusions toute la destinée de 
a l'homme dans cette vallée de larmes : le chris- 
c tianisme,au contraire, qui est venu du ciel pour 
c nous y conduire, a su bien autrement diviniser 
a la mort, en faisant de notre dernier jour sur la 
a terre le commencement de notre véritable et 
» éternelle existence. Aussi, dans l'ancienne loi 
« elle-même. Dieu promettait-il de longs jours 
« pour récompense aux patriarches du genre hu-. 
a main ; au lieu que, sous le règne de l'Évangile, 
€ Jésus-Christ promet à la vertu une durée im- 
« mortelle cl une interminable félicité. » 

En lisant ces morceaux, ne vous a-t-il pas sera- 
blé lire des pages de Massillon ? 



SUITE DU CHAPITRE XXI. 



Lorsque, à la date du 23 février 1814, nous 
avons lu le mandement de carême, qui a été le 
dernier acte de l'archevêque nommé de Paris, nous 
nous sommes étonnés que cet homme, qui n'en- 
fermait pas sa vie dans la solitude de ses devoirs, 
mais qui portait sur les événements de la politique 
l'ardeur de ses regards, ait pu trouver assez de 
force et de présence d'esprit pour écrire vingt-et- 
une grandes pages d'un style vigoureux sur un 
sujet de pure religion, et toutes remplies de la 
pensée des livres saints et des Pères de l'Église ! 
Pas une ligne, pas un mot ne trahit les sentiments 
et les émotions de Mauryen présence des batailles 
de Champ-Aubert et de Montmirail, de Vaux- 
Champs et de Montereau, en présence de la for- 
tune de Napoléon succombant sous le poids de 
l'Europe malgré les pro'diges de son génie mili- 
taire ! Maury est tout entier aux observances du 
carême, que le pape saint Léon-le-Grand appelait 
une instittUion apostolique; il disait aux fidèles, 



^*tf într -iii*' :tKr^ -se- ^^;c lator^ »-îir5 •^ini»^ 

Zl:^1j£ Cm^Ur U£Lr CÛ-? -TTEgHto^iç. L £X iîk* 



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nt^U nim:.int> ifet Jii IsiTlisàSiL UlC:^ Ô^lât filll 

riJiiCÎÎi'rLZ isr:^ îxè, ujhl scci û ^ âêsiU: 

r%g»t:^i ni m ifti ai fibriôft j'^ l r«^r&e& ^cii- 
i»:uii::t < i!i âi 'fiîrîuni: ûf M rscTBDâfr i |àictîs 
( 3nL- il nijr: ûaur i^ mtoLei :inTT:<FgET, où li 
c v.»ii::»iî.*it l'i ::^tL 'jirjfn. ri-î-eZier sùGiiin 
< jjL-itr »*ît itotn'ji'ii ie? -^'JL^js^ i~ Adam. Alors 
« A •-tr'i .'iejràLL-.i :-cjiri si iciie sa Cnéateur, 
# ::*.••,: y-, h'.^JZn Li^riL : -*i:t: jôtisk^e. Tous ces 
t ttv--^ j*isij:^:2 1- i:'cp£î n-e sont iIûdc plus, 
c  ^ i "} r i-i i-^ ii :'-:.'. v-^ ^^ âdêles el temporaires 
€ Ck\/M de li y^û<:< divine, jusqu'au second avé- 
€ uhUihïA àt Jésuï-Cbriât, qui posera la borne du 
« t/.'rrj{/s pour juger les Tirants et les morts au 
« dernier jour du monde... Soyez donc à jamais 
€ c^>nfondus dans vos fallacieuses illusions, vous 



399 

« tous qui vous réduise^s à espérer, dans Vhorri- 
c( ble ambition du néant, que tout finira pour 
« vous à la fin de cette misérable vie ! C'est au 
« contraire à Theure même de la mort que com- 
« raencent et se fixent nos destinées éternelles. » 

Maury poursuivait l'irréligion avec verve et pro^ 
fondeur : 

tf Ohl qui d'entre vous, mes très-chers frères, 
a voudrait abandonner au hasard son éternité sur 
i la foi d'une fallacieuse et corruptrice irréligion, 
€ que vous avez tous si bien appris à juger par ses 
€ œuvres? mon Dieu ! quel appui pour le pré- 
ce sent 1 et quel garant pour l'avenir ! Quels ser- 
€ vices croient donc rendre au genre humain les 
<c promoteurs ou les partisans de tous ces mal- 
< heureux systèmq^, en déchaînant toutes les 
« passions des méchants, en promettant Timpu- 
€ nité à tous les vices, en brisant le frein de la 
€ rehgion, en dégradant la noblesse de l'homme : 
c comme si l'on craignait qu'il pût avoir trop de 
« rapports avec Dieu, trop de barrières devant 
a ses faiblesses, trop de dépendance de l'avenir ; 
« comme s'il était dangereux pour nous d'avoir 
€ un frein de plus dans notre conscience, et le 
c plus réprimant ainsi que le plus intime de tous 
€ les liens, pour nous arrêter dans le danger 
€ d'être faux, corrompus, injustes, impitoyables; 
f comme si l'on redoutait que nous eussions trop 



400 

€ de moyens, trop de motifs de nous rendre justes, 
€ dom, bons* compatissants, charitables, réglés 
€ du» toutes nos actions, Gdèles à tous nos de- 
€ ^oîrs: enfin, comme si nous avions naturelle- 
€ ment assez de vertu pour nous passer impuné- 
« ment de Tintervention et de la crainte de Dieu, 
€ dans cette vallée de misère et de larmes? » 

Tout cela est fortement médité et grandement 
écrit. Le mandement de Maury pour le carême de 
1814 est un vigoureux morceau d'éloquence chré- 
tienne; rinspiration en est prise dans les entrailles 
m^me de la foi catholique, dans les Écritures, dans 
les anciens et les plus vénérables interprètes de la 
vérité religieuse. Le langage du cardinal semble 
être devenu plus profondément chrétien au bruit 
des coups de tonnerre qui t^tentissent avec les 
événements nouveaux. 

Les mandements purement religieux que nous 
avons voulu détacher d'abord, sont supérieurs aux 
mandements politiques ; la langue du servilisme est 
aisément vide et déclamatoire -, l'épopée de la flat- 
terie, quand elle se prolonge et se répète trop sou- 
vent, devient difiicilo à porter. Où le caractère des- 
cend le talent ne monte pas. Ces mandements de 
circonstance où le posterneraent devant Napoléon 
épuise les formes du langage, ne se lisent pas avec 
entraînement; ils font trop souvent songer à ce 
mot de Bossuet. qui ne fut jamais vrai pour lui : la 



401 

louange languit auprès des grands noms. Parcou- 
rons rapidement les nombreux mandements qui 
touchent aux événements de l'empire depuis 1810 
jusqu'à 1814. 

Le 11 novembre 1810, Napoléon, traitant le 
cardinal Maury de cousin, selon l'usage des rois de 
France avec les cardinaux, lui annonçait ses espé- 
rances de postérité avec une satisfaction infinie^ et 
lui demandait des prières publiques pour l'impé- 
ratrice. Maury, à la date du 22 novembre 1810, 
répondit avec surabondance aux mtentions de 
l'empereur; c'était son premier mandement; il 
parlait de son élévation au siège de Paris, et des 
assurances religieuses qu'il avait reçues de Tem- 
pereur à cette occasion. « Après nous avoir dé- 
« claré qu'il n'avait besoin de personne pour as- 
« surer pendant sa vie une puissance devenue 
€ inébranlable entre ses mains, ce monarque lé- 
€ gislateur ajouta que la vie de l'homme n'étant 
« qu'un passage sur la terre, il voulait donner à 
c son trône la plus grande stabilité que puissent 
< avoir les institutions humaines, en l'appuyant 
€ sur la base immuable de notre sainte religion, 
€ à laquelle il ne souffrirait jamais qu'il fût fait 
€ aucun changement. Vous partagerez, mes très- 
€ chers frères, l'émotion vive et profonde que dut 
€ nous causer une volonté si rassurante dans la 
« bouche d'un souverain tout-puissant; notre zèle 

26 



402 

c paternel était impatient de le faire connaître au 
c troupeau que nous devons et que nous voulons 
€ toujours nourrir du lait le plus pur de l'ancienne 
« et invariable doctrine de l'Église, » 

Maury , se conformant aux désirs de Tempe- 
renr, prescrivit, le 23 février 1811, les prières des 
quarante heures pour la délivrance de Marie- 
Louise. Le 18 mai, Napoléon lui annonçait, de 
Rambouillet, la naissance du roi de Rome, et 
demandait des prières et des remerciments envers 
V auteur de tout bien^ en fixant au 9 juin la céré- 
monie du baptême. Il était encore alors au som- 
met de la domination et de la gloire ; il y eut de 
J'enthousiasme autour du berceau de son fils. Nul 
encens, nul hommage, nulle promesse ne man- 
qua à ce berceau. L'archevêque nommé de Paris 
publia un mandement, pour qu'il fût chanté un 
Te Deum, en actions de grâces de la naissance et 
du baptême de Sa Majesté le Roi de Rome. Il y a 
quelque chose d'un peu étrange dans ce titre de 
Roi de Rome en tête d'un mandement signé par 
un membre du Sacré-CoUége, car c'était la spo- 
liation du pape qui faisait les frais de cette souve- 
raineté nouvelle, et la couronne du nouveau-né 
avait été prise sur le front du pontife. Le cardinal 
élève la voix au nom de la religion de Glovis , de 
Charlemagne et de saint Louis. Il retrace Témo- 
lion du peuple aux coups de canon des Invalides : 



403 

a Tant qu'il fut incertain de Tentier accomplisse- 
« ment de ses vœux, il [le peuple) comptait en si- 
a lence les explosions qui ne lui garantissaient pas 
c encore la plénitude de son bonheur ; mais son 
a allégresse n'eut plus de bornes, au moment où 
c leur continuation redoublée Tassura que c'était 
« véritablement l'héritier du trône qui venait de 
a naître. » Maury peint la joie de l'empereur dans 
le calme de sa haute puissance, environné de la 
plénitude de sa renommée, concentrant sur ce seul 
point de sa vie tout l'ensemble de ses destins; 
il disait à Marie-Louise qu'en donnant à la France 
un enfant prédestiné à tant de puissance et de 
gloire y elle était devenue Française par le titre 
sacré de sa maternité; il disait au roi de Rome 
qu'un jour, à la lecture des écrits qui ont salué son 
berceau, il ne pourrait jamais s'exagérer la joie 
extraordinaire dont sa naissance a comblé la na- 
Jion. L'archevêque nomnié n'oubliait pas que la re- 
ligion élève le fils du plus puissant des souverains 
au^essus de tous ces titres fugitifs des grandeurs 
humaines, en faisant de lui, par la régénération 
baptismale, l'enfant de Dieu, le frère de Jésus-- 
Christ, l'héritier du royaume étemel. Il se plaisait 
à montrer Napoléon remplissant les devoirs pater- 
nels ^t accroissant sa gloire par l'éducation de son 
fils. 

c L'amour paternel achèvera jde noi|s révéler 



404 

« tout ce que Dieu a mis de sensibilité et de 
€ l)onté dans son àme. Nous le verrons descen- 
€ cendre, en quelque sorte de sa hauteur, et se 
« niellre à la portée d'un âge si tendre comme 
€ autrefois le prophète Elisée s'abaissa devant 
c renfant qu'il rendit à la vie, pour l'animer de 
« son esprit, le vivifier de sou souffle, soutenir et 
c guider ses premiers pas dans le sentier de la 
a vertu et dans la route de la gloire. Avec quelle 
€ sollicitude, avec quel intérêt un œil si perçant 
€ no saura-t-il pas épier et démêler les premiers 
a rayons de sa raison naissante , les facultés de 
« son intelligence, la sensibilité de son cœur, la 
€ trempe de son caractère, le ressort de son âme, 

< pour découvrir de loin les destinées de cet em- 
I pire qui est son ouvrage, de cette France qui 
« lui est chère, et qui vient d'augmenter si vive- 
« ment sa félicité par les acclamations de la joie 
« publique ! Mais son règne sera toujours la leçon 
« la plus instructive qu'on puisse donner à ce 
€ jeune prince. Plus il étudiera les merveilles 

< d'une vie si extraordinaire, plus il se convain- 
€ cra, que hors des livres saints, qui ne sont pas 
« les annales des hommes, mais les fastes de la 
€ Providence, le nom de l'auteur de ses jours est 
« le plus grand que le burin de la vérité puisse 

< graver dans l'histoire. » 

Maury finit par une prière à Dieu en faveur de 



405 

cet enfant sur la tête de qui il appelle les béné- 
dictions et les dons du ciel. Trois ans plus tard, 
l'enfant destiné à perpétuer la dynastie d'un grand 
homme, et dont toutes les bouches proclamaient 
l'avenir magnifique, n'était plus que le duc de 
Reichstadt ! 

. Napoléon, écrivit, de Mojaisk, le 10 septembre 
1812, la lettre suivante au cardinal Maury : 

« Mon cousin, le passage du Niémen, de la 
€ Dwina, du Borystène; les combats de Mohilow, 
« de la Drissa, de Polotsk, d'Ostrwno, de Smo- 
€ lensk, enfin la bataille de la Mosko\Ya, sont au- 
€ tant de motifs pour adresser des actions de 
€ grâces au Dieu des armées. Notre intention est 
a donc, qu'à la réception de la présente , vous 
€ vous concertiez avec qui de droit. Réunissez 
« mon peuple dans les églises pour chanter des 
« prières, conformément à Tusage et aux règles 
« de l'Église en pareille circonstance. Cette lettre 
€ n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait , 
< mon cousin, en sa sainte garde. » La lettre était 
contre-signée par le comte Daru. 

Maury, le 30 septembre 18 12, publia un man- 
dement pour justifier la campagne de Russie, cé- 
lébrer les triomphes de nos armées et en prophé- 
tiser de plus décisifs. Il ne faut pas y chercher les 
prévoyances inquiètes qui accompagnaient une 
lointaine expédition contre un puissant ennemi 



406 

inné de son climat et de son immensité; il ne 
faut pas y chercher des plaintes contre une ambi- 
tion à laquelle TuniTers semblait trop étroit et qui 
se nourrissait des plus étranges réyes. Napoléon, 
à ses heures d'épanchement, aurait permis la con- 
tradiclion à des amis éprouvés , mais il n'aurait 
supporté ni des doutes ni des regrets publics. 
L'archevêque nommé n'aurait dû parler alors que 
pour ordonner des oraisons ; la sobriété de son lan- 
gage aurait laissé voir de légitimes alarmes. Maurj 
citait ces paroles fameuses de l'empereur : La fator 
liic les entraîne, que les destins s'accomplissent! 
11 regardait Tempereur comme Tinstrument choisi 
d*en haut pour réaliser les desseins de la Provi- 
dence sur le Nord de l'Europe. Biais ce n'étaient 
pas les Russes que la fatalité entraînait, et leurâ 
destins qui n'allaient pas s'accomplir; cette pa- 
role de Napoléon ne fut prophétique que contre 
lui-roèrae. Maur>' applaudissait au rétablissement 
du royaume de Pologne par la soudaine appa^ 
rition de nos phalanges; cette restauration du 
trône des Jagellons et de Sobieski avait été jetée 
à la France comme une bonne nouvelle ; mais Na- 
poléon qui estimait la Pologne comme une vail- 
lante épce n'en voulait pas comme nation indé- 
pendante. Ce conquérant qui s'enfonçait dans les 
solitudes du nord et se mesurait avec l'iniini de 
l'espace, apparaissait à Maury comme le vengeur 



407 

de l'Europe entière, jadis ravagée par d'effroya- 
bles débordements ; le cardinal voyait en lui un 
envoyé du ciel qui allait triompher des souvenirs 
du fléau de Dieu, et demander compte au Nord 
de ses vieilles et terribles entreprises contre le 
monde civilisé. Il reconnaissait et proclamait les 
grands jours de la Providence dans les triom- 
phantes journées dont on apportait les bulletins. 
Hélas ! les Te Deum du 4 octobre 1812 ne furent 
séparés que par de courts intervalles de cette cam- 
pagne de Russie, où des désastres inouis dans l'his- 
toire anéantirent la plus belle armée du monde ! 
La journée de Lutzen, en Saxe, le 2 mai 1813, 
était fort digne assurément d'exciter l'enthou- 
siasme de Maury; Napoléon avait improvisé un 
plan de bataille, relevé nos armes, ressaisi son 
ascendant ; mais notre pays, épuisé et meurtri, 
soupirait après la paix ; la prose dithyrambique du 
cardinal Maury, dans son mandement du 1 7 mai 
1813, était bien plus d'un admirateur ou plutôt 
d'un adulateur persistant que d'un esprit préoc- 
cupé des dangers et des besoins de la patrie. Marie- 
Louise, impéraince-reine et régente^ pouvait bien 
demander à son cousin d'adresser des actions de 
grâces au Dieu des armées, mais elle n'eût pas 
exigé ces lyriques acclamations de l'archevêque 
nommé de Paris. Nous en dirons autant du man- 
dement du 10 juin 1813, à l'occasion de la vie- 



e Wortdies, eaLaate; ce qp'on y entend, 
ce n'^st pas Li re tigM» se ptaçanf pins haut que la 
terre, c'est b polîtK|ie avec ses ardenrs et ses ani* 
■oiRte^. XipolëoQ. senaot b main à Dnroc hmmi- 
ixiL hii i^iii dît : Mom «bî. U e9i mme amire rie! 
EiKuEry prend teste de ces mots comme de mots 
samÉs f^j^ir parier de rimmortalîlé de Fàme ; ce 
soot les seoks couleurs rd^ieiises de cet écrit 
postord. Ibury ne Toît pas on fûnt de ne pas Toir 
qae le^ kitiilks gagnées à Biotzeny à Wnrtchea 
et âoos les mors de Dresde ne décident rien et n'a- 
vancent à rien : que Tennemî recule, mais reste 
toujours debout ; qu'il est battu, mais qu'il se re- 
crute sans cesse. La coalition est là dans toute son 
énerjp'e, et menace les frontières même de la 
France. 

Le 24 janvier 1SI4, Napoléon écri?ait au cardi- 
nal Maury : 

« Mon cousin, au moment où nous allons nous 
c mettre à la tète de nos armées pour repousser 
« rinvasion des ennemis de la France et en déli- 
« vrer notre territoire, notre première pensée est 
« de recourir à la protection de Dieu, pour qu'il 
€ daigne bénir nos armes et l'énergie de l'hon- 
€ neur français dans la défense de la patrie. Nous 
« désirons donc qu'à la réception de la présente, 
€ vous réunissiez les fidèles dans les temples de 
« votre diocèse pour adresser au ciel les prières 



409 

€ consacrées par l'Église, et que vous leur retra-- 
€ ciez, avec les sentiments que la religion inspire, 
« les devoirs quelle impose dans ces circonstan-' 
€ ces à tout citoyen français. » 

Maury, répondant à cette invitation, s'excusa de 
faire entendre des paroles étrangères à son mi- 
nistère. Son mandement fut un appel aux armes. 
Il est bien vrai que tout citoyen est soldat contre 
les violateurs du sol de la patrie, mais en lisant ce 
mandement du 29 janvier 1814, on aurait pu 
croire que Napoléon n'avait jamais eu que de pa- 
cifiques pensées, que l'injustice de l'Europe le 
poursuivait, et que l'Empire était la dernière res- 
source monarchique de notre nation. 

Le cardinal avait interrompu la rédaction du 
mandement du carême de 1814 pour en faire un 
contre l'invasion; il avait été mandé inopiné- 
ment chez le ministre des cultes, où plusieurs 
évêques étaient réunis, et ce fut là qu'on lui de- 
manda de réchauffer, au nom de la religion, le 
patriotisme des Parisiens contre l'étranger. Un té- 
moin nous a dit que le cardinal rédigea lui-même 
dans cette réunion la petite lettre de l'empereur à 
son adresse, dont nous avons précédemment re- 
produit le texte. Quand le ministre l'invita par 
écrit à se rendre chez lui sans autre explication, 
Maury répondit que le ministre savait où demeu- 
rait l'archevêque nommé de Paris, et que, s'il avait 



410 

besoin de lui, il pouvait venir à rareheyèché ; il 
envoya son frère à sa place, mais celui-ci revint 
bientôt pour l'instruire de Timportance du rendez- 
vous ; le cardinal, mécontent d'être arraché à son 
travail, pressé, préoccupé, appelant inutilement 
un valet de chambre pour substituer à son cos- 
tume du matin un autre costume, et ne pouvant 
mettre la main ni sur sa soutane rouge ni sur sa 
soutane noire, monta en voiture enveloppé dans 
un manteau qui cachait une bien étrange toi- 
lette. 

Maury, surtout dans ses dernières années, ne 
prenait nul souci de sa personne, ne se préoccu- 
pait plus des usages du monde, et sa vie extérieure 
était celle d'un homme qui n'habite plus qu'avec 
ses propres pensées. Les règles de la bienséance 
existaient peu pour lui. La foi religieuse lui don- 
nait de la dignité à l'autei; mais la dignité man- 
quait à ses manières dans le monde. On peut être 
parti de bas et avoir des airs de noblesse ; les for- 
mes distinguées ne sont pas toujours un privilège 
de la naissance; mais >?aury, malgré tout son es- 
prit et malgré la longue fréquentation de la société 
la plus polie, gardait de fortes traces de son ori- 
gine. 



CHAPITRE XXII. 



Attitude et sentiments da cardinal Maury au milieu des éTéne- 
ments de 1814. — Distribution d'un écrit anonyme qui de- 
mande la révocation de ses pouvoirs ; la révocation est pro- 
noncée par le Chapitre de Notre-Dame. — Mémoire justificatif 
du cardinal Maury; réponse à ce mémoire par M. Tharin; 
diverses publications sur les administrations capitulaires. — - 
Le cardinal Maury se dirige vers litalie ; il est suspendu des 
fonctions épiscopales dans le diocèse de Montefiascone; son 
retour à Rome. — Les Cent-Jours. — La junte d'État, chargée 
du gouvernement de Rome en l'absence de Pie VII, &it en- 
fermer le cardinal Maury au château Saint-Ange. — Il est rais 
en liberté par l'intervention du cardinal Consalvi, et retrouve 
la bienveillance de Pie VIL 



La confiance de Maury dans la destinée et le gé- 
nie de Napoléon était sans bornes ; il ne croyait 
pas à son renversement, il n'y croyait pas, même 
en présence des menaces immenses de l'invasion ; 
il lui semblait toujours que des combinaisons im- 
prévues et soudaines sortiraient de ce prodigieux 
génie, conjureraient les périls et forceraient la vic- 
toire, quoique lassée, à revenir à ce drapeau qu'elle 
avait si longtemps connu ; et lui-même, avec ce 
sang-froid qui ne le quitta jamais, il continuait ses 



412 

babHudes et ses tnii»2iix au milieu de Fémotion uoi- 
Yerselle. Celui qui était alors son jeune secrétaire' 
nous a raconté que le cardinal lui faisait lire traui- 
quiiienient et lisait tout haut lui-même, à son 
tour, un Traité des $acremaiis pendant que ia 
canonnade grondait à BelleviUe, à Saint-Chau- 
mont et à Montmartre. 11 y eut un moment où son 
valet de chambre, Francesco, entra tout à coup 
dans son cabinet en criant : Monseigneur^ bonnes 
nouvelles, bonnes nouvelles! il avait cru voir, d'une 
fenêtre, sur la place un mouvement et enten- 
dre des paroles qui annonçaient un triomphe de 
Tempereur. Le cardinal, le visage radieux, levant 
les mains au ciel, se mit à réciter le Te Deum; il 
en continua les versets en allant et venant d'un 
pas rapide; mais bientôt la nouvelle fut démentie, 
et le cardinal n'acheva point l'hymne de réjouis- 
sance. 

Lorsque la dernière heure de TEmpire eul 
sonné, Maury fut atterré ; il assistait à la chute 
d'un régime qui l'avait ébloui et qui lui semblait 
éternel ; il voyait tomber l'homme aux pieds de 
qui il avait oublié un illustre passé politique. 11 
demeura confondu par cette succession rapide de 
terribles et de grandes choses. Seul avec son jeune 
secrétaire, il se laissait aller à de mélancoliques 
pensées, à des réflexions sur la fragilité des pou- 

* M. l'abbé Menjaud. aujourd'hui évéque de Nancy. 



413 

Yoîrs humains et le néant des plus colossales do- 
minations ; il repassait les commencements, l'a- 
grandissement rapide et les fabuleux succès du 
héros qui n'avait pas su s'arrêter, et sa chute lui 
paraissait un des coups les plus retentissants de 
la Providence. Il répétait les mots de l'Ecclésiaste 
sur la vanité des choses de la terre, et passant des 
grands spectacles à sa propre personne, il ne re- 
gardait ses titres et ses dignités que comme de 
misérables ombres et de la vile poussière. « Que 
<c ne suis-je resté, disait-il encore, dans l'humble 
« chemin que mon père a suivi ! j'aurais été plus 
« heureux . Et, puisque je devais être quelque chose 
m en ce triste monde et m' élever au-dessus de la 
ce condition de mon père, que n'a-t-il au moins 
« vécu un peu plus longtemps, et que n'ai-je pu 
a mettre ma calotte de cardinal dans son tablier I » 
Maury faisait ici allusion à la profession de son 
père. 

Le mandement du cardinal Maury contre les 
alliés rendait sa position peu facile après leur vic- 
toire ; le 30 avril au soir on lui fit dire avec insis- 
tance qu'il agirait prudemment s'il quittait Paris ; 
a Je n'ai pas eu peur des lanternes et des poignards 
« de la Révolution, répondit-ii, et je ne tremblerai 
ce pas devant les cosaques.» Le lendemain matin un 
homme de bien, l'imprimeur de l'archevêché % se 

* M. Adrien Le Clere. 



414 

présenta chez le cardinal et lui dit : c Monseigneur, 
« la capitulation a été signée cette nuit, les alliés 
« vont entrer, \ous n'êtes plus en sûreté, quittez 
« Paris, vous n^avez qu'une demi-heure. > — « Où 
« voulez-vous donc que j'aille? — A Versailles. » 
On décida non sans peine le cardinal à un dégui- 
sement laïque qu'il ne consentit pas à compléter; 
il partit, et, trouvant la barrière fermée, revint 
chez lui. Maury, indigné contre lui-même de s'être 
prêté un moment à quelque chose qui ressemblait 
aune fuite, quitta ses vêtements de hasard, mit 
sa soutane rouge, se couvrit de toutes ses décora- 
tions et s'en alla au jardin de l'archevêché qu'il 
parcourut très-longtemps dans une paisible pro- 
menade : des cosaques, pour qui la pourpre ro- 
maine était un spectacle nouveau, se plantaient le 
long des grilles du jardin, regardaient immobiles, 
sans se douter assurément des sentiments de 
l'homme à robe rouge qui passait et repassait de- 
vant eux. 

Le 5 avril, le chapitre métropolitain de Paris ad- 
hérait à la déchéance de Napoléon et de sa famille, 
prononcée par le sénat, et le cardinal Maury y ad- 
hérait aussi. 

Dans les premiers jours d'avril (c'élait pendant 
la semaine sainte), chacun des membres du cha- 
pitre métropolitain de Paris reçut un écrit sans 
nom d'auteur ni d'imprimeur, composé de trois 



415 

grandes pages et intitulé : Exposé des motifs qui 
doivent déterminer le Chapitre de Paris à révoquer 
les pouvoirs qu'il a donnés à M. le cardinal Maury. 
Cet écrit, mystérieusement déposé chez les cha- 
noines de Notre-Dame, rédigé avec les ardentes 
couleurs de 1814, énumérait les torts du cardinal 
Maury depuis 1 81 0, On lui reprochait d'avoir gardé 
l'administration du diocèse de Paris contre la vo- 
lonté du Souverain-Pontife, d'avoir trop loué Bo- 
naparte, d'avoir mal administré, d'avoir gouverné 
£n despote le diocèse de Paris comme Bonaparte 
gouvernait l'Etat. On disait au Chapitre qu'en ré- 
voquant les pouvoirs du cardinal, il se laverait de 
la malheureuse adresse du 6 janvier 1 8 i 1 , et ferait 
un acte de dévouement à la race des Bourbons; on 
lui rappelait la faiblesse de sa conduite durant les 
démêlés affligeants de Bonaparte avec le Pape : un 
acte de courage ferait sortir le Chapitre de Paris de 
cette humiliation et paraître avec gloire dans le 
nouvel ordre de choses. Un Te Deum allait être 
chanté dans quelques jours pour célébrer l'arrivée 
d'un prince français ; il ne fallait pas que le cardi- 
nal Maury vînt à bout de V entonner et d'y présider. 
« Je le vois avec frémissement aux pieds du prince 
< déplorer ses égarements et toucher sa bonté par 
c le ton d'une éloquence persuasive. La chose 
a n'est pas probable, dira-t-on, mais elle est pos- 
a sible, et cette possibilité seule jette l'alarme et 



416 

« froisse le conir. » On menaçait le Chapitre d*une 
adresse des curés de Vaxis pour le prier dT éloigner 
le cardinal filaury. 

Personne ne connut alors Fauteur de cet écrit. 
On sut plus tard qu'il était parti de la main de 
M. Tharin, qui remplissait à cette époque les fonc- 
tions de directeur au séminaire de Saint-Sulpice, 
et qui occupa dans la suite le siège de Strasboui^. 

L'efTet de cette invitation, où bouillonnaient ks 
sentiments monarchiques de ce temps, fut prompt. 
Dès le lendemain, avril, le Chapitre, extraordi- 
nairement assemblé per (iomos, sous la présidence 
de M. Sinchole d*Espinasse, chanoine titulaire et 
vicaire général capitulaire, déterminé (ce sont les 
expressions du considérant) /Mir une multitude de 
considérations qu'il est plus facile de sentir que 
convenable d'exprimer, révoqua tous les pouvoirs 
précédemment accordés au cardinal Maury et 
nomma pour ses vicaires généraux MM. Sinchole 
d'Espinasse, Jalabert * et de La Myre. Il chargea 
M. Tabbé Burnier-Fonlanelle, proto-notaire apos- 
tolique, promoteur diocésain, doyen de la faculté 
de théologie de l'université de Paris, de notifier 
sans délai cette décision au cardinal Maury et à son 
frère, le vicaire générai. L'acte révocaloire fut une 
grande blessure au cœur du cardinal. 

^ L'abbé Jalabert eut le bon goût de ne pas assister à la séance 
du Chapitre où furent révoqués les pouToirs du cardinal Maury. 



417 

On dit, mais nous ne l'avons pas sii avec certi- 
tude, qu'il essaya inutilement de parvenir jusqu'à 
l'empereur Alexandre, dont le père, Paul 1", lui 
avait fait des offres généreuses dans de mauvais 
jours. On dit aussi que l'empereur d'Autriche de- 
manda des nouvelles du cardinal Maury, à une vi- 
site qu'il fit à Notre-Dame, que le cardinal en fut 
averti et ne se présenta pas. Ce qui est certain, c'est 
que Maury exprima le désir d'offrir ses hommages 
au comte d'Artois et n'obtint pas cette faveur. <clls 
rentrent dans leur héritage, » avait dit le cardinal 
en apprenant le rétablissement des Bourbons. 

Il publia, le 12 mai, un Mémoire pour justifier 
son adhésion au gouvernement de Bonaparte et 
son administration capitulaire. Par quelles in- 
concevables illusions le cardinal dit-il qu'il n'a 
jamais soupçonné que Vacceptation de sa nomi-- 
nation pût déplaire à Sa Sainteté? Mais le ter- 
rible éclat de la scène du 1" janvier aux Tuileries, 
mais l'emprisonnement de l'abbé d'Astros, mais 
tout ce fracas politique autour des Brefs de Savone, 
ces recherches, ces fureurs, ces persécutions n'a- 
vaient donc pas eu de sens pour Maury? il ignorait 
donc tout seul ce que le monde entier savait ? Pour- 
quoi des ombres passaient-elles sur son front, et 
pourquoi gémissait-il chaque fois qu'il apercevait 
le donjon de Vincennes ' ? 

*• Nous tenons ce détail de M. Tabbé Bardin^ prêtre de la pa- 

27 



;* 




> it ioroe. Cdaî-ci. qui i^ 
h TTHXÊtion des pouToirs de 
■florcé <f étihlir que la 
eoDtndktîoa jmSooàt 
le bcMinde la cause! M. Tha- 
a promer le droit des cbapîtres de ré- 
i«>r»r lesn neaîres fêncnmL sans prÎTilége ni 
r\^i^ooo en ù^enr des évèques nommés. Ses 
kM^r'^x» à cet éfard soot contestables ; la plu^ 
part dc< ciiK»iiîstes n'admettent pas la réTocabi- 
Iak i^ f^xi^oirs. Da reste, le cas particalier (^ 
fert par radministration da cardinal Manry nereo- 
dr^ît piai difficile la justification d'un acte révoca- 
tu:re. Li r^rfionse au mémoire du cardinal résumait 
ainèi les griefs contre rarchevèque nommé de 
Paris : 

c Ce prélat faisait semblant de s'environner des 
c lumières d'un conseil, et les écarts violents 
c d'une imagination bouillante et impétueuse 
c semblaient être sa seule règle d'administration, 
c II témoignait dans ses discours un inviolable 
c attachement aux règles ecclésiastiques ; et dans 

loiî-'C Saint-Vincent -de-Paul. Il fut le secrétaire particulier du 
cardinal Maury dans les années 1811 et 1812; M. i\nbbé Menjaud 
lui succéda. 

' Mémoire sur les administrations capitufaires des éyéques 
nommés^ en réponse au Mémoire pour M. le cardinal Maury. Cet 
écrit parut sans nom d'auteur. Il était TouTrage de M. Tharin. 



419 

sa conduite, au lieu de regarder les autres grands 
vicaires capitulaires comme ses égaux dans l'ad- 
ministration, ainsi que le réclamaient les prin- 
cipes, il paraissait ne voir en eux que des man- 
dataires et des subordonnés. Il prétendait les 
envoyer exercer les fonctions curiales dans les 
paroisses vacantes, comme il était venu lui- 
même de Montefiascone à Paris pour y exercer 
les fonctions de grand vicaire capitulaire. Tous 
les mandements étaient publiés en son nom, 
toutes les nominations aux cui^s vacantes étaient 
de lui seul , tous les actes publics étaient revêtus 
de son sceau. Un autre grand vicaire n'aurait 
pas pu signer sans inconvénient des pouvoirs 
qu'un prêtre de la campagne, pressé de retour- 
ner où son devoir l'appelait, eût sollicités avec 
instance. Une pareille administration n'était-elle 
pas, aux yeux de tout homme sensé, un intolé- 
rable désordre en fait de discipline, un chaos 
véritable en matière d'administration, d'où le 
chapitre de Paris ne pouvait sortir honorable- 
ment sans prononcer, au premier moment de 
liberté, la destitution de M. le cardinal. 
« Mais il est un autre grief de l'Eglise contre 
M. le cardinal bien plus grave que celui-là. Que 
dirons-nous de sa résistance au Souverain- 
Pontife? etc., etc. > 
L'auteur émettait le vœu que l'abolition des ad- 



PU ir i.: ar "ijïiiiimrî ±!2rr-i .e --.t :=: ^«f Ssluî- 

-II ••! :• V. I tzkii jt pr:.i'i^î: l'ia eK:r:t -L'oit 

î» t.ict- : ^jC" «s. L»^aL j± zjici se moLc i i'ori- 

-'• *- ■ -î- •'. :»i'*l;-*- :ti -.i zi«»s^re «ec la paii =«:»ni 
.ts^:.s.-i:ir-> :,i ^i i-r^ict::: -ic ite U I.>ri«^e. ce 
-i/i- t.'::!- L-ii::i :tr< l'^t^rr.mies et de? souf- 

I ■. . .'-r-ri^L.Wz :.?Sc:-i:.-:i. :u: encore rémàr- 

. ..r: i -". . T»:--:: c..r i Tou." titrer : De iadmi- 

^ •:-:'. Jt .'.-.:- ::* 'i.-.;.'ic -: LrieritVAc. Enfiu 

;. P-: .; i h n-j Liriz-r. ^i; lS15. des brc-chures 

^ .: ■>::.: : --^s : l. L .crit dr M. Fea sur la .Vm/- 

/«f '/' . 'Zimiiiiî:ra:io}i^ capitulaire-i luerita les 

■:'*:■: î--* d •rriineals ihcologieiiî. Des matières 

jii- j»:-lji p»ru t:tuiiir_-es Occupaient vivement la 

\>t:u-Jr. »:CoIèsi.'iîtique ; on mettait en lumière les 

i»;;if;s (A là «loctrine : on rendait aux conciles et 

aij\ ranons K:ur mérité. 

• Uf V:i\>\\' 'Ih nlif: innximp^ que l'usage abroge la loi. où 
I o:j triit'- : I ' «Jn (lOu^oir de» é\i jucâ nommés; 2® des adminis- 
tf.'fli'^/ii r;.i|>itijlajn:9 dfs évi;.jiip^ noDim^^? ; 3^ de la rôvocabslilé 
i\'-- ▼iC'-iirr» r.';iiiitul.'iii-p^ de Paiis. 



421 

Mais parmi les écrits que fit naître, en 1814 et 
en 1815, la question de discipline soulevée entre 
Pie VII et Napoléon, il y en eut un qui frappa par- 
ticulièrenàent l'attention ; il se composait de trois 
volumes, imprimés à Liège, et avait pour titre : 
Tradition de l'Eglise sur Vinstitution des évêques, 
par Y diuteuvde^ Réflexions sur Vétat de l'Eglise.Le 
nom caché sous cette désignation était le nom de 
Tabbé de Lamennais, âgé alors de trente-deux ans, 
pas encore prêtre, et vivant au petit séminaire de 
Saint-Malo que son pieux frère dirigeait. Cet ou- 
vrage, qui. précédait de trois ans l'apparition du 
premier volume de V Essai sur V indifférence, avait 
pour but de prouver que l'institution des évêques 
tenait aux droits essentiels de la papauté. Après 
une introduction où les grands aperçus abondent 
au sujet du gouvernement de TËglise et de la pri- 
mauté du Saint-Siège dont Fauteur retrace l'ori- 
gine, les preuves et les effets, nous entrons dans 
le livre par une histoire abrégée de l'établissement 
des patriarcats en Orient ; nous voyons d'abord que 
ces patriarcats ont tous été institués par l'autorité 
de saint Pierre, et que leurs privilèges, au nombre 
desquels il faut compter le pouvoir de confirmer 
les évêques, n'étaient qu'une émanation de la pri- 
mauté du Siège apostolique ; nous voyons en- 
suite, dans toute l'Église d'Orient, jusqu'à l'épo- 
que du schisme, les patriarches et les évêques 



«uBi; iar ts- nrs^DHiiiaiis x faoûsExt tTastres 
is> rs- ùr iraiiAss sisâ»» <'<£fiift par kv 

•nrT"^ ssï* £. ri.yniintf bÊ^aj& lit cryme aèdei 

y^stfin es- 'j2nrï!3Aiii^ K 1» nifinj/y^ s'arrête a- 

-nmjzis^: iu -latririss ôï LaiaXet la concile de 

r*"<me. âniH Hi JimiisrdHicttf&teodieàriii- 

siEuiiHvi utr^ t^Tjm^ iaEartsoe iepôi le seîzièiiie 

^rr :e iiii-n: i lus ijoT^. CftsC iT ieaii spectacle 

îii? ■ -ir ::iiu::e ie ^i r-nfitjic ^'éCendint d'âge 

:ii l:^ ii^Mii" âLii: r^jérr» .isr^Li Pie Vil. Le liîre 

Ut .* Ljct: iii ' ,i.7Tt*r -ifs ic lS!4. inooDçait une 

çrtzti^i ^'.iiiZ}:^ ic -zz friz-i uler.t aa service de 

. 1^- i^ . iriia:?: - ie-î'i.: ziciiier un jour au plus 

Pfiiiiz^: :;c: le is: .5 d'avril 1814 et jusqu'au 

{ 7 i:.!:, ;-:w ic soa defurt pour l'Italie, Maury 

eut ir< ; l'jTS diînciles et troublés. Mais sa trempe 

^î«oii:cU5^ >e retrouvait toujours en face des 

grandes épreuves. < Les coups d'épingles me met- 

< tent aux champs, disait-il, les coups de barre 

< ne me font rien. » La veille de son départ de 
Paris, le cardinal écrivit à son neveu : c Obligé de 



423 

c retourner dans mon diocèse, je pars sans faute 
< demain matin ; et, si aucun obstacle ne m'ar- 
« rête en route, je compte arriver sur ma mon- 
c tagne dans Toctave de la Fête-Dieu. Je mène 
« avec moi mon frère de lait, M. d'Àlissac, de 
€ Valréas. C'est un homme d'esprit, d'un carac- 
c tère doux et aimable. // me faut absolument un 
« Français pour causer et pour écrire... Je vais 
€ me séparer, à mon très-grand regret , de mon 
€ frère * ; ce sacrifice est celui qui me coûte le 
« plus sans aucune comparaison. Je finis cet ar- 
€ ticle pour ne pas trop m'affoiblir en m'atten- 
c drissant. » 

Maury, en quittant Paris, ne savait pas d'abord 
s'il irait à Rome; il s'y achemina pourtant; ce fut 
à petites journées, parce qu'il souffrait. Oh ! lé triste 
voyage 1 Qu'il était différent de ce premier voyage 
qui n'avait été pour le brillant défenseur de l'Ëglise 
et de la monarchie qu'une longue fête et un perpé- 
tuel triomphe! Alors d'illustres princes et les filles 
des rois l'accablaient de marques d'estime, et 
maintenant il fuyait devant les rois! Alors Pie VI 
l'appelait et le comblait d'honneurs, et maintenant 
un bref de Pie VII, daté de Césène, le 3 mai 1814, 
le jour même de l'entrée de Louis XVIII à Paris , 
suspendait Maury de toute fonction dans le diocèse 

' Gc frère du caidinal Maury mourut lo 8 décembre 1821. . 



424 

de Mootefiascone et de CornetOy et de Tadininis- 
(ration de la mense épiscopale ! Le cardinal en sut 
la nouvelle à Radicofani, sur les frontières des 
Ëtats-Romains. C'est laque, près de dix ans aupa- 
m\ant, il avait complimenté Pie YII se rendant à 
Paris pour y sacrer Napoléon, Ce coup, parti de 
la main du pape, lui fit éprouver une peine pro- 
fonde. L'évèque de Cervia, Mgr Gazzola, nommé à 
sa place dans l'évèché de Montefiascone, reçut des 
instructions signées de Tarchevèque d'Édesse, au- 
mônier du pape, monsignor Bertazzoli. Celui-ci 
était le même qui avait pris une part si tristement 
active au déplorable concordat de Fontainebleau, 
et, pour cela, avait reçu de Napoléon, ainsi que 
les cardinaux Joseph Doria et Fabrice Ruffo, une 
boîte d'or avec le portrait de l'empereur enrichi 
de gros brillants : il semble que de tels souvenirs 
auraient dû gêner le signataire des instructions 
envoyées au remplaçant deMaury. Le cardinal, 
informé de la décision du pape, évita de se rendre 
à Montefiascone , et se déroba ainsi à un pénible 
affront. Il ne reçut qu'à Viterbe les deux lettres de 
Césène. Arrivé à Rome le 19 juin, Maury solli- 
cita l'honneur de s'expliquer et ne l'obtint pas. 
Un ordre du cardinal Pacca lui interdit l'entrée de 
Monte Cavallo et de la chapelle papale. Maury se 
résigna au silence et vécut à Rome obscurément 
et sans bruit. 




425 

hvents défenseurs de la disci- 
se remuaient autour du Sou- 
f; ils demandaient qu'on fît un grand 
qu'on montrât au monde catholique 
Punition avaient méritée les évêques et les 
des pays étrangers, et surtout de France, ' 
avaient méconnu la légitime juridiction du 
^pape ^ : ils demandaient que le cardinal Maury fût 
frappé. Pie VII accueillit ces vœux répétés qui se 
recommandaient par l'adhésion du cardinal Pacca, 
ordonnal'instruction del'affaire du cardinal Maury, 
et désigna monsignor Caprano, depuis cardinal, 
et monsignor Invernizzi pour l'examen des pièces. 
Les choses en étaient là quand le bruit du débar- 
quement de Napoléon en France éclata comme 
la foudre; la révolution du 20 mars, cette triste 
merveille d'où devaient sortir tant de calamités 
pour notre patrie, menaçait le Saint-Siège de nou- 
velles épreuves; le roi Murât allait devenir roi 
d'aventure et déployer fatalement pour lui-même 
le drapeau de l'indépendance italienne ; les Na- 
politains entraient, malgré le pape, dans les États* 
Pontificaux. Le cardinal Pacca et d'autres cardi- 
naux conseillèrent à Pie VII de quitter Rome pour 
ne pas s'exposer à tomber entre les mains du beau- 
frère de Napoléon comme un otage d'un trop grand 

* Cardinal Pacca. Relazzione del ^iaggio di Pio papa VU a 
Genoya nella primayera deir anno 1815. 



426 

prix; le pontife, après d'inquiètes hésitations, 

partit secrètement et se dirigea vers Gènes ; c'était 

le soir du 22 mars et du mercredi-saint; le pape 

avait assisté aux cérémonies de ce jour, sans que 

personne, excepté le cardinal Pacca, qui devait 

raccompagner, et quelques autres cardinaux, se 

dout&t de son départ si prochain. En l'absence du 

pontife, le gouvernement de Rome fut confié à 

une jun^e d'Etat, composée du cardinal La So- 

maglia, et des prélats Riganti, San-Severino, Fal- 

sacapa, Ercolani, Giustiniani et Rivarola. 

Pendant le séjour de Pie VU à Gènes, où l'avait 
suivi la plus grande partie du Sacré-GoUége, le 
cardinal Pacca reçut de la junte d'État une dépê- 
che qui annonçait que le cardinal Maury, depuis 
l'événement du 20 mars, relevait la tète, parlait 
beaucoup et songeait à retourner en France ; la 
junte était d'avis d'enfermer le cardinal Maury au 
château Saint-Ange pour plus de sûreté {per mag- 
gior sicurezzd)\ le cardinal Pacca, ayant pris les 
ordres du pape, répondit que, s'il y avait quelque 
danger à laisser le cardinal Maury en liberté, on 
pouvait s'assurer de sa personne, mais qu'il fallait 
faire tout cela sans éclat, et surtout, par respect 
pour sa dignité, ne pas enfermer Maury dans une 
forteresse. Cette résolution parut trop douce à la 
junte d'Etat qui, s'en tenant à son premier des- 
sein, fit tout à coup arrêter le cardinal Maury pour 



427 

Técrouer au château Saint-Ange. Le cardinal 
Pacca* convient que cette mesure excita de la sur- 
prise en Europe ; il l'explique mais ne la justifie 
pas, et se borne à dire qu*il doit supposer que la 
junte eut de bonnes raisons pour suivre son pre- 
mier projet*. L'histoire ne peut guère apprécier 
d'une façon très-exacte tous ces motifs ; seulement^ 
pour ce qui touche à l'intention du cardinal 
Maury de revenir en France au milieu du nouveau 
triomphe de Napoléon^ cette intention nous parait 
douteuse ; ce fut le 12 mai que le cardinal fut ar- 
rêté ; or, s'il avait voulu s'associer au retour de 
fortune qui ébranlait alors l'Europe, il nous sem- 
ble que cet ardent esprit n'aurait pas attendu aussi 
longtemps et aurait imité l'empressement du car- 
dinal Fesch. On fouilla dans les papiers du cardi- 
nal Maury, non pas en sa présence, mais après son 
arrestation ; la belle croix qu'il tenait des bontés 
de Pie YI tomba entre les mains d'ageots subal* 
ternes chargés de cette besogne, et Maury ne la re« 
vit plus. Par un raffinement Injurieux , on lui 
donna au château Saint-Ânge la chambre qu'avait 
occupée Gagliostro , si célèbre par son charlatanisme, 
ses aventures et ses escroqueries. Sa dure capti- 
vité, qu'il s'efforça d'adoucir par le travail, se pîro-* 

* Relazzione del yiaggio di Pio papa VU a Genova. 
^ La giunta per6 per moiiyi che io debbo supporre giustis- 
simi^ credé di seguire la sua prima risoluuione. 



428 

longea trois mois et quatorze jours. Que d'amer- 
tumes il dévora dans les souterrains du môle 
d'Adrien, à quelques pas du Vatican ! Le cardinal 
Consalvi fut son libérateur ^ il n'ayait jamais ou- 
blié les anciens et illustres services de Maury, ses 
grands talents, sa conduite au conclave de Venise. 
Revenu du congrès de Vienne, Consalvi obtint sur- 
le-champ Télargissement de RIaury et l'abandon 
du procès pour lequel déjà se réunissait, à des jours 
marqués, une congrégation de cardinaux, ayant 
pour secrétaire un habile canoniste, Mgr Belli, ar- 
chevêque de Naziance. Pie VII inclinait lui-même 
vers l'élargissement de Maury, surtout depuis que 
le cardinal Fesch, après la seconde chute de Na- 
poléon en 1815, avait retrouvé à Rome une tran- 
quille et libre hospitalité ; une portion de la so- 
ciété romaine demandait pourquoi on avait arrêté 
le cardinal Maury, qui était resté chez lui aux Cent- 
Jours, et pourquoi les portes du château Saint- 
Ange ne s*ouvraient pas pour le cardinal Fesch, 
qui, à la nouvelle de la réapparition victorieuse de 
Napoléon, s'était hâté de reprendre le chemin de 
Paris. 

Il fut permis à Maury de s'établir au couvent de 
Saint-Sylvestre, situé sur le monte Cavallo ; le car- 
dinal devait y trouver de l'espace, de la salubrité 
et des soins ; il donna sa démission d'évêque de 
Montefiascone, et le pape lui assigna quatre mille 



429 

écus de revenus sur le trésor. Comme Pie VII avait 
consenti à revoir Maury et à lui rendre de vive 
voix sa bienveillance, le cardinal se présenta chez 
le pontife, accompagné du cardinal Gonsalvi; 
il y eut dans cette audience de touchants entre- 
tiens et de tristes épanchements. Pie VU exprima 
au cardinal Maury le regret qu'il ne l'eût pas suivi 
à Gènes et lui répéta plusieurs fois qu'il était libre, 
qu'il pouvait quitter Saint-Sylvestre et retourner à 
sa demeure. Maury répondit que la solitude d'une 
maison religieuse plaisait mieux, pour quelque 
temps encore, à ses goûts studieux. Mais, dès ce 
jour, il retrouva comme cardinal sa place dans 
toutes les cérémonies^ dans toutes les assemblées *. 
Nommé membre d'une congrégation d'évèques, 
Maury se rendait très-exactement aux séances; 
chaque fois qu'il prenait la parole dans les délibé- 
rations sur les matières ecclésiastiques, on admi- 
rait son lumineux talent de discussion, saforle ha- 
bitude d'approfondir les sujets et d'en considérer 
tous les aspects. 

^ AUe sagre foDzioai, a coDcIstori, et ad ogui altra rappresen- 
tanza cardinalizia. Cardinal Pacca. Relazzionc. 



CHAPITRE XXIII ET DERNIER. 



Lettre de félicitation du cardinal Maury à Louis XVIIL — Soli- 
tude et abandon du cardinal Maury; son ouvrage inédit sur 
les administrations capitulaires et les libertés de l'Église de 
France. — Le cardinal Maury a^ait brûlé la plupart des ser- 
mons de sa jeunesse et en avait composé de nouveaux. — 
Discours à la Constituante dictés de mémoire; indication de 
tous les travaux de Maury à la Constituante. — Conversation 
et habitudes du cardinal Maury. — Sa santé déclinait depuis sa 
captivité au fort Saint-Ange. — Ses dernières promenades à 
Rome. — Sa mort. — On refuse de Tenterrer à l'église fran- 
çaise de la Sainte-Trinité-du-Mont, son église titulaire; il est 
enterré à l'église appelée Chiesa Nuova. — Conclusion. 



Le cardinal Maury, qui s'était associé au chapitre 
de Notre-Dame dans son adhésion à la déchéance de 
Napoléon, et que la révolution du 20 mars n'avait 
pas décidé à quitter Rome, ne fit aucune difficulté 
d'écrire à Louis XVIII pour le féliciter sur sa ren- 
trée à Paris après les Gent-Jours. Dans une lettre 
du 7 décembre 1815, écrite au roi à l'occasion du 
prochain renouvellement de l'année, selon l'usage 
des membres de Sacré-CoUége, Maury parlait, en 
se flattant peut-être un peu lui-même, du bon ac- 



432 



curil qu'avaient reçu ses liêlicîtatioiiB aprèt h se* 
coode chnte de Bonaparte : c Je foi trta-p rofon- 
c dèfneot rmu m appmanf avec quelle adorable 
€ bontcr le roi avait daigné accaeîllir mes félicifa- 
€ tioQS les pin» intimes sur son heureux retour 
« dans sa capîtak, qui a été le dénouement de h 
c révolution, c Un beau règne, » ajoutait Maunr, en 
s'^ressant à Louis XMIl, dans sa lettre du 7 dé- 
cembre 1àl5, c nous fera oublier à tous cette af- 
« freuse tempête à côté de laquelle la perturbation 
« de la monarchie, sous Charles V et sous Char- 
c les VIK ne paraîtra plus qu*un jeu d enfants dans 
c notre histoire. Aussi est-ce un génie d'un tout 
c autre ordre qui a été appelé à réparer le passé 
t cummei dominer l'avenir, par une charte tuté- 
c luire, non moins précieuse au peuple qu'au mo- 
c narijue. dont elle rend à jamais les droits et les 
c intérêts inséparables. Un si grand monument 
€ de sagesse aurait empêché tous nos désastres 
€ s'il les eut précédés. Le fléau national est dé- 
a sormais impossible. Il n'y aura bien certaine- 
tf ment bientôt plus en France que de bons Fran- 
c çais, paisibles et heureux à l'ombre du trône, 
<c qui en est la clef de voûte sociale. Nous y ver- 
< rons renaître dans tous les cœurs cet amour sa- 
c cré pour le roi qui fut en tous temps le véritable 
« esprit public et le noble patriotisme de notre 
c nation. Je jouirai dans ma solitude de ce ma- 



433 



gnifique spectacle ; c'est surtout, Sire^ quand 
on a le malheur d'être éloigné de son pays qu'on 
sent plus vivement par ses regrets combien l'on 
<K aime sa patrie. x> 

Mais ces témoignages, où se rencontre un goût 
assez vif pour la monarchie constitutionnelle, ne 
pouvaient plus toucher personne, et ce royalisme 
de Tarrière-saison laissait voir toutes les ombres 
d'un cœur attristé. Nous avons une preuve que le 
gouvernement du roi ne tint pas grand compte des 
nouvelles démonstrations du cardinal Maury. Â la 
suite de l'ordonnance royale du 21 mars 1810, 
qui rendait à chacune des classes de l'Institut son 
nom primitif, le nom de Maury ne figurait pas sur 
la liste des membres de l'Académie française ; il 
n'y manquait point par oubli, mais par élimina- 
tion •, le cardinal partageait cette disgrâce avec des 
confrères bien étonnés d'éprouver en cette occur- 
rence le même sort que lui, avec des régicides I En 
1796, ce fut la révolution qui ne voulut plus du 
cardinal Maury à l'Académie; en 1803, ce fut le 
premier consul, irrité de son opposition royaliste à 
Rome, opposition qui tirait à sa fin ; en 1816, c'é- 
tait le royalisme lui-même. Cet homme, qui ai- 
mait tant les lettres et qui attachait tant de prix 
au fauteuil des Quarante, souffrit de ce coup, et, 
parmi les blessures de ses dernières années, celle- 
ci ne fut pas la moins sensible. Après avoir été 

28 



434 

deux fois reçu à rÀcadémie, il ne devait pat y 
avoir de successeur, et personne ne devait y pro** 
noncer son éloge. 

Quoique sa réconciliation avec le pape fût con-- 
nue, les visiteurs et les amis se montraient en bien 
petit nombre autour de Maury; comme homme de 
grande célébrité, on eût volontiers recherché son 
commerce, mais on eût craint de se faire mal no- 
ter en politique par de simples relations avec le car- 
dinal. Ce qui rendait surtout ses jours solitaires, 
c'était la défaveur attachée à son nom dans les ré- 
gions officielles de Tambassade de Louis XYUI, et 
Ton sait quelle grande place a toujours occupée à 
Rome l'ambassade de nos rois. Maury souffrait de 
son isolement, se plaignait qu'on fut impitoyable à 
son égard et qu'on eût oublié d'anciens services; il 
parlait de son abandon avec amertume et douleur. 
Un jeune ecclésiastique français*, bravant l'impo- 
pularité qui environnait le cardinal et ne songeant 
qu'à ses grands talents, au vif intérêt de sa con- 
versation, allait frapper à sa porte le plus souvent 
qu'il pouvait : c Venez voir un malheureux, » lui 
dit un jour Maury avec un accent de profonde souf- 
france intérieure, c venez voir un malheureux 
a qu'on laisse mourir de la maladie pédiculaire. > 
Les fréquentes visites de ce jeune homme finirent 

* M. Tabbé Martin de Noirlieu, aujourd'hui curé de Saînt- 
Louis-d'AuUn. ' 



435 

par lui inspirer de généreuses inquiétudes à son 
sujet; ces visites, qui lui plaisaient, pouvaient 
nuire à l'ecclésiastique dont la carrière commen- 
çait à peine et dont l'avenir n'était pas fait ; le car- 
dinal lui déclara qu'il devait cesser de venir le voir 
et s'imposa une privation qui ne pouvait que coû- 
ter à son délaissement. 

Maury se consolait du muet désert de sa vie par 
le travail. Depuis son retour à Rome, il s'était ar- 
demment occupé de ce qu'il appelait un grand 
ouvrage ; on ne sait rien de cet ouvrage resté ma- 
nuscrit entre les mains de l'héritier du cardinal, et 
qu'on suppose être une étude approfondie des ad- 
ministrations capitulaires et des libertés de l'Eglise 
de France : c Bossuet avait efQeuré le sujet, » di- 
sait-il dans l'audacieuse familiarité de son langage ; 
<c moi, je l'ai éventré. > La pensée de Maury s'é- 
tait sérieusement arrêtée sur les travaux de sa 
jeunesse ; il les repassait avec sévérité. Déjà, àMon- 
tefiascone, le cardinal avait occupé ses loisirs d'é- 
vêquepar un rigoureux examen de ses productions 
anciennes. Un jour (c'était à son retour de Venise}, 
en 1800, il commanda à son neveu * d'aller dans 
telle pièce, de prendre dans telle cassette de nom- 
breux cahiers de sermons et de lès lui apporter; le 
neveu obéit, arrive avec les cahiers sous le bras et 

^ M. Louis Sifrein Maury, neveu du cardinal Maury, vit en- 
core et habite aux environs d'Orange. 



436 

attend les ordres du cardinal. ^ Allume un grand 
« feu, » lui dit Maury. — « Mais, mon oncle... com- 
« ment... vous voudriez?... — « Allume un grand 
« feu, te dis-je. » — Et le neveu tout ému fait ce 
qu'on lui ordonne, et le cardinal livre ses sermons 
aux flammes, et taudis que le neveu, ne pouvant 
en prendre son parti, disputait au feu quelques- 
uns des cahiers qui allaient devenir de la cendre, 
c ne vois-tu pas, lui dit Maury, que je travaille 
€ pour ma gloire?... Et d'ailleurs, s'il y a quelque 
c chose de bon dans ces sermons que le feu dé- 
c vore, ignores-tu que ce quelque chose de bon 
a est là, > ajouta-t-il en se frappant le front. C'est 
ainsi que Maury détruisit tous les sermons, moins 
deux ou trois, qu'il avait composés et prêches dans 
sa jeunesse, et qui portaient trop cette empreinte 
sécularisée dont il a fait lui-même justice dans son 
Essai sur Véloquence de la chaire. Le cardinal 
disait aussi que les sermons de sa jeunesse ton- 
naient beaucoup contre les grands et les riches, 
que cela était bon au dix-huitième siècle, mais 
que, dans nos temps nouveaux, le peuple à son 
tour avait besoin de leçons. Un vénérable curé de 
Paris * répétait d'énergiques paroles prononcées 
devant lui par Maury contre ce que le cardinal ap- 
pelait la cabale philosophique qui, non contente 
de régner dans les salons et les académies, avait 

* M, Tabbé de Pierre, curé de Saint-Sulpicc. 



437 

pénétré jusque dans le sanctuaire et avait imposé 
à la langue de la chaire d'indignes réserves et de 
coupables timidités. « Malheureux que nous étions, 
« s*écriait Maury, nous en étions venus au point 
« de ne plus oser prononcer le nom de Notre- 
« Seigneur Jésus-Christ ! » Il écrivit dans les der- 
nières années de sa vie plusieurs sermons, non 
plus avec les couleurs et les pusillanimes conces- 
sions de la plupart des prédicateurs du dix-hui- 
tième siècle, mais avec le sentiment et le courage 
catholiques du siècle de Bossuet et de Bourdaloue. 
Ces sermons sont restés inédits ainsi que les opi^ 
nions ou discours non imprimés au temps de la 
Constituante, et que Maury tira plus tard des pro- 
fondeurs de sa mémoire \ Il dicta ces discours à 



^ Voici les titres de ces discours de tribune et de ces sermons 
inédits^ tels que le neveu du cardinal Maury a bien youlu nous 
les transmettre : 

Opinion sur la vérification des pouvoirs et la réunion des or* 
dres, 20 juin 1789. 

Opinion sur la sanction royale, Î8 septembre 1789. 

Réplique à M. Duport, sur la propriété des biens ecclésiasti- 
ques, 29 octobre 1789. 

Opinion sur les assignats, 15 avril 1790. 

Opinion sur la conservation de là maréchaussée et des juridic- 
tions prévotales, 20 mai 1790. 

Opinion sur les formules intermédiaires des jugements crimi- 
nels, 15 janvier 1791. 

Opinion sur les dépositions des témoins en matière criminelle, 
17 janvier 1791. 

opinion sur le ministère public, 20 février 1791. 

Opinion sur Tinstitution des jui-és, 12 avril 1791 . 



438 

Blontefiascone, comme s'il les eût improvisés à la 
tribune. L'opinion sur la souveraineté du peuple, 
que nous avons fait connaître, nous autorise à 
penser que bien des trésors d'esprit , de savoir et 
d'éloquence demeurent ensevelis dans les cartons 
de l'héritier du cardinal. Quel dommage que le 
temps ait manqué à l'ancien rival de Mirabeau et de 
Barnave pour retrouver et remettre par écrit tant 
de discours si forts et si pleins dont les titres seuls 
nous sont parvenus ! Ces discours auraient gardé 
à travers les temps leur valeur littéraire et histo* 
rique, et, si Maury les avait rassemblés, nous au- 
rions une série d'études très-instructives, très-cu- 
rieuses et souvent éloquentes. Maury, dans une 
note de son Opinion sur le droit de paix et de 



Opinion sur le droit de faire grâce, 1" juin 1791. 
Réplique h M. Duport sur le droit de faire grâce, 4 juin 1791. 
Opinion sur la souveraineté du peuple. (Ce discours a été im-» 
primé en 1852.) 
Trois Mémoires à Louis XVI. 

Sermon sur la Cène. 

Sermon sur la Passion, prêché à Versailles. (Ce sont les deux 
seuls sermons de sa jeunesse que Maury ait conservés.) 
Autre Passion, formant deux discours. 
Sermon sur l'aumône. 
Sermon sur rindiflPérencc. 
Sermon sur le délai de la conversion. 
Homélie sur Tenfant prodigue. 
Sermon de charité. i 

Sermon sur l'emploi du temps. 
Omiglia per la consegrazione degli ogli santi. 



439 

guerre, exprimait Tintention de mettre au jour 
tous ces travaux, et lui-même en donnait l'énu- 
mération ; nous reproduisons ici cette indication 
détaillée comme un curieux document : 

< Sur toutes les affaires de la religion et du 
« clergé, sur le droit de veto, sur l'intérêt de Tar- 
a gent remboursable à terme fixe, sur la \érifica- 
« tion des pouvoirs, sur l'union des ordres, sur la 
<c libre exportation des grains, sur la durée de la 
<c législature, sur la juridiction prévotale, sur la 
c suppression et le remplacement de la gabelle, 
€ sur l'organisation des municipalités, sur la prér 
c séance des officiers municipaux, sur la nouvelle 
c municipalité de Marseille, sur les conditions de 
c l'éligibilité, sur la formation et la dénomination 
(X des départements, sur la législation de nos co* 
<( lonies, sur l'établissement d'un comité colonial, 

< sur l'offre du don des Genevois, sur Temprison* 
« nement des oiBciers de la marine de Toulon, 
a sur les prisons et les prisonniers d'Etat, sur la 
c caisse d'escompte, sur l'agiotage, sur les causes 
« de la rareté et de l'extraction du numéraire, sur 
c les finances, sur le pouvoir exécutif, sur la con- 

< stitution de l'armée, sur les insurrections des 
€ provinces, sur l'état des juifs, sur l'ordre judi- 
« çiaire, sur la réforme des lois criminelles et du 
<c code pénal, sur les plans partiels du premier 
€ ministre des finances, sur le système et le mode 



440 

« des inposiliofis, sur la rédaction des pensions^ 
€ ssr Forgaoïsation de h numicipalîté de Paris, 
c sur le prif ilége exclusif de la Compagnie des 
c Indes, sur le papier-monnaie, sur les créanciers 
€ hypothécaires du clergé et sur les droits féo- 
€ daux; la réplique dans la cause de M. de Bonr- 
€ niàsac. préïôt général de la maréchatussée de 
« Provence. • 

Il y a dans une telle énumération une sorte 
de tableau en raccourci de cette puissance d'in- 
telligence qui ne Toulut demeurerétrangèreàrien, 
qui embrassa avec le même intérêt et la même 
tenre les sujets les plus divers, et, à force d*in« 
testigation , de promptitude et de facilité lumi- 
neuse, se fit remarquer dans toutes les questions : 
on y Toit le grand travailleur doué d'une lidie 
nature. 

En jugeant les diverses œuvres de Maury, nous 
avons quelquefois relevé des erreurs qui tiennent 
soit à linadverlance, soit à une connaissance im- 
parfaite du sujet; nous avons indiqué des plans 
d'améliorations ou de complément littéraire pour 
V Essai sur V Eloquence de la chaire, plans restés 
sans exécution. Nous regrettons que dans ses la- 
borieuses années d'Italie, et surtout à cette der- 
nière époque de sa vie où il s'appliquait à refaire 
et à corriger, iMaury n'ait pas porté sur V Essai un 
suprême effort d'attention critique. Assurément, 



441 

loin de la France, bien des ressources eussent 
manqué à ses recherches, et les éléments de plus 
d'une rectification ne se seraient pas rencontrés 
sous sa main ; mais des inexactitudes d'une répara- 
tion facile auraient disparu de son œuvre. Nous ne 
dirons rien de quelques dates assignées par erreur 
à tel sermon, à telle station de Bossuet, du ser- 
mon pour la \êture de mademoiselle de Bouillon, 
nièce deTurenne, prononcé le 8 septembre 1660, 
et qu'une évidente faute d'inattention place au 
8 septembre 1668, à peu de distance de l'abjura- 
tion du grand capitaine ; mais on est fâché de voir 
Maury donner à Bosjuet pour maître d'anatomie, 
dans les derniers temps de l'éducation du dau- 
phin, le célèbre Danois Stenon, qui avait déjà 
quitté Paris en 1666, et de nous montrer le grand 
docteur convertissant le célèbre anatomiste dix ou 
douze ans après l'abjuration de Stenon à Florence. 
Il est indubitable que Bossuet prépara la conver- 
sion du fameux Danois ; seulement la date de ses 
entretiens avec Stenon ne peut appartenir qu'à 
l'année 1665 ; et quant à ses études anatomiques, 
nous savons que le précepteur du dauphin eut 
Duverney pour maître. Nous aurions voulu aussi 
que l'auteur eût pu corriger les lignes où il nous 
montre Bossuet au lit de mort de la reine d'An- 
gleterre, et Madame écoutant avec attendrissement 
les paroles qui consolaient la dernière heure de sa 



442 

mère ; une pilule d'opium * fit tout à coup passer 
du sommeil à la mort la reine Henriette, et ni Bos* 
suety ni la duchesse d'Orléans ne se trouvèrent là. 
C'est presque toujours dans ses notes que Maury 
prête le flanc à la critique ; la fantaisie semble 
n*ètre pas assez sévèrement exclue des £ails plus 
ou moins curieux qu'il recueille ; l'anecdote a des 
écueils contre lesquels son imagination se défend 
faiblement. C'est beau d'avoir beaucoup d'esprit, 
d'avoir du style et du talent; mais l'irréprochable 
exactitude des faits a aussi sa beauté, et celle-ci 
doit précéder toutes les autres. On est d'abord 
exact, et puis on a du génie si on peut. 

Lorsque Maury avait médité un sujet et jeté sur 
un petit carré de papier la base d'une œuvre ora- 
toire, la parole débordait de ses lèvres. Son corps 
avait pris l'habitude de triompher des veilles, et, 
même dans un âge avancé, il demandait peu au 
repos des nuits. Le jeune secrétaire qui écrivit 
sous sa dictée les deux mandements de 1B14, nous 
racontait que le cardinal, alors âgé de soixante- 
huit ans, allait frapper à la porte de sa petite 
chambre à deux heures après minuit, au milieu 
de l'hiver : « Allons, enfant, lui disait-il, levez- 

* « On lui fit prendre des pilules pour la faire dormir; eUe le 
« fit si bien qu'elle n'en re^vint point. » Mémoires de Mademoi- 
selle, 4« partie (1670). Voir notre Collection des Mémoires re- 
latifs à THistoire de France, 3« série, tome IV, p. 423. 



443 

« vous; il nous faut travailler. » Et le jeune se- 
crétaire, en entendant cette rude et forte voix, se 
levait précipitamment, et la besogne commençait 
bien vite. Maury, coiffé d'un serre-tête, vêtu d'une 
épaisse houppelande et d'un gros gilet de molle-- 
ton, se promenait en long et en large dans son ca- 
binet, parlant comme s'il eût été à la tribune, et 
sa dictée était si rapide, que la plume du secré- 
taire ne pouvait jamais le suivre; quatre tabatières 
étaient posées sur la cheminée : l'une de ces taba- 
tières restait ouverte et contenait du tabac d'Es- 
pagne; le cardinal y plongeait ses doigts, et de 
larges prises de la poudre excitante emplissaient 
ses narines. 

Maury, dans sa retraite de Saint-Sylvestre, et 
ensuite dans son ancien logement où il rentra plus 
tard, pensait tout haut avec le petit nombre de vi- 
siteurs qu'il recevait ; il ne se contraignait pas plus 
dans ses discours que dans ses manières. Sa con- 
versation sur les matières de religion était toujours 
celle d'un croyant; mais, en dehors des vérités de 
la foi, qui le trouvaient toujours respectueux et 
soumis, sa parole courait avec une ardente liberté. 
Rien en lui ne le convia jamais à voiler ses talents 
ni à douter de son mérite; il était tout naturelle- 
ment le contraire d'un homme modeste. < Il y a 
< bien des tiroirs dans cette tète, » disait-il un 
jour en frappant son large front. Parfois il lisait à 



444 

on visiteur des moroeam de ses sermons. Dans le 
lira de la lecture, il saisissait de sa forte main le 
bras de celui qui récoutait, et ne le lâchait pas 
avant que le morceau fût acheré. Un jeune ami 
qui admirait les sermons de Mamy, mais qui re- 
doutait ses rigoureuses étreintes, nous disait que, 
pour ne pas se trouver à Tétat de patient, il avait 
pris le parti de se placer toujours à distance dès 
que le cardinal commençait les apprêts de la lec- 
ture : comme le jeune ami n'avait pas un bras 
d'Hercule, il lui aurait fallu, sans cette précaution, 
renoncer à jouir des confidences oratoires aux- 
quelles il attachait un grand prix. 

 Rome, comme à Montefiascone « comme a 
Paris, Maury avait le culte de Tesprit ; le bon sens 
tout seul ne suf6sait pas pour lui plaire; il fallait 
que le bon sens fût spirituel et s'exprimât bien. 
Cette intolérance pour ce qui n'était pas l'esprit 
l'avait privé plus d'une fois de conseils utiles pen- 
dant qu'il administrait le diocèse de Paris; il ne 
put jamais se résigner à écouter un homme qui 
pariait mal; et cependant la rectitude du jugement 
et l'ingénieuse facilité de la parole ne vont pas 
toujours ensemble : vouloir tout donner à l'éclat, 
ce serait s'exposer à beaucoup donner à l'erreur. 
La trop rare apparition de Tesprit autour de Maury 
dans ses derniers temps de Rome ne fut pas le 
moindre de ses supplices; il y avait des heures de 



445 

lassitude où il remplaçait la causerie absente et re- 
venait à la première moitié de sa vie par la lec- 
ture passagère de tel ou tel livre de littérature 
dont il avait aimé l'auteur; on le trouva un jour 
avec un volume de Champfort, son ancien confrère 
à l'Académie : < Vous me voyez là, dit-il à son 
€ visiteur, en compagnie de Champfort, esprit 
€ charmant et ftn que j'ai beaucoup connu; je 
€ retrouve ainsi les années de ma jeunesse, et je 
< me rafraîchis à leur souvenir. > 

En peignant cette époque de sa vie, nous exci- 
terons peut-être bien des surprises si nous mon- 
trons Maury assidu aux règles et aux devoirs, en 
apparence les moins importants de son état. Très- 
exact' à réciter le briviaire, il le récitait tout haut 
pour éviter des distractions. Il se plaignait des 
fautes de rubrique qu'il avait faites par son inex- 
périence du bréviaire romain, et dont il lui avait 
fallu se confesser^ ajoutant qu'il allait reprendre le 
bréviaire de Paris pour être plus sûr de le bien 
dire. Les entraînements du monde avaient pu at- 
teindre Maury, mais il était resté chrétien 5 et à ces 
suprêmes années précédées de révolutions si diver- 
ses, sa foi avait pris plus de profondeur. L'ecclé- 
siastique * qui fut à Paris son secrétaire particulier 
pendant deux ans, nous racontait que le cardinal 

^ M. Tabbé Bardin, dont nous a^ons déjà prononcé le nom.^ 




b ne 1 i» Mrm» cccakcs: bû à soîiante-DOif 

Mftja BAf pikîM pas trgts Bûîset demi dans une 
kamiiie osiluk Jm &}rt Siiat-A^e sans que la 
suifid <a RfKic ées MsMatci: duraot sa c^rtifilé 
le capîmal ^loft <ftè finpfê d'ue sorte de lèpie; 
il tita cmaiBul pas Boœ «ssâdàment et ne s'é- 
parpsui pas I» basses ledles. Ma^ré la diminii- 
bMi de ses (ocic«w ik cootînoait à sortir; ses pro- 
■eftties r^tc na o« de«x aom êtaieot de cooti- 
BBels entretiens s«r Dien qui ne passe pas« sur h 
raorte dnnie des empires et les destinées de 
rih:>fnake ; les del)rt> et la pousâière de Rome ont 
une eiMpeco^ que rime eo>ote tonjoars, et si on 
arrive U A^ec U perspective d'une tombe pro- 
chaine et les peasees du soir, il s'établit tout na- 
turellement eDtre les ruines et le cœur de l'homme 
un commerce de mystérieuse mélancoUe. Dans 
une de ses dernières promenades du côté du Co- 
lysée avec le maître du sacré palais et le proTincial 
des Cordeliers. )Iaunr disait : « YoTez combien il 
c faut de temps pour former un homme! Notre 
€ \ie n'est presque qu'une enfance prolongée, et 
« dès que notre éducation se termine, quand nous 



447 

c pourrions être quelque chose, la mort arrive 
« tout à coup. » 

Que de tristesses dans ces pensées de &laury, et 
combien d'hommes en ont senti Tamertume I II 
faut de longs efforts pour l'étude d'un art, d'une 
science, d'un sujet, pour se donner quelque expé- 
rience des affaires et du gouvernement des so- 
ciétés, et lorsqu'un peu de lumière nous arrive, 
nous partons ! La journée de la vie se passe à ap- 
prendre; ce n'est que bien tard que nous savons 
un peu, et le temps nous manque pour mettre à 
profit ce que nous avons conquis sur l'ignorance. 
Dans cette laborieuse et courte part qui nous est 
faite, le matin et le soir se touchent. Notre vie est 
comme un passage dans la nuit : elle finit quand 
les clartés commencent. N'est-ce point la preuve 
qu'on doit mourir pour mieux savoir, que notre 
horizon d'ici-bas n'est que blanchi par une aube 
mêlée de bien des vapeurs, et que c'est ailleurs que 
le jour se lève ? 

Le matin du 11 mai 1817, lorsqu'on entra, 
comme de coutume, dans la chambre du cardinal 
Maury, on le trouva mort dans son ht : son mal 
avait présenté tous les symptômes du scorbut. Ses 
amis ne s'attendaient pas à une fin aussi pro- 
chaine. Toutefois le cardinal ne s'était pas fait il- 
lusion sur le petit nombre de jours qu'il avait à 
passer en ce monde, et avait demandé pieusement 



450 

vif |M)ur les œuvres de Fesprit, le double talent de 
parler et d'écrire, la tranquille intrépidité de rame 
et toutes les qualités d'un grand lutteur, mais que 
Toubli complaisant de son passé précipita des hau- 
teurs de la gloire. Ennemi de la révolution, en- 
nemi des doctrines philosophiques et des théories 
sociales du dix-huitième siècle, il fut parmi nous, 
avec Mirabeau, le créateur de l'éloquence parle- 
mentaire. Â cinquante-huit ans, quand sa vie était 
faite et sa renommée éclatante, il tomba aux pieds 
d'un maître d'un autre drapeau que le sien, ne 
connut plus d'autre règle de conduite que sa sou- 
veraine volonté, et se donna à lui sans mesure, 
jusqu'à résister aux ordres du chef de l'Ëglise; il 
prépara pour sa vieillesse des humiliations, des 
remords et la solitude. En suivant le cardinal 
Maury dans la diversité de ses œuvres et la diver- 
sité des temps, nous l'avons jugé avec l'équité qui 
est une habitude de notre pensée, avec la sérénité 
des méditations historiques. La postérité garde le 
souvenir des services et aussi le souvenir des dé- 
faillances et des torts. Les aifaires humaines don- 
neraient un plus noble spectacle à l'univers, si 
enfin on parvenait à comprendre que la vraie gran- 
deur n'est que dans le devoir. 



FIN. 



TABLE. 



CHAPITRE I". 

Valréas. — Enfance deMaury, ses premières études; il les achète 
au séminaire d'Avignon. — Il se rend à Paris, sa rencontre 
avec Treilhard et Portai. — Les premiers temps de Maury à 
Paris, ses ressources, ses relations. — L'Éloge du Dauphin. — 
Le jeune abbé concourt pour l'Éloge de Charles V et les Avan- 
tages de la Paix, proposés par l'Académie française. — L'éloge 
de Charles V par Maury. 17 

CHAPITRE II. 

Maury s'engage dans les ordres sacrés; il reçoit le sous-diaconat 
à Meaux. — Il est ordonné prêtre à Sens. ~ Ses travaux, ses 
premières prédications. — Il concourt pour l'Éloge deFénelon, 
proposé par l'Académie française; il a pour concurrent La 
Harpe. — Appréciation de l'Éloge de Fénelon par l'abbé Maury. 

33 
CHAPITRE ni. 

L'Éloge de Fénelon commence la fortune de Maury. — Les Ré- 
flexions de l'abbé Maury sur les sermons de Bossuet. — Son 
panégyrique de saint Louis, prononcé dans la chapelle du Lou- 
vre en présence de l'Académie française. — L'abbé de Bois- 
mont et l'abbé Maury. — Maury est nommé membre de 
l'Académie en remplacement de Pompiguan; son discours de 
réception ; la réponse du directeur, le duc de Nivernais. — Le 
panégyrique de saint Vincent de Paul, par l'abbé Maury. 5i 

CHAPITRE IV. 

Essai sur V Éloquence de la chaire, par l'abbé Maury; addition» 
méditées par l'auteur et restées à l'état d'ébauche ; apprécia- 



4b2 

tiou critique d« cet ouvrage. — Le Tère Bridaiue. — Les Traies 

caufes de la décadence de la chaire au dix-huitième siècle. — 

1^ l*ère de Neuville. -» Les orateurs panégyristes en France. 

69 
CHAPITRE V. 

L'abbé Maui7 est nommé député du clergé aux Êtats-Généraui 
de 1789; ses dispositions en acceptant le mandat. — Portrait 
de Maury comme orateur. — U se révèle dans son discours sur 
)a propritHé des biens ecclésiastiques; analyse de ce discours: 
réplique de Maury à Mirabeau. — La Tente des biens du clergé 
est désormais un fait accompli, couvert par l'Église et par TÉtat. 

87 
CHAPITRE VI. 

Le Moniteur et rimpression des discours à la Constituante. — 
Analyse et appréciation du discours de Maury sur la souve- 
raineté du peuple; force et beauté de ce discours resté 
longtemps inconnu. — Le principe de la souveraineté du 
peuple. i03 

CHAPITRE VU. 

Les débats sur le droit de paix et de guerre ; Mirabeau, Cazalès, 
Barnavc; analyse et appréciation dudiscoura de Maury; com- 
ment il répond à Pétion, à Fréteau, ù Charles do Lameth; 
Henri IV \engé k la Constituante ; différence entre la royauté 
et le despotisme dans rcxercice du droit de guerre. i27 

CHAPITRE VIII. 

Discussion siu* les assignats; défi oratoire de Maury non accepté 
par Mirabeau. — Discours de Maury sur les assignats. — Mi- 
rabeau acclamé , Maury menacé au sortir de la séance. — 
Discours de Maury sur le rapport de la procédure du Chàtelet, 
relatiTC aux événements des 5 et 6 octobre; intrépidité de 
Maury. — 11 s'oppose à la formation de la haute Cour natio- 
nale. — Il s'oppose h la suppression de l'impôt du tabac. 149 

CHAPITRE IX. 

La souveraineté d'Avignon; soupçon absurde de Tabbé de Pradt; 
grand discoui-s de Maury; le gouvernement papal à Avignon^ 
et le gouvernement des rois au dix-huilième siècle; Maury, 



453 

trois fois vainqueur dans l'affaire d'Avignon; l'escaniotage du 
S mai 1791 ; mémorable réponse de Maury au rapport de Me- 
nou; Mflury sous les poignards. 101 

CHAPITRE X. 
La constitution civile du clergé ; incompétence de TAsseniblée. 

— Analyse et appréciation du discours de Maury sur la consti- 
tution civile du clergé. — La théologie de Mirabeau et la fausse 
érudition de Camus. — Le serment demandé au clergé. — 
Belle déclaration ecclésiastique en fiace de la persécution. — 
Le clergé refuse le serment. — Le cardinal de Bernis. 171 

CHAPITRE XI. 

Maury est prêt pour toutes les questions. — Son discours sur la 
régence; défi accepté sur l'heure. — Maury défend et sauve 
rhôtel des Invalides; analyse et appréciation de ce discours. 

— Visite de Maury h Mirabeau mourant. t89 

CHAPITRE XII. 

Maury à la Constituante; hommages des contemporains; lettre de 
Burke sur Tabbé Maury; jugement de M. de Bonald; senti- 
ment de Marmontel sur Tabbé Maury. — Parallèle de l^abbé 
Maury et de Mirabeau. — Les bons mots de Tabbé Maury. — 
Les pamphlets contre Tabbé Maury. — Jugement sur la Con- 
stituante. 201 
CHAPITRE Xm. 

Maury quitte la France après la clôture de la Constituante; lettre 
de Louis XVI à Tabbé Maury. — Le pape Pie VI l'appelle à Rome; 
son voyage est un long triomphe ; il est nommé archevêque 
de Nicée in partihus, — Sa mission à Francfort; accueil qu'il 
reçoit de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse. — Il est 
nommé cardinal et évêque de Montefiascone; l'Europe s'asso- 
cie à son élévation; lettres des rois et des princes. — Le car- 
dinal Maury à Montefiascone. — Il est persécuté par le Direc- 
toire. — Ses services au conclave de Venise en 1800. — Élec- 
tion de Pie VII. 227 
CHAPITRE XIV. 

Lettre de Louis XVIU au cardinal Maury; il le uomine son mi- 
nistre auprès de Pie Vil. — Une conversation du cardinal 
Maury avec le comte de Maistre à Venise; réflexions K ce sujet; 



•^> 



454 

ce qu'on a dit de lavaricc du cardinal Maury. — Son retour à 
Home et h Montetiascone; belle et curieuse lettre inédite qu'il 
adresse en 1800 à M. de Boisgelin. — Le premier consul ob- 
tient du pape que le cardinal Maur\' ne paraisse plus à Rome. 

245 
CHAPITRE XV. 

l'sage du Sacré-Colléçe d'écrire chaque année aux souverains; 
le cardinal Maury croît devoir exposer à Louis XVIII son em- 
barras; réponse du roi. — Lettre du cardinal Maury à Napo- 
léon; sa défection; immense retentissement de cette lettre. — 
Inutiles efforts du cardinal Maury pour se justifier. — Il s'en- 
nuyait h Montetiascone et regrettait Paris. — Il va au devant de 
Pie Vil à Radicofani. — 11 voit Napoléon à Gènes. — licttre 
de M. de Talleyrand au cardinal Consalvi au sujet du cardinal 
Maury. — Retour du cardinal Maury à Paris. — 11 rentre à 
l'Académie; son discours de réception; il lit dans la même 
séance l'éloge de l'abbé de Radonvilliers; appréciation de ces 
deux discours. 261 

CHAPITRE XVI. 

Situation du pape, obligé de recourir au refus de l'institution 
canonique comme à un moyen légitime de défense. — Le car- 
dinal Maury, nommé archevêque de Paris, reçoit du Chapitre 
de Notre-Dame le titre et les pouvoirs d'administrateur capitu- 
laire ; il est félicité par le Chapitre. — Comment il débute dans 
son administration. — En quoi l'acceptation du cardinal Maury 
violait la règle ecclésiastique; résumé historique de la ques- 
tion des administrations capituJaircs; erreur commune à cet 
égard en 1810. — Quels furent les premiers torts du cardinal 
Maury dans son acceptation. — Sa lettre à Pic VII. — Relations 
secrètes entre Savone et Paris. — Réponse du Pape le 5 no- 
vembre 1810. — Prétextes sous lesquels le cardinal Maury ré- 
siste au bref du 5 novembre. 277 

CHAPITRE XVII. 
L'abbé d'Astros. — Sa vigilance autour du cardinal Maury. — 
Tendances de Napoléon remarquées par l'abbé d'Astros. — 
Deux hommes dans Napoléon en matière religieuse. — Ses 
paroles k M. de Fontanes. — Nouveaux témoignages du pape, 
qui arrivent au cardinal Maury par le Bref du 2 décembre 
1810, adressé à rarchidiacre de Florence. — Les Brefs et le 






455 

niiuisti'c de la police. — La validité des actes de l'adiuinislra- 
tiou du cardinal Maury. — La réception du 1®' janvier 1811 
aux Tuileries, racontée par l'abbé d'Astros. — Son arrestation ; 
le cardinal Maury ne conduisit pas Tabbé d'Astros au ministère 
de la police pour le livrer. — Abaissement et gloire. 299 

* CHAPITRE XVIII. 

L'adresse du Chapitre de Notre-Dame à l'empereur^ le 6 janvier 
1811, rédigée par le Ccirdinal Maury. — Changements faits au 
projet d'adresse par le Chapitre et par l'empereur. — Reten- 
tissement de cette adresse. — La commission ecclésiastique 
instituée par Napoléon; son rapport du mois de janvier 1810. 
Mémorable séance de cette commission au mois de mars 1811 f 
Napoléon et l'abbé Émery. — Le discours de Napoléon sur le 
pape à l'audience donnée au clergé de Malines. — Lettres du 
cardinal Fesch à Napléou. 315 

CHAPITRE XIX. 

Le concile national de 1811 ; le texte du discours prononcé à ce 
concile par le ministre de Napoléon. — Appréciation de ce 
discours. — Nouvelle lettre du cardinal Maury h Pie VII, pour 
obtenir d'être dégagé de ses liens avec l'église de Montefias- 
cône. — Le pape ne lui répond pas. — Napoléon presse le 
cardinal Maury de quitter le titre d'administrateur capitulai re 
et de prendre le titre d'archevêque de Paris; le cardinal s'y 
refuse. 347 

CHAPITRE XX. 

Le cardinal Maury prêche la Passion à Notre-Dame le vendredi- 
saint de l'année 1811; grande curiosité pour l'entendre; ex- 
plication du peu d'effet qu'il produisit; différence du prédi- 
cateur en chaire et de l'orateur à la tribune; fragment inédit 
de la Passion du cardinal Maury. — Son discours à la chapelle 
du séminaire de Saint-^ulpice sur le renouvellement des pro- 
messes de la cléricature; fragment inédit de ce discours relatif 
au massacre des Carmes. — Circulaire du cardinal Maury pour 
enjoindre aux prêtres du diocèse de Paris de porter l'habit 
ecclésiastique.— Le concordat de Fontainebleau. - Précisée 
la doctrine chrétienne par le cardinal Maury, par demandes et 
par réponses. — Il propose à Napoléon le rétaUissément des 
cours de licence à la Sorbonne. — Inutile voyage du cardinal 
Maury à Fontainebleau pour hïre des ouvertures au pape. 3ttâ 



456 

CHAPITRE XXI. 

Le» luandcuieuts ilu cardinal Maury; appréciation et analyse de 
ces uiandcinenLsy les uns religieux» les autres relatifs à des 
éTénements politiques : la naissance du roi de Rome, la cam- 
pagne de Russie, la \ictoirc de Lutzen, celle d^ Wurtchen, 
riuTasion delSli. 381 

CHAPITRE XXII. 

Attitude et fteutiiueuts du cardinal Maury au milieu des éyéne- 
ments de 1814. — Distribution d'un écrit anonyme qui de- 
mande la réYOcation de ses pouvoirs ; la révocation est pro- 

• noDcée par le Chapitre de Notre-Dame. — Mémoire justificatif 
du cardinal Maury; réponse à ce mémoire pai* M. Tharin; 
diverses publications sur les administrations capitulaires. — 
Le cardinal Maury se dirige vers Tttalie ; il est ansj^ndu des 
fonctions épiscopales dans le diocèse de Mon^fiascone; son 
retour à Rome. — Les Cent-Jours. — La junte d'État, chargée 
du gouyerxiMent de nome en Tabsence de Pie VU, fait en- 
fermer le carainal Maury au château Saint-Ange. — Il est mis 
en liberté par Tintervention du cardinal Consalvi, et retrouve 
la bienveillance de Pie VIL 411 

CHAPITRE XXin ET DERNIER. 

Lettres de félicitation du cardinal Maury à Louis XVIII. — Soli- 
tude et abandon du caidinal Maury; son ouvrage inédit sur 
les administmtions capitulaires et les libertés de TÉglise do 
France.— Le cardinal Maury avait brûlé la plupart des sermons 
de sa jeunesse, et en avait composé de nouveaux. — Discours à 
la Constituante dictés de mémoire; indication de tous les tra- 
vaux de Maury îi la Constituante. — Conversation et habitudes 
du cardinal Maury.— Sa santé avait décliné depuis sa captivité 
an fort Saint-Ange. — Ses dernières promenades à Rome. — Sa 
mort. — On refuse de l'enterrer à l'église française de la 
Sainte-Trinîté-du-Mont, son église titulaire; il est enterré à 
réglîse appelée Chiesa Nuova. — Conclusion. 4.'>1 



Ptrii*'— Imip. Bailly, Dirry et C*, place Sorbonne. S. 



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